Sports

Le Masters de golf d'Augusta, une Amérique d’un autre temps

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.04.2016 à 15 h 48

Fouler les fairways sacrés d’Augusta, dont l'édition 2016 s'ouvre ce jeudi 7 avril, c’est goûter à une Amérique d’hier qui a fait de ses traditions ses racines profondes.

Veste d’un des membres du Masters d’Augusta, le 5 avril 2016, en Géorgie | Kevin C. Cox/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Veste d’un des membres du Masters d’Augusta, le 5 avril 2016, en Géorgie | Kevin C. Cox/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Pour la première fois, deux Français ont été invités à disputer le Masters, le premier tournoi du Grand Chelem de la saison golfique. En effet, voilà quelques semaines, Victor Dubuisson, 25 ans, et Romain Langasque, 20 ans, ont reçu chacun un courrier –c’est la tradition incontournable de l’Augusta National Golf Club– stipulant bien qu’ils étaient conviés à prendre part, du 7 au 10 avril, à la 80e édition du Masters, pour laquelle ils s’étaient effectivement qualifiés (mais encore fallait-il recevoir le précieux carton d’invitation).

Dubuisson est donc fidèle au rendez-vous pour la troisième année de suite parce qu’il faisait partie des cinquante meilleurs joueurs du monde à la date du 31 décembre 2015. Langasque s’est glissé dans ce saint des saints en ayant remporté l’épreuve du British Amateur, en juin 2015, victoire qui ouvre automatiquement, huit mois plus tard, les portes de l’Augusta National Golf Club, dans l’État de Géorgie.

En 2016, dix-huit critères ont été recensés pour pouvoir faire partie des quelque quatre-vingt-dix joueurs qui ont finalement décroché leurs précieux sésames pour prendre le départ (sans Tiger Woods, en convalescence). Parmi ceux-ci, figure notamment et immuablement le droit donné à tout ancien vainqueur du Masters, quel que soit son âge, de pouvoir participer au tournoi le reste de sa vie jusqu’à ce qu’il décide lui-même qu’il est temps d’arrêter les frais –Tom Watson, 66 ans, couronné à deux reprises en 1977 et 1981, a ainsi décrété qu’il s’agissait cette fois de sa 43e et dernière apparition parce que le parcours est devenu tout simplement «trop difficile» pour lui. Parmi les autres voies offertes d’accès à l’épreuve, il y a aussi la garantie pour les douze premiers d’une édition d’être automatiquement admis pour la suivante ou le privilège pour les vainqueurs des trois autres tournois du Grand Chelem (US Open, British Open, PGA Championship) d’être certains de venir à Augusta pendant une durée de cinq ans dans le sillage de leur succès.

Dictature verte

Pour le jeune Romain Langasque, dixième Français seulement à fouler les fairways sacrés d’Augusta depuis la création du tournoi en 1934, c’est l’entrée de plain-pied dans un nouveau monde, à la fois solennel et guindé, mais où la simplicité n’est parfois jamais loin. Cette aventure, il la raconte au jour le jour sur sa page Facebook pour s’étonner notamment de sa proximité avec les autres joueurs dans le club, comme l’atteste d’ailleurs sa rencontre à la cafétéria avec Phil Mickelson, triple vainqueur du Masters, devenu son voisin de tablée l’espace de quelques minutes et d’un court échange verbal. En tant que vainqueur du British Amateur, le golfeur du club de Saint-Donat, à Grasse, a même le privilège de dormir à la bonne franquette dans le Crow’s Nest, un espace de cinq chambres situé au sommet du club et réservé aux joueurs amateurs (non professionnels) pendant l’épreuve s’ils le souhaitent.

Néanmoins, l’espoir du golf français, qui connaît l’histoire de l’Augusta National, sait qu’il se trouve tout de même au cœur de l’un des endroits les plus exclusifs des États-Unis, une sorte de société secrète à laquelle il appartient l’espace de quelques jours. En effet, le club et le tournoi ont leurs propres rites et leurs propres codes souvent rigides ou déroutants quand ils n’érigent pas des interdits. À Augusta, en effet, il est inconcevable, par exemple, de faire marcher tout téléphone portable, appareil rigoureusement interdit sur le parcours, ou de prendre des photos pendant les quatre jours de compétition. Il n’est pas question non plus pour le public de réclamer un autographe, de courir ou de s’allonger dans le gazon pour un bref moment de repos sous peine d’être vite rappelé à l’ordre. Il est également inimaginable de retirer ses chaussures pour faire profiter ses pieds de la fraîcheur du gazon dans la chaleur souvent suffocante de l’endroit. C’est une petite «dictature verte» à l’écart de tous les usages mais avec aussi ses avantages à l’envers des pratiques du sport professionnel. Aucun «matraquage», par exemple, pour les prix des sandwiches et des boissons qui, majoritairement, n’atteignent même pas les 2 dollars l’unité.

L’Augusta National est l’un des endroits les plus exclusifs des États-Unis, une sorte de société secrète

Mais là-bas, ne parlez pas de fans au sujet du public. Employez le terme, plus chic, de patrons, terme anglais imposé par ce haut lieu du rigorisme et du conservatisme. Pour avoir oublié brièvement où il était, Gary McCord, un journaliste de CBS, la chaîne qui retransmet le tournoi aux États-Unis, s’est ainsi vu interdire l’entrée du club à partir de 1994 pour ne pas avoir surveillé son langage à l’antenne en évoquant des «greens épilés comme des maillots». De rage, il avait ensuite réagi de la sorte:

«Le Masters, c’est la plus grande concentration de pets coincés que je connaisse. En arrivant le jeudi, vous vous faites suturer les fesses au Memorial Hospital d’Augusta et ça dure comme ça jusqu’au dimanche, où vous y retournez pour faire enlever les points de suture

Élite golfique

Augusta est le reflet d’une Amérique d’aujourd’hui mais aussi d’hier, qui n’a pratiquement pas bougé d’un centimètre, faisant de ses traditions ses racines profondes comme, entre autres, cette veste verte remise chaque année au nouveau lauréat ou le dîner des champions, qui rassemble chaque année –le mardi de la semaine du Masters– tous les anciens vainqueurs et seulement eux, le tenant du titre ayant la responsabilité de déterminer le menu selon ses goûts (un barbecue texan cette année avec Jordan Spieth). Ces mêmes anciens vainqueurs qui partagent également le même vestiaire –le Champions Locker Room– quand tous les autres concurrents se changent dans d’autres installations.

Seul tournoi du Grand Chelem à être organisé tous les ans au même endroit, le Masters met en valeur un parcours qui est la pièce maîtresse de ce club, comme nul autre dans le monde, avec ses trous emblématiques qui se «reposent» invariablement entre la mi-mai et la mi-octobre, période de fermeture du club toujours dédiée à des travaux. L’endroit bénéficie, de près ou de loin, de l’attention de ses quelque 300 membres, qui portent obligatoirement tous une veste verte quand ils sont dans l’enceinte du club en dehors du parcours.

S’il est aisé de les reconnaître en raison de cet attribut vestimentaire, il est impossible de connaître la liste précise de ces heureux élus triés sur le volet, mais certains noms ont été rendus publics au fil du temps, comme ceux de Bill Gates et Warren Buffett. Il faut globalement avoir fait fortune dans les affaires pour hériter d’un tel privilège, sauf que la richesse n’est pas liée à la cotisation annuelle, estimée à la louche à une petite cinquantaine de milliers de dollars, une broutille pour ses habitués de Wall Street et en comparaison de nombreux autres clubs de premier rang.

Un Français, l’avocat Pierre Bechmann, a été adoubé au sein de cette élite golfique contrainte au silence puisque seul le président du club, Billy Payne actuellement, est autorisé à prendre la parole pour évoquer les affaires du club et du tournoi. Pour être membre, il ne faut pas le demander, mais être invité à le devenir par un membre déjà en place (et si vous êtes un ami de l’un des membres, vous pouvez être invité à ce titre pour jouer exceptionnellement sur le parcours). Mais généralement, la règle du «don’t ask, don’t tell» est de mise pour toutes ces questions.

«Arbre Eisenhower»

Les femmes n’ont eu droit de cité à Augusta qu’en 2012, où Condo­leezza Rice, l’ancienne secrétaire d’État de George W. Bush, et Darla Moore, une femme d’affaires, ont fait figure de pionnières après quelques luttes homériques pour la conquête de cet honneur, notamment lors de manifestations très médiatiques à l’occasion de l’édition 2003. Préalablement, le statut de membre avait été refusé aussi aux hommes noirs avant 1990 alors que, jusqu’en 1982, tous les caddies étaient noirs (le tournoi a autorisé les caddies personnels des joueurs à partir de 1983, sinon tous les concurrents devaient piocher parmi les porteurs de sac du club ou des environs). En 1975, Lee Elder fut, lui, le premier joueur de couleur à pouvoir participer au Masters. «Aussi longtemps que je suis en vie, les golfeurs seront blancs et les caddies seront noirs», avait juré Clifford Roberts, le président du club de 1931 à 1976.

Parmi ces membres, a été un jour officialisé un président des Etats-Unis, Dwight Eisenhower, fidèle de l’endroit de 1948 jusqu’à sa mort en 1969. Ike s’est rendu quarante-cinq fois à l’Augusta National –cinq fois avant son élection, vingt-neuf fois lorsqu’il était à la Maison Blanche et onze fois après son départ de Washington. Le club est encore très imprégné de sa présence à travers des photos mais aussi par le biais d’une petite maison qu’il occupait pendant ses séjours et qui est pratiquement restée en l’état près du tee du trou n°10 (les membres peuvent encore profiter de ses installations).

En février 2014, l’«arbre Eisenhower», dédié au président américain, est, lui, tombé, au champ d’honneur, victime de dégâts causés par une tempête de glace. Situé sur le trou numéro 17, ce haut pin maritime, dont l’âge était situé entre 100 et 125 ans, avait suscité fréquemment la colère du «maître du monde», qui avait l’habitude d’y égarer ses coups au point qu’il avait demandé qu’il soit carrément coupé. Mais Clifford Roberts, dont il était près proche, avait refusé diplomatiquement. Ce n’est certainement pas un président des États-Unis qui allait dicter sa loi à l’Augusta National! Un étang, le Ike Pond, initié par l’ancien président, salue également sa mémoire. C’est là que Clifford Roberts, en phase terminale d’un cancer, s’est suicidé par arme à feu à trois heures du matin le 29 septembre 1977. Augusta, à la vie, à la mort…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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