France

#NuitDebout: petite check-list à destination de l'Indigné français

Aude Lorriaux, mis à jour le 05.04.2016 à 18 h 39

Un microphone humain, mais pas de vote par consensus: on peut déjà voir place de la République des thèmes, des outils, des figures caractéristiques des mouvements d’Indignés, et d'autres qui s’en approchent sans être parfaitement dans les clous.

Montage: Aude Lorriaux. Photo de la place de la République: DOMINIQUE FAGET / AFP

Montage: Aude Lorriaux. Photo de la place de la République: DOMINIQUE FAGET / AFP

Dans une manifestation, on retrouve souvent des schémas similaires. Il y a les merguez, les drapeaux rouges, les slogans hurlés dans le mégaphone et la sono à fond. Mais les mouvements d’occupation, comme ceux des Indignés espagnols, grecs ou américains, possèdent aussi leurs propres outils, leur organisation plus ou moins spécifique, croisement de techniques héritées des mouvements libertaires et de nouveautés. Les retrouve-t-on chez les Indignés français de «Nuit Debout», le mouvement lancé le 31 mars dans la foulée des manifestations étudiantes contre la loi El Khomri? Voici quelques exemples de ces motifs, originaux ou non, la liste étant non exhaustive.

  Le microphone humain

C’est une technique qui a été popularisée par le mouvement Occupy Wall Street, en 2011, aux États-Unis. Comme les mégaphones et autres dispositifs sonores ne sont pas toujours disponibles ou simplement autorisés, les manifestants ont trouvé une technique pour parer à l’interdit: créer une sorte de microphone humain en faisant répéter par chaque rang, l’un derrière l’autre, la phrase qui vient d’être dite. Les mots forment des vagues de son qui se déploient lentement mais sûrement, comme on peut voir sur cette vidéo:


Si le microphone humain est désormais étroitement associé à Occupy Wall Street, ses militants ne sont pas les inventeurs de la technique, déjà utilisée dans les années 1980 par les anti-nucléaires. Les Espagnols l’ont aussi utilisée à la Puerta del Sol, mais «sporadiquement» selon Héloïse Nez, maître de conférences en sociologie à Tours et auteure de Podemos, de l'indignation aux élections. Quant aux «Indignés» français, un participant a suggéré l’idée le 1er avril. Entre-temps, le politologue Gaël Brustier, joint par Slate.fr, affirme l’avoir vu en action une fois place de la République, à Paris, ces derniers jours. Et lundi 4 avril au soir, la technique semblait désormais bien rôdée:


 Le repas gratuit

Le «prix libre» est un grand classique des milieux alternatifs, anarchistes et altermondialistes, et ça n’a pas manqué cette fois non plus. Place de la République, on pouvait manger des pizzas et sandwichs en versant son obole, quelques centimes pour les plus fauchés, un billet pour les plus riches.

Des disparités qui ne vont pas sans débat: «Y a des abus au niveau du prix libre, des gens qui bouffent pendant des heures sans rien payer», s’exclame quelqu’un. «Ils confondent #NuitDebout et #NuitDeBouffe», réplique un autre avec humour.

Mais le «prix libre» n’est pas typique des Indignés. A Madrid et New York, c’était la gratuité qui prévalait: «Il n’y avait aucune circulation d’argent sur le campement, les gens pouvaient faire des dons de nourriture», raconte Héloïse Nez.


 Le point «toilettes sèches» et organisation

C’est un enjeu spécifique aux occupations: comment faire en sorte d’occuper le territoire sans le dégrader? Comment permettre à un maximum de personnes de rester sur place le plus longtemps possible sans apparaître comme des squatteurs impolis? A Taïwan, les étudiants qui protestaient contre un traité de libre-échange avec la Chine étaient très organisés, explique l’artiste de rue Man Kloix, qui, avec le projet «Small is big», a fait une sorte de «tour du monde des Indignés et protestataires». Ceux qu’on a appelés les «Indignés du Parlement» avaient installé des allées, des duvets, placé des bandes rouges et blanches pour la circulation, construit des toilettes sèches et ont réussi à bloquer le Parlement pendant des semaines, dans un pays pourtant sous la coupe d’un régime autoritaire.

A la Puerta del Sol aussi, une «commission propreté» est instaurée, en même temps qu’une «commission infrastructures» pour permettre aux occupants de tenir sous la pluie. Elle est chargée de stocker des bâches. Est aussi prévue une garderie pour les parents, une bibliothèque, des ateliers yoga, santé, etc.

Très vite, «Nuit Debout» va se préoccuper de ces sujets. L’idée d’installer des toilettes sèches est évoquée dès le 1er avril et une infirmerie est mise en place ce jour-là. Des poubelles de tri sélectif sont installées ainsi qu'une tente logistique, un plan d’installation est dessiné.  

 


Une figure charismatique? 

Les «leaders charismatiques» ne sont pas précisément ce qui caractérise les Indignés, dont toute la volonté est précisément d’empêcher l’émergence de telles figures. Ainsi, à Madrid, les militants interviewés donnaient souvent toujours le même prénom aux journalistes, raconte Héloïse Nez (c'était aussi le cas de certains opposants à la construction de l'aéroport de Notre-Dame-de-Landes, avec le prénom «Camille»). A Paris, de nombreux militants refusent de donner leur nom de famille pour ne pas se mettre en avant.

Tout de même, difficile de ne pas voir se détacher quelques figures, ça et là, qui entraînent les troupes. A New York, l’anthropologue et anarchiste David Graeber a été l’un des moteurs du mouvements. Il est qualifié de «leader» par la revue Politis ou encore de «figure de proue d'Occupy Wall Street» par Télérama.

Certaines figures d’intellectuels ont ému sur la Puerta del Sol, comme José Luis Sampedro, auteur du prologue de l’édition espagnole du livre Indignez-vous! de l’ancien résistant Stéphane Hessel. Tous les mouvements d’Indignés à travers le monde, comme la plupart des mouvements politiques, ont eu au moins des «inspirateurs».

En France, est-ce qu’un Frédéric Lordon, économiste qui a prononcé un retentissant discours à la première «Nuit Debout», le 31 mars, jouera ce rôle? L’intellectuel de la gauche radicale était en tous cas très attendu ce jour-là. La place bruissait de son nom. «Frédéric Lordon va parler», glissaient les uns, s’empressant de se diriger vers la scène installée pour l’occasion. Son discours a été très applaudi, à la manière d’une rock-star:

 



Le vote par consensus

Pour le mouvement des Indignés espagnols, dont le slogan était «démocratie réelle», le sujet était de la plus haute importance: comment faire en sorte que les décisions prises par le mouvement donnent lieu à une véritable représentation? Très vite, la méthode du consensus s’est imposée, explique Héloïse Nez. Des débats avaient donc lieu jusqu’à ce que plus aucun désaccord, marqué par un croisement de bras, ne s’exprime. C’est la même méthode qui fut appliquée à Occupy Wall Street.

A République aussi, la façon de décider était au centre des débats. A plusieurs reprises, dans la nuit du vendredi 1er avril, des participants en ont débattu. Un homme demande à la foule si elle veut voter à «50% ou 80%», la mettant en garde sur les dangers du vote à la majorité simple, laissant de côté un grand nombre de personnes. C’est finalement le vote à 80% qui a été retenu, mais «c'est un peu à la louche», reconnaît l’historienne Mathilde Larrere, qui s’est inscrite sur les listes d’organisation de «Nuit Debout». Ce n’est donc pas la méthode par consensus, caractéristique de nombre de mouvements d’Indignés, mais un vote par majorité dite «qualifiée».

Les signes de main utilisés lors du vote (les mains qui se secouent ou les bras croisés, par exemple, mais il en existe de multiples) sont en apparence les mêmes que ceux des Indignés, mais utilisés d’une manière un peu différente, puisque les «Indignados» espagnols ne «votaient» pas à proprement parler. Alors qu’à République, les mains qui se secouent peuvent signifier pour l’instant une simple approbation du discours ou bien un vote «oui».


La musique et l’art pour se motiver, réfléchir

C’est un héritage des milieux libertaires et anarchistes, et plus largement des luttes de gauche. L’art, la musique, la culture ont toujours leur place dans une manif’ ou un happening. A «Nuit Debout» aussi: on a pu voir par exemple HK et les saltimbanques le 31 mars, Tarasse Boulba le 2 avril. Des livres sont disposés sur des stands, comme autant d’invitation à s’informer, se cultiver. Des théâtres sont investis, des intermittents se joignent au mouvement. Le lundi 4 avril, une jeune femme annonce une action et lis quelques lignes d’un texte. «Nuit Debout» se cherche un hymne, un manifeste, un poème, une chanson.

A New York, des artistes ont édité des sérigraphies, acquises plus tard par le musée d'art moderne de la ville, le Moma. À la Puerta del Sol à Madrid, en mai 2011, l’art aussi était présent. Une commission artistique avait été mise en place (qui n’existe pas encore à «Nuit Debout»). Des expositions de photographes sur le campement montraient les images de la répression policière. Et un choeur, le «Solfonica», a chanté la Neuvième symphonie de Beethoven sur la place, le 15 octobre:

 

Évidemment, cette liste de points communs ou similaires a un but avant tout heuristique: elle permet de dégager du sens. Tous les mouvements d'Indignés ne sont pas strictement similaires, si bien qu'il est difficile de comparer le mouvement français à un mouvement des Indignés «en général». Surtout, il est encore un peu tôt pour faire une comparaison scientifique. Comme le fait remarquer Héloïse Nez: «On voit un air de famille, mais on ne sait pas ce que cela va donner.»

Aude Lorriaux
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