Monde

La gauche plurielle à la portugaise, un insolite ménage à trois

Frédéric Martel, mis à jour le 07.04.2016 à 13 h 03

Au Portugal, depuis octobre 2015, le PS, le PC et l’extrême gauche se sont unis contre les politiques d’austérité.

Antonio Costa lors de sa première session plénière au parlement portugais en tant que Premier ministre, à Lisbonne, le 2 décembre 2015 | PATRICIA DE MELO MOREIRA/AFP

Antonio Costa lors de sa première session plénière au parlement portugais en tant que Premier ministre, à Lisbonne, le 2 décembre 2015 | PATRICIA DE MELO MOREIRA/AFP

Lisbonne (Portugal)

«Geringonça». La députée Ana Catarina Mendes répète ce mot portugais plusieurs fois. Et elle en cherche la traduction –sans succès. «On utilise ce mot tout le temps mais, franchement, je ne sais pas comment le traduire», me dit-elle dans un français presque parfait. Le mot, en tout cas, est devenu une sorte de code pour la classe politique portugaise. On peut le traduire par «le machin» ou «le truc». Ou encore «le bidule». Bref, c’est quelque chose qu’on ne sait pas vraiment définir, parce que «c’est mal fait» ou que «ça n’aurait jamais dû exister» –autres formulations possibles pour traduire ce terme.

Désormais, au Portugal, la «geringonça», c’est l’accord politique original qui permet au pays de fonctionner. Depuis novembre 2015, la gauche est revenue au pouvoir au Portugal grâce à cette «geringonça», l’alliance entre le PS, le Parti communiste et le «bloco de esquerda» (ou Bloc de gauche). Mais le PS gouverne seul; les deux autres partis plus radicaux ont accepté de le soutenir au Parlement tout en refusant d’entrer au gouvernement. Le petit parti écologiste, allié actuel du Parti communiste (et, dit-on, sa création), fait de même; comme il n’a que deux députés, il ne pèse guère.

«Cet accord est totalement inédit. Ce n’est ni une coalition, ni même un programme de gouvernement. C’est une sorte de compromis parlementaire qui a permis au Parti socialiste d’avoir une majorité à l’Assemblée nationale et de gouverner. Mais chaque parti garde son identité et ses valeurs», explique Ana Catarina Mendes, secrétaire générale adjointe du PS (le secrétaire général est le Premier ministre António Costa) et vice-présidente du groupe socialiste au Parlement. À ce double titre, elle est l’une des architectes de la majorité parlementaire actuelle. Je la rencontre jeudi 31 mars au matin au siège du PS, un hôtel particulier classé monument historique, rue Largo do Rato, à Lisbonne:

«Pendant quarante années, le Parti socialiste et le Parti communiste n’ont pas dialogué ici. Désormais, on est ensemble dans la même majorité parlementaire. C’est historique.»

Rien ne pouvait laisser présager en effet la réunion de ces trois forces politiques disparates dans une même majorité parlementaire. Le PS et le PC sont historiquement ennemis au Portugal (le PS a été fondé par Mário Soares contre le Parti communiste et leurs divergences sur l’Union européenne ou l’Otan semblent irréconciliables); le Bloc de gauche a, quant à lui, longtemps prôné la sortie de l’euro. Mais, lorsque la droite arrive en tête des élections législatives en octobre 2015, la perspective d’une nouvelle politique d’austérité permet aux forces de gauche de s’entendre et au patron du PS, António Costa, d’inventer alors cet accord de gouvernement qui va lui permettre d’obtenir la majorité et de devenir Premier ministre quelques semaines plus tard.

«Ne pas débattre des sujets qui fâchent»

«En octobre, les communistes ont été très surprenants. Ils ont changé de manière inattendue. Jusque-là, ils avaient toujours été dans la contestation; ils rejetaient l’Union européenne, les institutions et, là, tout à coup, ils ont accepté un accord avec le PS. Ils se sont peut-être rendu compte que la protestation, seule, ne suffisait plus», commente l’ancien commissaire européen à la Justice et aux Affaires intérieures, ancien ministre de la Défense et aujourd’hui associé d’un prestigieux cabinet d’avocats António Vitorino, une des figures-clés du parti socialiste portugais, que je rencontre dans ses luxueux bureaux de la place Marquês de Pombal au centre-ville de Lisbonne.

«Mon grand-père était au Parti communiste et le père d’António Costa aussi, me confie Mendes. Nous les connaissons bien. C’est difficile de négocier avec eux. Ils sont durs. Très durs. Mais, à la fin, quand on a passé un accord, c’est clair et solide. Ils tiennent leur parole. Quand le PC dit que c’est comme ça: c’est comme ça.»

Mon grand-père était au Parti communiste et le père d’António Costa aussi. Nous les connaissons bien. C’est difficile de négocier avec eux. Ils sont durs. Très durs. Mais, à la fin, quand on a passé un accord, c’est clair et solide. Ils tiennent leur parole

Ana Catarina Mendes, secrétaire générale adjointe du PS et vice-présidente du groupe socialiste au Parlement

La députée partage ses journées entre le PS, le bureau du Premier ministre et le Parlement. Pressée, débordée lorsque je la rencontre au siège du parti, elle me propose de poursuivre notre entretien l’après-midi même au Parlement, où un vote crucial doit avoir lieu. Nul ne sait si les communistes vont voter avec –ou contre– le gouvernement. «Notre accord politique porte essentiellement sur trois sujets: l’augmentation du pouvoir d’achat; l’amélioration de l’économie et notamment le soutien aux petites et moyennes entreprises; la création d’emplois, résume-t-elle. Par contre, nous avons fait le choix de ne pas débattre des sujets qui fâchent, notamment les questions liées à l’Europe et aux questions internationales.»

La politique du Portugal vis-à-vis de ses anciennes colonies comme l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, Cap-Vert, le Timor oriental, Macao, et même le Brésil, est justement l’un de ces sujets sensibles. L’accord politique tiendra-t-il alors qu’un vote doit avoir lieu sur l’Angola, une ancienne colonie portugaise, où dix-sept jeunes, dont un citoyen du Portugal, sont poursuivis pour «rébellion et tentative de coup d’État» contre le président José Eduardo dos Santos pour avoir seulement lu un livre peu favorable au régime? En début de semaine, ils ont été condamnés au terme d’un long procès à des peines de deux à huit ans de prison. «Sur les questions de politique européenne et de politique étrangère, nous sommes souvent en désaccord avec le Parti communiste», évoque Mendes. Actuellement, le Parti communiste soutient par exemple le parti de Lula et Dilma Roussef, en dépit de la corruption. La députée sait que le vote, très attendu, risque d’être serré et qu’il sera plus que symbolique. Le suspense demeure.

Gauches centriste, communiste et libertarienne

Historiquement, le parti socialiste portugais a toujours été modéré et il est perçu par ses opposants de gauche comme trop centriste. «C’est un parti assez proche du Labour de Tony Blair», souligne la chercheuse Catherine Moury. «Le PS a toujours été très proche de la social-démocratie allemande», explique pour sa part l’économiste Francisco Louçã, intellectuel-star au Portugal et cofondateur du Bloc de gauche. Une proximité qui, à ses yeux, n’est pas un compliment.

De son côté, le Parti communiste portugais est l’un des plus orthodoxes d’Europe. «C’est un parti puissant qui est proche des syndicats et dispose encore d’importants bastions locaux. Il est toujours très influent car il a su rester orthodoxe, contrairement aux partis communistes en Espagne, en Italie ou même en France, qui ont joué la carte de l’eurocommunisme», m’explique Pedro Adao Silva, un chercheur spécialiste des mouvements sociaux au Portugal. D’autres me font remarquer que le PC portugais est très conservateur (il était réservé sur le mariage gay voulu et adopté par le PS et le Bloc de gauche), nationaliste et souverainiste, notamment sur l’Europe. Pour d’autres chercheurs, il représenterait même une sorte de «Front national» portugais. L’extrême droite ayant été complètement délégitimée par la dictature et l’immigration n’étant guère un sujet de débat dans un pays où la démographie est faible, la dimension anti-immigrés n’existe guère au Portugal. Il n’empêche: le PC reste très protectionniste et entend réserver l’attribution des emplois aux nationaux.

Une immigration existe toutefois au Portugal: elle vient pour une large part des anciennes colonies lusophones en Afrique, ainsi que du Brésil, où de nombreux travailleurs sont venus au début des années 2000 avant de repartir dès 2007-2008 quand l’économie brésilienne est repartie. Contre toute attente, il y a peu de Maghrébins ou de musulmans immigrés au Portugal. «Il y a davantage de retraités français exilés fiscaux ici que d’arabes», ironise un chercheur. Le discours du PC n’est donc pas à proprement parler un discours raciste; c’est plutôt un discours protectionniste classique dont les ressorts sont à rechercher dans la protection des acquis sociaux du secteur public et de défense des bastions syndicaux.

Catarina Martins, du Bloco de Esquerda, lors d’un meeting politique le 28 septembre 2015 à Coimbra, au Portugal | FRANCISCO LEONG/AFP

La troisième force qui compose la majorité parlementaire de gauche actuelle est le «bloco de esquerda». «C’est un mouvement joyeux», résume Francisco Louçã. Cet économiste a été le porte-parole du parti d’extrême gauche et l’un de ses deux premiers députés. «Nous sommes nés des suites d’un référendum raté sur l’avortement à partir de mouvements disparates composé d’anciens communistes, de trotskistes, de maoïstes. Nous sommes à la gauche du Parti communiste», m’explique Louçã, lorsque je le rencontre dans son petit bureau de l’Instituto Superior de Economia e Gestão, une école de commerce de Lisbonne, où il a désormais repris ses cours d’économie.

«Le Bloc de gauche représente une gauche non communiste assez pragmatique», explique la chercheuse Catherine Moury. «C’est une alliance de partis à la gauche du PC sur le modèle Syriza, à la fois trotskiste, maoïste et guévariste», ajoute Guya Accornero, une chercheuse italienne qui vit à Lisbonne.

«C’est une gauche libertarienne, favorable aux droits des femmes, à l’avortement, au mariage gay, à l’euthanasie ou à la dépénalisation des drogues douces. À l’origine, ils étaient donc sur ce qu’on appelle les questions “post-matérialistes”», commente pour sa part Pedro Magalhaës, un influent chercheur qui dirige le comité scientifique de l’importante fondation Manuel de Santos. «Mais à mesure que leur agenda a été retenu, puisque nous avons déjà le mariage gay, l’adoption pour les couples de même sexe et même la dépénalisation des drogues douces, le Bloc est allé vers les questions sociales pour affronter le Parti communiste sur son propre terrain», ajoute Magalhaës. Un passage du sociétal au social qui a porté ses fruits puisque le Bloc de gauche a dépassé le Parti communiste lors des dernières élections législatives au Portugal, en octobre 2015.

L’ancien ministre socialiste António Vitorino en propose une lecture plus critique:

«C’est un phénomène médiatico-intello-urbain sans véritable base sociale. Ce n’est pas du tout Podemos comme on le croit. Car Podemos est un phénomène vraiment nouveau, né à la Puerta del Sol de Madrid, et de type Occupy. Le Bloc de gauche, ici au Portugal, c’est plutôt Syriza, une coalition de gauche radicale. Ce n’est pas du tout nouveau! C’est l’extrême gauche réunie et repackagée! En outre, ce n’est pas un parti qui rassemble les “damnés de la terre”: ce sont des professeurs, des classes moyennes, des intellectuels, des artistes.»

«Nous ne sommes pas amis: nous négocions»

Reste que, s’il y a une figure qui incarne cette nouvelle gauche portugaise, c’est bien Catarina Martins. À 42 ans, la jeune femme, hier actrice de théâtre devenue metteuse en scène, est aujourd’hui la coordinatrice du Bloc de gauche et sa porte-parole. Elle incarne le parti bien que le collectif ici prime sur la personnalisation du pouvoir. «Je suis coordinatrice, je ne suis pas secrétaire générale comme au Parti socialiste ou au Parti communiste. Ici, nous sommes tous à égalité et personne ne parle au nom des autres. Tout est collectif au Bloc», me dit-elle lors d’un entretien vendredi 1er avril, dans le bureau de son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale portugaise.

Nous ne sommes pas au gouvernement. Nous sommes dans une majorité anti-austérité au Parlement, c’est très différent

Catarina Martins, coordinatrice et porte-parole du Bloc de gauche

Sur l’idéologie du Bloc de gauche, Martins est d’autant plus claire que la ligne du parti ne l’est pas. «Nous sommes un parti socialiste, un parti féministe et un parti écologique», résume-t-elle. Pour elle, le trotskisme ou le maoïsme ne sont plus nécessairement centraux, ou même pertinents, pour un parti politique en 2016. Elle définit donc le Bloc comme un «parti anti-austérité». Et pour expliquer son alliance contre-nature avec le Parti socialiste, elle joue franc jeu:

«Nous devions faire cela pour le pays. La droite est très extrémiste ici. Les droits des travailleurs ont été laminés par la droite et les droits syndicaux aussi. On se devait d’entrer dans la majorité pour mettre fin à tout cela. C’est dur; c’est très dur. Avec Costa, le Premier ministre, nous ne sommes pas amis: nous négocions.»

Elle ajoute toutefois, comme pour protéger son mouvement: «Mais nous ne sommes pas au gouvernement. Nous sommes dans une majorité anti-austérité au Parlement, c’est très différent.»

«Un homme de dialogue, de compromis»

La majorité de gauche peut-elle survivre à ses contradictions? À ce stade, les personnes interrogées au sein du Bloc de gauche ou du Parti communiste y croient. Et même si un intellectuel aussi influent que Francisco Louçã prône aujourd’hui la sortie de l’euro, il semble que le Bloco de esquerda, son propre parti, ne le suive pas. Catarina Martins, qui lui a succédé à la tête du Bloc, incarne par exemple une nouvelle génération politique, plus prudente, sinon plus pragmatique. Au Portugal, les années de politique d’austérité restent dans toutes les mémoires et il n’est pas question, pour ces leaders de gauche radicale, de prendre de risque de contribuer au retour de la droite.

Au Parti socialiste, c’est un autre son de cloche mais l’espoir est aussi de mise. Ana Catarina Mendes, qui est aujourd’hui la véritable numéro 2 de Costa, tant à la direction du PS qu’à celle du groupe PS au Parlement, évoque le personnage qu’il était dès la fin des années 1990:

«Comme ministre, puis comme maire de Lisbonne, et désormais comme Premier ministre, Costa était déjà comme il est aujourd’hui: il m’a appelée pour me féliciter. Il était au courant de tout, il parlait avec tout le monde, il soutenait tout le monde. C’est un homme de dialogue, de compromis. Il a toujours fonctionné comme ça.»

Elle pense que le compromis peut tenir: «Je pense que cet accord est solide. Je crois qu’on peut faire toute la mandature sur cette base, pour les quatre prochaines années.»

António Vitorino, lui, qui me rappelle d’entrée de jeu que Costa a été son secrétaire d’État et son étudiant, parle en ces termes du chef du gouvernement: «C’est un négociateur très habile. Il est de cette génération de leader pragmatique qui est tout à fait capable de gérer les contradictions de la gauche pour rester au pouvoir.» On sent l’ironie poindre, mais António Vitorino n’en dira pas plus contre Costa. Il préfère saluer l’accord parlementaire de la gauche portugaise même s’il en perçoit aussi les limites: «Les communistes sont anti-européens et les idées du Bloc flottent beaucoup sur l’Europe. Je pense que c’est la question européenne qui constitue la principale faiblesse de la majorité parlementaire imaginée par Costa.»

Un nouveau programme de gouvernement est d’ailleurs inventé pour continuer à rassembler la gauche plurielle lorsque les premières mesures négociées auront été mises en œuvre. D’ores et déjà, les salaires des fonctionnaires ont été revalorisés, les retraites déplafonnées et le salaire minimum augmenté. En misant maintenant sur le tourisme, les économies vertes et les nouvelles technologies ainsi que sur la culture et la recherche, sujets qualifiés de «réformes structurelles», le PS pense avoir trouvé de nouveaux terrains d’entente.

Il n’est pas question, pour ces leaders de gauche radicale, de prendre de risque de contribuer au retour de la droite

Ses cadres mettent en avant la forte progression du nombre de touristes au Portugal actuellement, en oubliant que le gouvernement socialiste n’y est pour rien puisque le phénomène a été amorcé avant l’automne 2015, le pays bénéficiant, pour une part, du report du tourisme égyptien, tunisien et marocain après plusieurs attentats au Moyen-Orient et au Maghreb.

Les nouvelles technologies sont un meilleur exemple puisque l’actuel Premier ministre fut un avocat de la transition numérique lorsqu’il était maire de Lisbonne. «Lisbonne Start Up fut l’une de nos priorités au niveau municipal. Le numérique fait donc partie de nos cinq priorités de gouvernement», confirme Ana Catarina Mendes.

Quant à l’environnement, c’est un thème qui n’a étrangement pas donné naissance à un véritable mouvement écologique au Portugal et que le PS espère bien préempter avant qu’un parti vert ne lui vole la vedette. Enfin, s’agissant de la culture, autre sujet sur lequel Costa a multiplié les promesses durant la campagne électorale, la déception semble déjà là: le nouveau ministre de la Culture (João Soares, le fils de l’ancien Premier ministre) est vivement critiqué par les milieux artistiques portugais. Plusieurs directeurs d’institutions culturelles que j’ai interrogés dénoncent les promesses électorales trahies, la baisse des budgets et l’absence de vision du nouveau ministre socialiste. Le Bloc de gauche, dont les classes créatives constituent une partie des électeurs et des militants, pourrait ne pas tarder à se joindre aux critiques. «Je vais commencer à m’exprimer sur la culture et la déception de ce gouvernement en matière artistique», prévient l’ancienne actrice Catarina Martins.

Reste que l’Union européenne risque de ne pas se satisfaire des promesses de la gauche portugaise. Le commissaire européen à l’économie, Pierre Moscovici, a eu des propos très sévères à l’encontre du nouveau gouvernement du Portugal, le mettant en garde au cas où il ne respecterait pas les engagements européens du pays. Des propos qui ont été très mal appréciés à gauche.

Plus récemment, l’ancien ministre français a validé au nom de l’Union européenne le budget du Portugal pour 2016, atténuant finalement ses critiques. «Les critiques de Pierre Moscovici et de l’Union européenne étaient injustes et inadmissibles», affirme Catarina Martins, porte-parole du Bloc de gauche. Qui ajoute: «Nous avons approuvé le budget car nous avons passé un accord avec le gouvernement et jusqu’ici le Premier ministre a respecté tous les points de l’accord.» Combien de temps un tel accord peut-il perdurer? Catarina Martins hésite, puis me répond: «Cela durera tant que chacun respectera sa parole. Si le PS maintient un équilibre entre les demandes de Bruxelles, les demandes du système financier et son accord avec nous, alors la majorité pourra survivre quatre années. Nous serons fidèles à notre accord.»

Gauche en éclats

Mais, en ce jeudi 31 mars, le problème du vote sur l’Angola demeure. Sur les écrans de contrôle en «direto» (live), j’aperçois les nouvelles figures de la gauche radicale parlementaire qui s’expriment à tour de rôle: Pedro Filipe Soares, le leader du groupe Bloc de gauche à la chambre, et Moisés Ferreira, un jeune activiste devenu député. Avec son pull-over rouge et sa barbe de bobo, ce dernier incarne l’un des nouveaux visages de la gauche portugaise.

«C’est le Bloc de gauche qui a proposé ce vote sur l’Angola au nom des valeurs et des droits de l’homme. Notre texte était plus offensif que celui retenu par le PS», affirme Catarina Martins.

Puis vient l’heure des «votações». Je vois les députés se lever par petits groupes pour exprimer leur vote. Moisés Ferreira est passé à la tribune pour superviser le suffrage, au côté du président de la Chambre, et comptabiliser les voix. Le suspense touche à sa fin. Et finalement le vote sur l’Angola voulu est perdu. Le PS a été battu.

«Les communistes ont voté avec la droite contre nous sur l’Angola. Ils ne veulent pas critiquer le régime de José Eduardo dos Santos! On vient de perdre ce vote», me dit aussitôt après Ana Catarina Mendes dans une antichambre du palais de São Bento. Le débat a duré plus longtemps que prévu. Je la sens ébranlée; elle joue pourtant l’apaisement et dédramatise.

«La droite défend le régime en Angola car les hommes d’affaires veulent faire du commerce là-bas. Le PC soutient la dictature car c’est prétendument un régime marxiste, alors que c’est une cleptomanie. Du coup, le vote PS-Bloc de gauche n’a pas suffi et le vote a été perdu», commente le chercheur spécialiste des relations internationales Tiago Fernandez.

Pour la première fois, l’accord électoral de la gauche plurielle vient de voler en éclats, l’espace d’un court moment, sur une question de politique étrangère. Pour symbolique qu’il soit, «le sujet n’est certes pas crucial, et la majorité sort à peine affaiblie, me dit Mendes. Elle n’est pas menacée». Mais le PS a perçu, peut-être pour la première fois, la fragilité de sa majorité. Le risque plane –et il planera longtemps, du moins tant que survivra cet insolite «ménage à trois» de la gauche portugaise.

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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