Tech & internet

Darknet et terrorisme, de l’amalgame à la désinformation

Jean-Philippe Rennard, mis à jour le 06.04.2016 à 15 h 52

Après les différentes vagues d'attentats qui ont touché l'Europe, les réseaux internet sécurisés ont été pris pour cible par le gouvernement. Un discours dangereux qui mène à remettre en question un important espace de liberté.

Qui veut la peau du dark web? | photophilde via Flickr CC License by

Qui veut la peau du dark web? | photophilde via Flickr CC License by

Au lendemain des attentats de Bruxelles, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a déclaré: «Ceux qui nous frappent utilisent le Darknet.» Le coupable est enfin trouvé. C’est grâce à ce réseau sombre et nébuleux –aussi appelé dark web– que les terroristes peuvent agir. Tor doit être banni du territoire et les outils de chiffrage ouverts aux autorités policières. Pourtant, les accusations portées sont globalement vides de sens. Les programmes de surveillance sont structurellement inefficaces et le «blocage du Darknet» totalement illusoire. La quête éternelle du bouc émissaire conduit à un amalgame dangereux qui confine désormais à la désinformation.

Si l’on en croit les autorités, en France comme ailleurs, l’interdiction des échanges anonymes et confidentiels permettrait de repérer et de neutraliser les groupes terroristes. Pourtant, un haut responsable français de la lutte antiterroriste déclarait encore récemment à propos du fétichisme technologique: «C’est rassurant, mais ça n’a jamais marché. Quelle opération a été neutralisée grâce à la data?» C’est aussi ce que montre une étude poussée de la New America Foundation:

«L’analyse approfondie de 225 individus recrutés par al-Qaïda, ou par des groupes inspirés par l’idéologie d’al-Qaïda, et accusés d’actes de terrorisme aux États-Unis depuis le 11-Septembre, démontre que les méthodes d’investigations traditionnelles […] sont à l’origine de la majorité des enquêtes, alors que la contribution du programme de surveillance de masse de la NSA à ces cas a été minime.»

Une surveillance de masse inefficace

En pratique, tous les spécialistes savent que la concentration des moyens sur la collecte d’information limite mécaniquement les ressources disponibles pour l’analyse, mais aussi que la surveillance de masse est inefficace par construction; c’est le célèbre «paradoxe des faux positifs». Considérons une population de 50 millions d’individus où 1 sur 10.000 est un terroriste potentiel. Posons que l’algorithme d’identification est très performant: il repère 99% des cibles réelles et ne produit que 0,5% de faux positifs. Il repérera alors 4.950 terroristes et générera 249.975 faux positifs. Moins de 2% des individus repérés seront réellement dignes d’intérêt. Si le taux de faux positifs n’est que de 2% (ce qui reste faible), c’est près d’un million de faux suspects qui seront repérés, soit un taux de pertinence d’à peine 0,5%. Seul 1 suspect sur 200 sera correct.

Les services de renseignement ont été incapables de montrer que la surveillance téléphonique ait empêché une seule attaque terroriste

New York Times

L’efficacité de la surveillance de masse est intrinsèquement faible et le New York Times a encore souligné ce point dans son éditorial du 17 novembre 2015 au lendemain des attentats de Paris:

«Plus de deux ans après que les programmes de collecte de données de la NSA aient été rendus publics, les services de renseignement ont été incapables de montrer que la surveillance téléphonique ait empêché une seule attaque terroriste. Pourtant, depuis des années les responsables de ces services et les membres du Congrès ont, à de multiples reprises, menti au public en disant qu’elle est efficace.»

La surveillance de masse n’a pas fait ses preuves contre le terrorisme et tout montre que les ressources pourraient être employées ailleurs beaucoup plus efficacement.

L’absurdité des attaques contre Tor

Tor est la cible favorite des attaques contre le Darknet, à tel point que le ministère de l’Intérieur a évoqué son éventuelle interdiction. Développé par l’armée américaine au début des années 2000, ce réseau permet de naviguer anonymement sur le web et héberge un dark web accessible à ses seuls utilisateurs.

Est-il utilisé par les terroristes? Oui, c’est probable, comme le sont les téléphones, les réseaux sociaux, Twitter ou le simple courrier postal. Tor est un outil de masse qui rassemble plus de deux millions d’utilisateurs chaque jour. Ce n’est pas, et de loin, le plus adapté à l’organisation d’actions clandestines. De nombreux autres outils existent qui sont beaucoup plus aptes à la construction d’écosystèmes de communications occultes, certains complexes, d’autres légers et d’un usage élémentaire.

De fait, et malgré les rodomontades de certains représentants des autorités, il est tout simplement techniquement impossible de bloquer l’ensemble des réseaux anonymes. Ils reposent sur des logiciels open source et des structures décentralisées d’une malléabilité sans limites. Tout au plus pourrait-on gêner les utilisateurs, mais dans ce cas-là, ce ne sont pas les organisations puissantes comme Daech qui en souffriraient, elles ont les moyens techniques de pallier ces obstacles. Ce sont au contraire les journalistes, les dissidents, les lanceurs d’alerte, tous ceux qui, souvent seuls, luttent contre les abus, qui seraient pénalisés.

Le prix de la liberté

Le Darknet est utilisé par les milieux interlopes, c’est évident. Mais il est aussi un outil au service des libertés, un instrument de lutte contre les excès des différents pouvoirs. Dans les pays démocratiques, il permet de se préserver de la surveillance de masse et de l’espionnage économique révélés par l’affaire Snowden. Partout dans le monde, il permet aux lanceurs d’alerte de révéler les dérives des puissants, de dénoncer et de limiter les abus. Dans les régimes autoritaires, il est un outil au service de la dissidence et de la liberté d’information.

Sans lui, on ne connaîtrait pas les grands programmes d’espionnage de masse révélés par Edward Snowden

Les principaux promoteurs du Darknet ne sont pas les trafiquants de drogues ou les groupes terroristes, mais bien les grandes organisations de journalistes. De Reporters sans Frontières qui propose un «kit de survie numérique» au Center for Investigative Journalism qui publie Information Security for Journalists, les journalistes savent l’importance du Darknet pour la liberté d’information. Il permet au reporter de guerre ou au journaliste d’investigation de transmettre et protéger les informations sensibles. Les avocats, les journalistes, les activistes, les dissidents, tous ceux qui agissent pour la liberté d’information ont besoin du Darknet.

Sans lui, on ne connaîtrait pas les grands programmes d’espionnage de masse révélés par Edward Snowden. Sans lui, les horreurs dévoilées par Chelsea Manning seraient restées inconnues. Sans le Darknet, les printemps arabes auraient pu avoir un tout autre visage. Sans lui, les fenêtres ouvertes sur le conflit syrien seraient restées fermées. Sans parler des dissidents chinois ou des communautés homosexuelles russe ou ougandaise. Attaquer le Darknet revient à renforcer les dominants et à favoriser les abus de pouvoir. C’est certainement l’une des plus belles victoires qui pourraient être données aux obscurantistes qui nous attaquent en ce moment.

Évoquant la société de contrôle en cours d’émergence, Gilles Deleuze a écrit :

«L’important, ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle.»

Le Darknet est précisément l’une de ces vacuoles, l’un de ces interrupteurs. C'est pourquoi il doit être protégé.

Cet article a initialement été publié le 31 mars sur le site de The Conversation

 

The Conversation

Jean-Philippe Rennard
Jean-Philippe Rennard (2 articles)
Professeur Management et Technologie
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