Culture

«L’Avenir» ou le pas de la vie

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.01.2017 à 12 h 59

Pour son cinquième long métrage, primé au dernier Festival de Berlin, Mia Hansen-Løve filme avec intelligence et sensibilité une prof de philo prise dans les aléas de la vie. Sans jamais renier l'absolue nécessité de la pensée.

Isabelle Huppert dans «L'Avenir» I Copyright CG Cinema

Isabelle Huppert dans «L'Avenir» I Copyright CG Cinema

À quoi cela tient-il? Peut-être, par exemple, à la démarche. À un rythme, un élan, le bruit des talons. C’est très physique, en tout cas. Dans ces montagnes où se termine le film, on dit «le pas» pour le passage entre deux sommets.

Il s’agit d'une traversée, d’un col à franchir dont on ne voit pas l’autre versant, dont on ignorait même qu’il se trouvait là, épreuve, rupture dans le fil des jours. Nathalie, comme toute personne réputée adulte sait ça, doit faire face à des tournants, de l’inattendu, un monde autre qui soudain peut devenir vôtre, de gré ou de force. De là à le vivre…


Nathalie le sait peut-être même un peu mieux, elle qui fait métier et passion de l’étude des idées, celles qui accompagnent et réfléchissent ce que c’est qu’être dans la vie –donc aussi avec la mort. Elle qui, chaque jour, adulte parmi ceux qui ne le sont pas encore, s’occupe de partager ce savoir, prof de philo dans un lycée parisien, gourmande d’échanges et de débats autant que pédagogue rigoureuse.

Vibrations, accélération, suspens…

Un tel métier, une telle passion, cela colore la capacité de faire avec les remous de l’existence, guère plus. Après… Les crises et le déclin de sa mère, son couple qui se brisent, les grands enfants qui suivent d’autres chemins, la séduction possible et impossible d’un ancien élève, l’exigence sans espoir d’une fidélité à une qualité des choses dont l’époque ne veut pas, l’affection et la peur. Pour elle comme pour chacun, même si pour chacun d’une manière un peu particulière.

C’est le tissu même des jours, la trame d’une existence qui n’existe que de gestes, de vibrations de voix, d’accélération ou de ralentissement d’un pas, de suspens d’une phrase.

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Elle filme ça, Mia Hansen-Løve. Elle joue ça, Isabelle Huppert. Elles le font ensemble. C’est comme si c’était exactement le même flux, celui du récit et de sa mise en scène, celui de l’interprétation. Le film en palpite, de cette union secrète, qui accompagne les péripéties d’une vie.

Et dès lors L’Avenir, narration d’une totale limpidité, n’est plus, ou plus seulement, la chronique d’une femme, ou l’histoire d’un passage à un ailleurs d’un personnage dans l’âge qui vient.

C’est un flot irisé d’une infinité d’échos, de suggestions, d’harmoniques. Cette aventure de l’existence vaut pour chacun, à n’importe quel âge, de n’importe quel sexe, dans n’importe quelle situation matérielle, sociale, conjugale.

 

L'héritière de Renoir et de Truffaut

Capter et partager cette aventure, c’est-à-dire ce qu’il y a d’aventureux, toujours, dans cet ordinaire, est la beauté souveraine du cinéma que, film après film, la réalisatrice de Tout est pardonné et du Père de mes enfants semble faire naître sous pas, faire surgir devant sa caméra.

Un cinéma attentif au moindre geste, au moindre mot, et qui –dans les remous où le désespoir, l’épuisement, la solitude, le suicide, le désarroi existent eux aussi, bien sûr– invente en permanence comment cela peut, pourrait, pourra épouser des ondes vives.

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Sans tapage ni effets de manche, sans surcharge, Mia Hansen-Løve incarne cette idée à la fois proche et formidablement ambitieuse de ce que peut le cinéma. Une idée qui vient de Jean Renoir, de François Truffaut, et qui est à la fois disponibilité aux frémissements des heures et des âmes et pari éperdu sur la possibilité de les partager, de les rendre désirables. Du même geste exactement, il s’agit de les magnifier et de les maintenir fermement à hauteur d’homme et de femme.

Le besoin de la pensée

Au sein de ce cinéma-là, qui est ce que Mia Hansen-Løve fait exister film après film, L’Avenir réussit une opération d’un courage unique: affirmer, simplement, clairement, l’importance de la pensée dans la vie des gens.

Jamais ce ne fut aisé, mais en nos temps médiocres et salissants, où l’intelligence est une notion méprisée et malmenée par les petits malins et les gros salauds de tous bords, sans élever le ton ce film s’en vient rappeler qu’il y a du bonheur et de la nécessité dans l’acte de penser.

Être prof de philo ne donne à Nathalie aucune protection, aucun refuge contre les aléas de la vie. Mais qu’elle exerce cette profession permet en revanche d’expliciter combien, pour chacun, il y a place, et besoin, pour la pensée. Quand ça va mal, et quand ça va bien.

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Carnet intime

La cinéaste va plus loin, elle revendique des choses que l’avilissement des temps ont rendues presqu’impossibles à formuler, l’amour des livres et leur rôle dans l’intime de tant d’existences, le dialogue que tant de gens, pas forcément profs, pas forcément exerçant un métier intellectuel, nouent avec des auteurs, des penseurs, des interlocuteurs de l’esprit, souvent par delà les siècles ou les continents.

Il y a, toujours sotto voce, une sorte de gloire qui éclaire ce geste –et fait dans une certaine mesure écho, même si le film est très différent, à la figure de la mère dans Mia Madre de Nanni Moretti.

Des bancs d’un lycée parisien aux contreforts du Vercors, avec des jeunes gens que l’idée de réfléchir exalte comme dans une collectivité expérimentant d’autres manières de vivre, du plein soleil au plein hiver, d’une solitude à une naissance, de Woody Guthrie à Franz Schubert, L’Avenir s’invente un chemin singulier. Minoritaire aujourd’hui sans doute, mais traversé de forces très profondes et d’éclats très intenses. 

Et le vieux chat est vivant.

 

L'Avenir

de Mia Hansen-Løve, avec Isabelle Huppert, André Marcon, Roman Kolinka, Edith Scob. Durée: 1h40. Sortie le 6 avril.

Les séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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