France

La «mode islamique», le nouveau visage du débat biaisé sur le voile

Nadia Daam, mis à jour le 04.04.2016 à 12 h 00

Si le sujet n'est pas anodin, la teneur des arguments employés ne manque pas de susciter une extrême lassitude.

THOMAS SAMSON / AFP.

THOMAS SAMSON / AFP.

«Debout les campeurs et haut les cœurs.» À l’instar du personnage incarné par Bill Murray dans le film Un jour sans fin, je me réveille depuis plusieurs jours avec cette impression tenace de déjà-vu. Ou, plutôt, c’est un peu comme si la même chanson repassait en boucle à la radio et que malgré moi, je me surprenais à finir par connaître les paroles par cœur et même à anticiper le refrain.

Cette chanson ringarde et lancinante n’est rien d’autre que le débat sur le voile, qui cette fois s’est paré des atours de celui sur la «mode islamique». Car même si le fait que certaines marques de prêt-à-porter mettent désormais des vêtements à disposition des femmes musulmanes semble être au cœur de la polémique, c’est bien l’éternelle question du voile qui est ici rabâchée.

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Le 29 mars, Le Parisien consacrait un dossier à ces enseignes, comme Uniqlo, Marks & Spencer ou la marque de luxe Dolce & Gabbana, qui proposent désormais voiles, abayas ou burkini. Dès le début, on relève un prophétique «le débat est lancé», accompagné de la question du jour: «Comprenez-vous que les grandes enseignes se lancent sur le marché de la mode islamique?»

Si on peut convenir que le sujet n’est en effet pas tout à fait anodin, et qu’on s’étonne peu qu’il soit omniprésent dans les débats, la teneur des propos tenus ne manque toutefois pas de susciter en moi une extrême lassitude.

Je suis fatiguée. Fatiguée de constater que, après des années de querelles et de débats législatifs, on en soit encore à se foutre sur la gueule à propos du fait que des femmes, en France, portent un voile. Pas une burqa, pas un tchador, pas un niqab. Un foulard sur la tête.

Fatiguée de savoir par avance que cet article, qui n’est ni un panégyrique du hidjab ni une volonté de diviser encore davantage les féministes, dont je me revendique, n’a aucune chance d’apaiser les tensions et les schismes. 

Épuisée à l’idée qu’il me faudra sûrement, et de manière parfaitement absurde, montrer patte blanche et clamer que, non, je ne suis pas voilée, jamais de la vie, et que chez H&M, ma main se tend naturellement vers les tissus les plus courts ou transparents, voire les deux.

En attendant l’inévitable, faisons le point sur l’inanité et la malveillance des propos régulièrement tenus à propos de ces fameuses femmes voilées qui, si l’on en croit l’importance qu’elle ont pris dans le débat public, seraient légion. Alors que nous ne disposons même pas de chiffres tangibles et que certains se contentent d’estimations au doigt mouillé, comme celle d’une des organisatrices de la «Journée sans voile» qui jure que «le nombre de personnes voilées a augmenté comme un raz-de-marée» en invoquant «un ressenti, pas une statistique».

Le voile n’est pas contagieux

Ce qui nous amène au premier reproche fait à cette mode islamique, formulé notamment par plusieurs associations féministes ainsi que par la créatrice de mode Agnès B., qui juge qu’il faut prendre garde à ne pas «banaliser un vêtement qui, quoi qu’on en pense, n’est pas anodin pour l’image de la femme». Quant à Laurence Rossignol, la ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des femmes, elle craint que ces marques ne mettent les femmes musulmanes «dans la situation de porter ça». La mode islamique «banaliserait» le voile musulman et, de ce fait, pourrait inciter des musulmanes à l’adopter par mimétisme ou conformisme.

C’est d’abord prendre les femmes pour de sacrées imbéciles. Si l’on devait toutes s’habiller comme ce qui nous est proposé dans les rayons des grands magasins ou sur les mannequins des devantures, on serait toutes, cet été, vêtues de robes crochet et de bermudas. Pourquoi donc imaginer que, parce qu’un produit est disponible, les femmes se jetteraient irrémédiablement dessus?

Ce raisonnement repose sur l’idée que le voile finirait par s’imposer dans l’espace public s’il est trop présent. Et cela revient à dire que les filles de femmes voilées se voileraient comme leur mère parce que c’est le modèle féminin auquel elles ont été exposées.

Ma mère porte le voile. Je ne porte pas le voile. Je ne porterai jamais
le voile

Ma mère porte le voile. Sporadiquement quand j’étais enfant; tous les jours depuis une quinzaine d’années. Je ne porte pas le voile. Je ne porterai jamais le voile.

Dans plusieurs pays maghrébins, notamment, où le voile n’est pas imposé, des femmes portent le voile, d’autres non. Les voiles sont vendus sur les marchés, ils sont sur les têtes de mères, grands-mères, cousines, enseignantes. Et, pourtant, toute la population féminine de ces pays n’est pas voilée. Aucune de mes cousines marocaines et musulmanes n’est voilée, alors même qu’elles ont passé leur enfance exposées à des présentatrices télé, des caissières ou des nounous voilées.

En Allemagne, la Cour constitutionnelle autorise désormais le port du voile par les enseignantes de confession musulmane dans les écoles du pays. Les fillettes ne se sont pas mises subitement à porter le voile parce qu’il aurait été banalisé à leurs yeux. Au Canada, le ministre de la Défense est sikh et arbore turban et barbe fournie à chacune de ses apparitions publiques. Là non plus, personne n’a craint que cela ne crée de banalisation. Parce qu’il existe ce qu’on appelle le libre-arbitre, qui permet parfaitement de se singulariser de son environnement.

À poil ou voilée, choisis ton camp

Et cela conduit au deuxième argument déployé par ceux que la mode islamique effraie: l’idée qu’une femme porte forcément le voile parce qu’elle y est forcée ou parce qu’elle serait victime d’une forme de syndrome de Stockholm qui ferait de son choix un faux consentement. Elle serait alors victime de servitude volontaire.

C’est ce qu’affirme Laurence Rossignol quand elle réfute l’idée que certaines femmes se voilent par choix, avec ce parallèle et cette sémantique ô combien odieux des «nègres américains qui étaient pour l’esclavage».

Voilà donc, ENCORE, la question de savoir si toutes les femmes qui se voilent y ont été forcées alors que l’on ne compte plus les témoignages de femmes qui expliquent qu’elles se sont voilées par choix, sans aucune pression ou injonction patriarcale. Est-ce si difficile à admettre? Qu’est-ce qui nous force à adopter ce raisonnement binaire qui voudrait que les femmes libres sont non voilées et que les femmes voilées ont nécessairement été contraintes?

Dans Des voix derrière le voile, la journaliste Faïza Zerouala a interrogé des femmes qui ont fait du port du voile un choix éclairé et dont certaines y voient l’exercice de leur liberté. Beaucoup d’autres femmes ont tenté, visiblement en vain, de démontrer que le voile est l’expression de leur foi, par tradition familiale ou en réaction à un milieu insuffisamment pratiquant à leurs yeux, en tout cas pour des raisons qui leur sont propres. Pourtant, leur parole est systématiquement mise en doute, tant il est beaucoup plus confortable d’imaginer qu’une femme voilée ne l’est que contrainte et forcée. Bien sûr, beaucoup de femmes voilées (et l’on ne parle même pas ici de pays tels que l’Arabie Saoudite) y ont été contraintes. Mais qu’allons-nous faire? soumettre chaque femme voilée à un interrogatoire en bonne et due forme pour tenter de savoir si elles sont suffisamment libres à nos yeux? Et, si elles y ont été effectivement contraintes, faut-il les dévoiler de force et donc les soumettre à notre tour à notre bon vouloir et à ce qui nous semble juste?



 

Le pire, c’est que certains, alors même qu’ils veulent combattre la soumission qui leur semble systématiquement induite par le voile, soumettent alors les femmes à une autre injonction. Ainsi, Pierre Bergé, qui se dit scandalisé par cette mode islamique, estime qu’il faut «apprendre aux femmes à se dévêtir». Ce qui est une façon élégante et policée de dire «À poil!».

Ainsi, un homme s’émeut du fait que des hommes imposeraient  à des femmes de se couvrir tout en décidant que les femmes doivent être éduquées et apprendre à se découvrir, même si elles ne le souhaitent pas. Toutes proportions gardées, vaut-on mieux que le pays qui dit aux femmes comment elles doivent se vêtir si l’on décide unilatéralement comment les femmes ne doivent PAS se vêtir et de mettre au ban celles qui ne s’y soumettent pas?

Le voile n’est pas contraire à la loi

Et cela participe d’une autre contradiction.

D’un côté, il est reproché aux femmes voilées de trop se retrancher de la vie de la cité en se couvrant, voire de refuser de s’intégrer (quand bien même elles seraient nées en France), de l’autre côté, on leur refuse le droit de se fournir en vêtements comme n’importe qui d’autre auprès de grandes enseignes mainstream. Et qu’elles se démerdent avec ça pour ne froisser personne. Car paraît-il, des gens se sentent agressés quand ils croisent une femme voilée, comme s’ils assistaient à un acte d’incivilité ou à une injustice. Pourtant, et on en est au point où il faut le rappeler, les femmes voilées ne sont pas hors la loi.

Dans une interview qu’elle a accordée au Monde et dans laquelle elle appelle au boycott des marques proposant des vêtements islamiques, Elisabeth Badinter assène que «seule la loi peut protéger celles qui le portent sous cette pression. Or, lorsqu’on les soutient, on est considéré comme "islamophobe". [...] Taxer d’islamophobie ceux qui ont le courage de dire "Nous voulons que les lois de la République s’appliquent à tous et d’abord à toutes" est une infamie».

C’est oublier que le voile n’est en rien contraire à ces fameuses loi de la République.

Une femme qui porte le voile ne se met pas hors la loi et ne contrevient pas
à la laïcité

Car ce débat autour de la mode islamique est inévitablement assorti de l’invévitable question de la laïcité et de la loi. Or, une femme qui porte le voile ne se met pas hors la loi et ne contrevient pas à la laïcité. Le voile (laissant apparaître le visage) est autorisé dans les lieux publics. Pour les agents de service public, le port du voile est interdit au nom du principe de laïcité.

Alors pourquoi, quand une femme voilée apparaît à la télévision, par exemple, autant de personnes s’indignent au nom de la laïcité? Pourquoi Latifa Ibn Ziaten, mère d’une des victimes de Mohammed Merah, est-elle copieusement huée quand elle participe à une réunion à l’Assemblée nationale alors qu’elle n’est pas un agent de la fonction publique et qu’elle est donc parfaitement en droit de s’y présenter avec son foulard? Pourquoi, quand Soria Zeroual, l’actrice du film césarisé Fatima, participe à l’émission «On n’est pas couchés», est-elle vilipendée sur Twitter?

Parce que ces réactions épidermiques reposent bien sur l’amalgame islam = islamisme. Et l’idée qu’une femme voilée est prosélyte et a le projet de répandre un projet islamiste est clairement formulée par Laurence Rossignol:

«Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les aborde comme des militantes, c’est-à-dire que je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique.»

Qu’est-ce que ça veut dire «pour beaucoup d’entre elles»? Que retient-on de cette phrase sinon que derrière la plupart des femmes voilées se cache une islamiste et un agent de l’islam politique?

Arrêtons avec cette schizophrénie

Cette théorie selon laquelle les femmes voilées pratiquent l’entrisme et profiteraient des lois de la République pour diffuser une idéologie voire pour fomenter des attentats sous leur abaya a été maintes fois formulée. Par cet immonde dessin de Plantu.

Ou encore par ce fantasme couché sur papier par Luc le Vaillant dans Libération, qui espérait sûrement que faute avouée soit à moitié pardonnée.

Quant à Elisabeth Badinter, elle fait porter la responsabilité de bien des maux (terrorisme, communautarisme...) sur le fait qu’«une partie de la gauche est imprégnée de l’idée que toutes les cultures et traditions se valent et que nous n’avons rien à leur imposer».

Relisez bien cette phrase.

Elle dit en substance que toutes les cultures ne se valent pas et qu’il faudrait, pour garantir l’égalité et les libertés individuelles, imposer ce qui «nous» semble juste et bon à ceux et ceux dont nous avons décrété qu’ils étaient moins nobles et valeureux que nous, et ce à l’intérieur même de notre pays. En excluant de fait les musulmans du «nous» et en remettant en cause l’unicité du peuple français, alors même que c’est ce qu’elle semble reprocher aux «islamogauchistes» et aux femmes voilées qu’elle prétend vouloir défendre.

Soit l’expression de schizophrénie de ceux qui plaident pour le vivre-ensemble avec les yeux mouillés et la main au cœur mais qui n’hésitent pas à humilier, à stigmatiser les femmes voilées et à faire peser sur elles le poids du soupçon permanent et de l’injonction faite aux musulmans de se singulariser en clamant #notinmyname, tout en se fondant dans la masse.

Une façon de dire que le vivre-ensemble, c’est bien, mais tâche de ne pas faire dépasser ta tête du groupe, surtout si elle est voilée.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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