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Panama, par qui le scandale arrive

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 05.04.2016 à 9 h 58

Avant les millions de documents des Panama Papers, il y a eu un scandale très IIIe République –et qui nous annonce peut-être la suite des événements pour 2016.

Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama - Emprunt obligataire à lots de 1888 / via Wikimedia Commons.

Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama - Emprunt obligataire à lots de 1888 / via Wikimedia Commons.

1.500 Wikileaks. Rien que ça. Des dizaines de milliers de documents à éplucher sur un scandale, celui de l’évasion fiscale, qui menace bien plus les nations du monde que les déficits. La récupération de cet argent qui s’enfuit rapporterait à tous les pays européens de quoi rétablir leur équilibre financier. La source de ce scandale, qui ne fait sans doute que commencer, car d’autres révélations doivent suivre? Panama.

Un nom qui, pour les Français, a depuis longtemps un parfum de scandale, lié au percement du canal du même nom à la fin du XIXe siècle. Un scandale qui avait éclaboussé des hommes politiques, des banquiers d’affaires et des journalistes. Retour sur une affaire vieille de plus d’un siècle et dont l’issue nous annonce, peut-être, la suite des événements en 2016.

Petits souscripteurs lésés

Le canal de Suez, achevé en 1869, ayant fait la preuve de son utilité et son concepteur Ferdinand de Lesseps, étant devenu une figure médiatique majeure, son projet de percement de l’isthme de Panama pour y établir un canal long de 75 kilomètres et qui permettrait de relier l’Atlantique au Pacifique remporte l’adhésion d’un congrès international qui, en 1879, accepte de lancer les travaux. Ils sont estimés à 600 millions de francs, dont les deux tiers doivent être levés par des souscriptions.

C’est en 1881 que les travaux débutent, mais les problèmes s’accumulent. Des difficultés techniques ont été volontairement masquées ou minimisées pour remporte l’adhésion du congrès; des épidémies font, comme à Suez, de très nombreuses victimes chez les ouvriers; le choix d’un canal à niveau (c’est à dire creusé à niveau entre le Pacifique et l’Atlantique, alors que certaines portions du tracé sont à plus de 60 mètres au dessus du niveau de la mer) et pas d’un canal à écluse, s’avère un choix désastreux; la levée de fonds est un échec, seuls 300 millions sur les 400 prévus étant levés.

Trois ans plus tard, le budget est presque englouti et moins de 10% des travaux ont été effectués. L’étendue de l’échec est dissimulée au grand public. L’année suivante, pour éviter l’abandon du projet, Ferdinand de Lesseps à l’idée d’émettre des obligations à destination des petits épargnants français. Il faut, pour cela, faire voter une loi. Lesseps s’associe alors à deux hommes d’affaires, Cornelius Herz et Jacques de Reinach qui, contre versement de 10 millions de francs, acceptent de faire jouer leur réseau financier et politique pour influencer les parlementaires français. Herz est un proche de Jules Grévy, président de la République. Il a financé, par ailleurs, le journal La Justice, dont le directeur n’est autre que George Clémenceau, par ailleurs député du Var.

C’est une triple offensive, financière, parlementaire et médiatique qui permet que la loi soit votée en 1888, après que de très nombreux parlementaires et journalistes se soient vus remettre de l’argent en l’échange d’un lobbying actif. Les obligations sont émises. L’arrivée de Gustave Eiffel dans le projet, qui propose d’introduire des écluses sur le canal, contribue à rassurer les épargnants. Il est pourtant trop tard: le 4 février 1889, la Compagnie universelle du canal transocéanique de Panama est mise en liquidation judiciaire. Près de 85.000 petits souscripteurs voient leurs économies partir en fumée.

«Calomniez, il en restera toujours quelque chose»

Étonnamment, ce n’est que trois ans plus tard que le scandale éclate. Le «lanceur d’alerte» n’est pas un anonyme, mais un polémiste sulfureux: Édouard Drumont, rédacteur en chef de La Libre Parole, journal ouvertement antisémite, qui dévoile, à partir de septembre 1892, les implications de Reinach et de Herz, tous deux de confession juive. Drumont s’en donne à cœur joie et évoque ainsi «le fameux, influent et actif banquier juif, baron Jacques de Reinach, […] produit de la République parlementaire». Le 19 novembre 1892, deux jours avant sa comparution devant un juge, Reinach est retrouvé mort. Commotion cérébrale, dira l’autopsie. Suicide ou assassinat, dira la rumeur publique.

De nouveaux noms tombent, semaine après semaine. Emile Loubet, ministre de l’Intérieur, qui a tenté de freiner l’enquête, doit démissionner en janvier 1893. Clémenceau, dont le journal a reçu de l’argent de Herz, sort discrédité de cette affaire. L’année suivante, il perdra son siège de député. «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose», dira-t-il.

De Lesseps et Gustave Eiffel sont visés par une enquête pour escroquerie et abus de confiance. Condamnés, ils échappent à la prison pour vice de forme. En 1895, Eiffel est réhabilité; son avocat a convaincu le tribunal qu’il ignorait tout des malversations.

Mais il en sort pourtant écorné et meurtri. Son nom est traîné dans la boue. Plusieurs villes ont débaptisé leurs rues Gustave-Eiffel, dont la ville de Dijon, qui l’a vu naître. On envisage de lui enlever sa Légion d’honneur. Le conseil de l’ordre de la Légion d’honneur démissionne en bloc pour protester contre les pressions politiques et médiatiques exercées contre lui pour qu’Eiffel en soit radié. L'ingéniur va dès lors s’effacer de la vie publique.

Cornélius Herz avait investi dans La Justice. Voilà tout ce que l’on peut reprocher à Clémenceau. Mais l’homme d’affaire est compromis dans le scandale, et il est juif. Voilà qui suffit à déchaîner les nationalistes. Fin 1892, Déroulède accuse Clémenceau de corruption ; ce dernier le provoque en duel (personne n’est blessé). L’année suivante, le Petit Journal, La Cocarde (de Barrès) Le Petit Marseillais et La Croix font campagne contre lui: escroc, parvenu, vendu à l’Angleterre, les coups volent bas et portent. Clémenceau est battu aux élections de 1893. Il se concentre alors sur son journal et se met en retrait de la politique.

Le scandale éclabousse de nombreux hommes politiques, journalistes et hommes d’affaires. La judaïté de Herz et Reinach est exploitée par la presse nationaliste et antisémite, dans des campagnes qui apparaissent comme une répétition de celles menées contre Dreyfus, à partir de 1897, une affaire qui permettra d’ailleurs à Clémenceau de faire son retour sur le devant de la scène. La presse populaire présente de nombreux politiciens comme des «pourris», mais elle-même est aussi montrée du doigt pour avoir couvert l’affaire. Quant aux principaux protagonistes politiques de cette affaire, ils s’en tireront sans encombre. A l’issue d’une courte «traversée du désert», Emile Loubet est ainsi élu président du Sénat dès 1896, avant de devenir président de la République de 1899 à 1906. En août 1914, le canal de Panama, achevé par les Américains, est inauguré. Les seules authentiques victimes de ce scandale de Panama resteront les 85.000 épargnants ruinés –et la crédibilité de la classe politique et médiatique française, qui portera dura près de trente ans les stigmates de cette lamentable affaire. Dans trente ans, que restera-t-il des Panama Papers? Sans doute rien, hélas, que nous ne sachions déjà.

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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