Culture

On a retrouvé l'auteur de l'affiche (censurée) du film «C'est arrivé près de chez vous»

Temps de lecture : 8 min

Rencontre avec Pascal Le Brun, pote de Benoît Poelvoorde et père de «Monsieur Manatane».

À la manière des Bronzés ou de La Cité de la peur, le film C'est arrivé près de chez vous (1992) fait partie des classiques qu'on vous ressort constamment même si les années ont passé. Impossible ne pas tomber sur un vieux pote, fan et souvent aviné, qui ne vous refasse pas les répliques cultes en caricaturant Benoît Poelvoorde avec un accent belge foireux.

Du «Combien de fois le corps de l'enfant s'il te plaît Rémi!?», sorti fièrement à l'apéro au «C'est pour rire gamin» hurlé après une bonne engueulade et un départ précipité, en passant par l'odieuse réplique de Poelvoorde au serveur du restaurant de la mer du Nord: «Tu ne te permets juste rien du coup, tu vas d'abord te soigner cette mauvaise peau et ensuite tu te permets, hein?», en cas de conseil un peu trop présomptueux.


Visite à l'atelier de Binche

Succession de blagues potaches pour certains, film génial pour d'autres, C'est arrivé près de chez vous a le mérite en tout cas de ne laisser personne indifférent. Comment pourrait-il en être autrement d'un film dénoncant avant tout le monde le voyeurisme de la téle-réalité et dans lequel on suit, via une équipe de réalisateurs bras cassés, un tueur à gages raciste, homophobe, exhibitisionniste, philosophe de comptoir, poète en carton, cruel, grande gueule et déjanté? Une œuvre complètement perchée, cynique et dérangeante qui piétine tous les tabous: viol collectif, leçons de lestage de cadavres, meurtres d'enfants et de personnes âgées. Un cocktail détonnant.


Il n'y a pas que les scènes du film qui avaient d'ailleurs fait parler à l'époque. C'est aussi le cas de son affiche.

C'est sûr que l'affiche de C'est arrivé près de chez vous m'a apporté une bonne dose de crédibilité

Pour retrouver Pascal Le Brun, l'auteur de la peinture dont est tirée l'affiche du film, il faut se coltiner une heure de train depuis Bruxelles jusqu'à Binche, bourgade de taille moyenne célèbre pour son carnaval et qui fleure bon la Wallonie à papa. Dans son atelier situé sous les toits, des bustes sculptés, un gros Mac, un appareil photo et l'affiche du Tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael réalisée par ses soins pour les festivals de Berlin et de Cannes, rappellent qu'à 53 balais, le Belge a perdu sa masse capillaire initiale mais pas sa passion de toujours.

«Aujourd'hui, je suis toujours graphiste print et web mais je n'ai pas fait finalement beaucoup d'affiches de films. Cinq ou six à tout casser. Marie avec Marie Gillain, Un bruit qui rend fou d'Alain Robbe-Grillet, l'affiche de la semaine de la critique 1993... Après, c'est sûr que l'affiche de C'est arrivé près de chez vous m'a apporté une bonne dose de crédibilité», admet-il en écrasant sa clope dans un cendrier remplie de roulées à moitié consumées.

«La gâchette facile»

Lorsque Rémy Belvaux, l'un des trois réalisateurs avec Benoît Poelvoorde et André Bonzel, lui demande de réaliser une affiche pour son travail de fin d'études, il ne peut évidemment imaginer qu'on lui parlerait encore de son tableau plus de vingt-ans plus tard. À l'époque, ses potes cinéphiles, qu'il a connus lors de ses études à Namur, bossent sur cette parodie de l'émission «Striptease» qu'ils tournent en 16mm et noir et blanc depuis pratiquement un an.

«Tout le monde étudiait à l'époque et c'était un sacré projet quand même. Ils n'avaient aucune piste à la base, aucune ambition commerciale sinon de faire du bon boulot. J'ai accepté moyennant toutefois une condition. Je voulais qu’on l’imprime car ça me demandait du travail de réaliser la peinture. On a fait tirer mille affiches, je crois qu'il doit m'en rester une.»

Pour réaliser son œuvre, Pascal n'a pas beaucoup de pistes. Il a vu seulement quelques bribes du film et a pour seule véritable consigne de s'inspirer du personnage de BD Torpedo, «un méchant à la gâchette facile», tueur, violeur et raciste, qui valut à ses auteurs le prix du meilleur album étranger lors du festival d'Angoulême en 1986.


Une fois l'idée mise sur pied, il réunit l'acteur principal du film pour prendre quelques photos. «Avec mon argentique, j'ai pris une quinzaine de clichés de Ben avec notamment un gros plan sur sa main. La moitié était floue, mal foutue. À l'époque, il n'y avait pas le numérique. J'en ai fait un montage.» Et même deux...

Lui, il voulait du vrai sang avec du relief, il fallait que ça gicle, que ce soit trash

«Le scénario avec le sang qui gicle partout, c'était Rémy. Il m'a demandé de le refaire, se rappelle-t-il en cherchant d'un clic la photo du tableau publiée sur son site. Dans un premier temps, j'avais représenté le sang de manière très graphique avec de l'acrylique rouge, c'était une représentation. Lui, il voulait du vrai sang avec du relief, il fallait que ça gicle, que ce soit trash.»

«On collait l'affiche sur les arbres de la Croisette»

L'affiche aurait pu rester confiner dans un vieux classeur, comme le film n'aurait très bien pu demeurer qu'un travail d'étudiants... Sauf que le projet est sélectionné en 1992 à Cannes grâce au coup de fil d'un ami belge du critique Jean Roy, délégué général de la Semaine de la critique.

Ce dernier, après avoir vu le fim, décide de le programmer dans la foulée sans hésiter. Quelques semaines plus tard, C'est arrivé casse tout lors de la quinzaine cannoise. Des émeutes ont même lieu avant les projections. Présent lors de la virée cannoise, Pascal se souvient évidemment du raz-de-marée.

«C'était l'époque de Reservoir Dogs de Tarantino. On était arrachés, c'était en mode fête. On dormait à dix dans une chambre pour deux [rires]. On accrochait sauvagement les affiches du film sur les arbres de La Croisette alors que c'était interdit. Bon, moi je n'ai pas fait les interviews et tout ça mais André, Benoît et Rémi enchaînaient les entretiens avec les journalistes. Ils ont eu le prix en plus, ce fut une soirée mémorable.»

Le film empoche le prix SACD de la semaine de la critique, le prix de la critique internationale et le prix spécial de la jeunesse. Il obtient surtout le droit de sortir le film en salles dans plusieurs pays. Avec lui, le travail de Pascal voyage aussi.

Un dentier plus moral qu'une tétine?

L'œuvre initiale de l'artiste, qui ne pose aucun problème en Belgique, fait polémique dans plusieurs pays et notamment dans l'Hexagone où son dessin est censuré... C'est la tétine vers laquelle Benoît Poelevoorde tire qui dérange en France.

Je me demande bien en quoi c’est plus moral de tuer un vieux plutôt qu'un bébé mais j'ai accepté les changements

«Le deal, si je m'en souviens bien c'était que le film aurait été interdit aux moins de 18 ans si on laissait la tétine. On ne pouvait évidemment pas se le permettre car on était persuadés qu'il allait plaire aux jeunes. Ils ont alors eu l'idée de remplacer la tétine par un dentier. J'ai donc dû refaire un tableau uniquement avec cette nouvelle partie. Bon, je me demande bien en quoi c’est plus moral de tuer un vieux plutôt qu'un bébé mais j'ai accepté les changements parce que j'étais déjà content que cela se passe comme cela.»

Chaque pays a ses propres tabous et les distributeurs qui rachètent les droits du film adaptent aussi bien souvent leurs affiches. Ainsi, sur le sol américain, pas question de coller une telle image sur la façade des cinémas du pays. «Ils ont choisi une autre mise en page où Benoît est devant un mur mais dans le sens inverse. Les distributeurs japonais ont quant à eux gardé la même affiche en rajoutant en fond une page d'un quotidien français qui parle du général de Gaulle et de la bombe nucléaire», rit-il en sortant un exemplaire de l'affiche qui lui a permis pendant un temps de toucher un peu d'argent.

«J'étais à la dèche à cette époque»

Le tableau, en revanche, ne lui appartient plus puisqu'il a été vendu il y a bien longtemps. Pour quel montant? «Pour pas assez, plaisante-il. J'étais à la dèche à cette époque. Je l'ai revu, il y a trois semaines lors d'une exposition pour le centenaire de l’Académie des Beaux-Arts où je donne cours. C'est bizarre, la peinture ne fait pas la taille d'une affiche, elle est plus petite que dans mes souvenirs. Mes élèves ont été surpris de savoir que la peinture était de moi. C'est vrai qu'on me présente encore parfois en disant, tu sais que Pascal a réalisé l'affiche de C'est arrivé près de chez vous. Ça m’a fait très plaisir de la voir, c'est une image un peu iconique.»

On est partis sur un personnage à l’origine qui s’appelait Monsieur Francis et le projet s'appelait “Le Reste du Monde”

L'affiche du film n'est pas le seul projet que Pascal a monté avec Benoît. Avec son vieux pote namurois, il a par exemple écrit le scénario du long métrage Les Portes de la Gloire sur l'univers impitoyable des VRP.


Les fans de l'acteur belge et de «Nulle Part Ailleurs» se souviennent également assurément avec nostalgie de Monsieur Manatane.

«On était associés avec Ben. Canal+ lui a demandé de réaliser une capsule pendant l'été. On est partis sur un personnage à l’origine qui s’appelait Monsieur Francis et le projet s'appelait “Le Reste du Monde”. C'était un gars que l'on suivait dans le métro et qui s’évadait un peu partout à travers son imagination. On voulait créer un personnage qui sait tout, bourré de clichés. Au Mexique, par exemple, tout le monde portait des sombreros. On a fait deux ou trois pilotes puis finalement ça leur a plu...»

Monsieur Manatane aussi censuré

Pendant deux saisons, entre 1997 et 1998, les deux potes vont donc mettre sur pied «Les Carnets» de ce personnage milliardaire, loufoque, insolent, capable de se trancher la gorge lors d'un débat littéraire, de jouer l'horrible pédophile en Thaïlande, le fan de cyclisme tyrannique, de raconter une blague grasse en plein enterrement ou encore de greffer des petits pieds de Brésiliens à Dick Rivière coupable, en vingt ans, de n'avoir jamais ôté ses «santiagos». L'humour pour se marrer et surtout dénoncer la connerie ambiante dans ce qu'elle a parfois de plus immonde. Une liberté de ton qui contraste quelque peu avec l'esprit de la chaîne cryptée d'aujourd'hui...

«Je ne crois pas qu'on pourrait faire un Monsieur Manatane en ce moment. On avait une liberté de ton totale. Alain De Greef, le directeur des programmes, ne lisait même pas les textes, on leur livrait un produit fini. Je n’ai plus Canal, je matte des extraits sur le net de “Grolandpeut-être. Et encore…»


À l'époque, pourtant, les deux Belges qui se voient d'ailleurs toujours, seront une nouvelle fois censurés. À l'occasion des Césars, on leur commande un épisode, «l'un des meilleurs», selon Pascal, qui doit être diffusé lors de la cérémonie. Dans ce sketch, Poelvoorde et Le Brun imaginent Monsieur Manatane venant chercher Georges Cravenne, le créateur des Césars, sénile, dans sa maison de retraite.


Un humour qui n'était pas du goût de Daniel Toscan du Plantier qui a refusé que la vidéo parodique de son ami ne soit diffusée. L'épisode sera toutefois incorporé en bonus caché dans le DVD. Comme un joli pied-de-nez.

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