Parents & enfantsFrance

Et si les angoisses des jeunes venaient d’une université trop ouverte?

Monique Dagnaud, mis à jour le 12.04.2016 à 14 h 09

Le malaise étudiant vient aussi de la dévaluation d’une partie des diplômes du supérieur.

Manifestation étudiante contre la réforme du Code du Travail, le 5 avril 2016, à Paris | KENZO TRIBOUILLARD/AFP

Manifestation étudiante contre la réforme du Code du Travail, le 5 avril 2016, à Paris | KENZO TRIBOUILLARD/AFP

«El Khomri, ta période d’essai est finie», «Ta loi est pourrie: les jeunes ne sont pas des esclaves», «Sacrifiée pour la flexibilité», «La nuit c’est pour baiser, pas pour bosser», «La précarité n’est pas un métier»… Les slogans portés par la jeunesse étudiante qui, au mois de mars, défilait dans la rue, déclinaient une même angoisse: celle de la précarité de l’emploi. Ce caractère monochrome des pancartes intrigue. Pendant cette période, les manifs étudiantes n’ont débordé sur aucun des enjeux de société qui avaient animé le mouvement des Indignés en Espagne ou aux États-Unis au printemps 2011: l’écologie, les inégalités, la finance ou la défiance à l’égard des élites. L’embrasement vers un projet politicoculturel viendra peut-être des rassemblements place de la République mais, le point de départ de la mobilisation des étudiants, c’est clairement la hantise de ne pas pouvoir s’insérer dans la société.

Certes, le contexte français est bien identifié –le renouvellement des places est compliqué en raison du poids des insiders face aux nouveaux entrants, de la faible croissance et du nombre réduit de création d’emplois marchands. Les nouvelles générations connaissent une post-adolescence qui s’éternise et la conquête de l’autonomie économique procède aujourd’hui par étapes (études et expériences) qui, pour certains, s’achèvent vers la trentaine.

Même diplômées, presque tous subissent des années de galère, avant d’obtenir une situation qui leur permette d’aborder «la vraie vie», celle des choix souverains pour soi-même et pour toutes les facettes de l’existence. La différence avec la génération précédente est flagrante et impulse presque inéluctablement le soupir du «C’était mieux avant». Ceci offre une première explication au désarroi et à la colère des étudiants français. En est-il de même dans les autres pays développés?

Partout, l’essor de l’enseignement supérieur a accompagné celui d’une économie du savoir et de l’innovation: 44% d’une classe d’âge aujourd’hui obtient un diplôme de l’enseignement supérieur en France, 49% au Royaume-Uni, 46% aux Etats-Unis et 28% en Allemagne[1], selon le rapport 2015 de l’OCDE «Regards sur l’éducation». «The whole world is going to university», titrait le magazine The Economist du 28 mars 2015, insinuant que ce sont les universités qui, dorénavant, effectuent la sélection de l’excellence pour les entreprises mais soulignant aussi que ce mouvement est pris dans une tension: entre la sélection des meilleurs éléments d’une génération et le principe égalitaire qui consiste à étendre ce droit à l’éducation supérieure au plus grand nombre.

Taux de chômage

Les étudiants français sont-ils à la peine par rapport à leurs congénères des autres pays pour trouver un emploi? En 2014, le taux de chômage des 25-34 ans diplômés du supérieur est de 7%, soit à peu près celui de l’année 2000. Il est de 3,4% en Allemagne, de 2,9% en Grande-Bretagne et de 3,9% aux États-Unis: en France, ce plein emploi post-université est uniquement atteint par les recrues des grandes écoles. Détenir un diplôme du supérieur est donc bien un atout pour l’emploi –la France se situe d’ailleurs dans la moyenne de l’OCDE (7,5%)– mais pas autant que dans d’autres pays à la pointe de l’économie occidentale.

Le vaste élan vers l’éducation supérieure accentue le sentiment d’angoisse de l’avenir

On peut toujours se consoler en remarquant que la situation est infiniment pire dans les pays de l’Europe du sud, où une formation universitaire ne garantit pas du tout l’emploi: on note 17,5% de chômeurs chez les 25-34 ans diplômés du supérieur en Italie, 19,4% en Espagne, 32,5% en Grèce. Mais est-ce à ces pays que la France entend se comparer?

Sans surprise, partout dans les pays de l’OCDE, l’accès à l’emploi est corrélé au niveau de diplôme. La France, sur ce point, ne se distingue pas des autres mais, ici, le surcroît de rémunération qu’engendre un diplôme du supérieur est un peu moindre (53% de plus) qu’ailleurs (60% de plus).

Ascension éducative

Le rapport de l’OCDE met en lumière un aspect important: le différentiel du niveau d’éducation d’une génération à l’autre en comparant celui des parents et celui des enfants. La mobilité intergénérationnelle est particulièrement nette en France et, chose stupéfiante, celle-ci ne se révèle pas tant la championne de la reproduction sociale que la championne de l’ascension éducative: ici, 40% des 25-34 ans ont atteint un niveau de formation plus élevé que leur parents –pour les deux tiers en passant par l’université– contre 32% en moyenne dans l’OCDE; 50 % ont un niveau de formation identique à celui le plus élevé atteint par leur parent, contre 52% en moyenne OCDE; et 10% seulement n’ont pas pu égaler le niveau de formation de leur parents, contre 16% en moyenne OCDE.

Bien entendu, cette mobilité intergénérationnelle pèse sur les perceptions et les imaginaires: l’amélioration du niveau éducatif d’une génération à l’autre génère de profonds espoirs tant pour les parents que pour les enfants. Et cette promesse se mue en désillusion quand l’accès au diplôme ne conduit pas rapidement à un travail et/ou à une promotion sociale.

C’est le paradoxe de ce vaste élan vers l’éducation supérieure: il accentue le sentiment d’angoisse de l’avenir quand les attentes (symboliques, sociales et financières) contenues dans l’idée d’élitisme républicain ne sont pas remplies. Le militantisme à coloration syndicale que l’on trouve chez une partie de la jeunesse étudiante française exprime cette désillusion. Le mot d’ordre «On vaut mieux que ça» devrait être complété par un «par rapport à ce que l’on nous avait dit».

Élimination discrète

Cet effort de mobilité éducative renvoie au culte qu’historiquement la nation française voue à l’éducation et à la culture. Parallèlement, tout au long de la scolarité, presque dès la maternelle jusqu’à l’enseignement supérieur, ce système se révèle très compétitif et opère un classement entre les individus. Ainsi, le système universitaire est clairement écartelé entre, d’une part, une logique de démocratisation du diplôme et, d’autre part, une logique d’excellence pour détecter les meilleurs éléments –mouvement qui est en œuvre dans les grandes écoles et dans certaines filières universitaires. Existent donc d’un côté les principes égalitaires et de l’autre une sélection radicale qui souvent ne dit pas son nom.

Le système universitaire est écartelé entre une logique de démocratisation du diplôme et une logique d’excellence pour détecter les meilleurs éléments

Cette tension a produit un système universitaire dual dont la lisibilité est assez brouillée. Ainsi, l’éducation supérieure universitaire est (presque) gratuite, il n’existe ni de sélection à l’entrée en première année, ni même de sélection à l’entrée des masters –mais une élimination discrète s’opère par le biais des numerus clausus (ceci est un objet de conflit entre les présidents d’université, qui souhaitent pouvoir opérer une telle sélection, et le gouvernement, qui brandit les principes de l’égalité). Parallèlement, dans beaucoup de disciplines, la médecine et le droit par exemple, la première année joue le rôle de barrière à l’entrée –on ne peut poursuivre le cursus que si l’on a réussi le difficile barrage éliminatoire du passage en seconde année. Parallèlement, une multitude d’écoles privées payantes, délivrant des diplômes homologués par l’Éducation nationale, ont été créées pour satisfaire un public de plus en plus méfiant à l’égard de cette non-sélection et demandeur de formations «professionnalisantes», comme dans le management et la communication –mais la valeur de ces formations est elle-même sujette à caution et varie beaucoup d’une institution à l’autre.

Autrement dit, la labellisation «diplôme de l’enseignement supérieur» est un trompe-l’œil. Elle embrasse un ensemble disparate de parchemins, dont certains ont une valeur dérisoire; pour ne donner qu’un seul exemple, en 2013, trois ans après leur sortie de l’université, le taux de chômage pour les détenteurs d’une licence de type général ou d’un master 1 est de 14% selon une étude du Cereq, soit à peine mieux qu’un bachelier, et l’on observe une recrudescence de reprises d’études pour ces deux niveaux. Tout au contraire d’autres formations, notamment le réseau lié à la Conférence des Grandes Écoles, offrent de véritables sésames pour un marché du travail sans frontières.

Le malaise de la jeunesse étudiante reflète donc deux aspects qu’il serait hasardeux de confondre: l’inquiétude née de la latence avant de trouver un vrai boulot –cette interminable post-adolescence; la dévaluation d’une partie des diplômes du supérieur et les désillusions qu’elle engendre dans un pays qui voue une telle dévotion envers les parchemins.

1 — Le différentiel entre la France est l’Allemagne tient au fait que l’Allemagne dispense un enseignement professionnel en alternance qui ne se retrouve pas dans le chiffrage de l’enseignement supérieur, alors que la France a développé des STS et des IUT qui comptent pour 18% dans les 44% de diplômés du supérieur. Pour le reste, l’Allemagne compte autant de licences (14% contre 12%), de master (13% contre 14%) et de doctorats (1%) que la France. Retourner à l'article

 

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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