Culture

Wang Keping, icône de l’avant-garde chinoise

Anne de Coninck, mis à jour le 09.04.2016 à 9 h 30

Sculpteur reconnu dans le monde, persécuté pendant des années par le régime communiste, il est l'un de ceux qui ont ouvert la voie à l'art contemporain chinois. Wang Keping vit en France depuis des décennies.

Wang Keping dans son atelier proche de Paris. Anne de Coninck, 2016.

Wang Keping dans son atelier proche de Paris. Anne de Coninck, 2016.

«Zhen yi zhi yan, bi yi zhi yan» (Ouvrir un œil et fermer l‘autre), était, en 1978, un acte de protestation risqué en Chine. En sculptant Silence, une tête aux allures de moaï, les imposantes statues de l’Ile de Pâques, un œil ouvert, l’autre fermé et la bouche entravée, Wang Keping lançait un défi au nouveau pouvoir politique chinois en place depuis quelques semaines. En l’espace de quelques mois, le sculpteur devenait l’un des leaders de l’avant-garde artistique chinoise et l'un des tous premiers opposants au régime communiste.

Silence, Wang Keping 1978.

En 1976, la Chine est dans l’impasse. Mao Zedong est mort. La bande des 4, dont la veuve du dirigeant communiste, qui avait conduit aux désastres de la Révolution Culturelle pendant 10 ans, est en déroute. La nouvelle direction de la Chine connait deux années de flottement. Finalement, Deng Xiaoping prend le contrôle du pays en 1978 et manoeuvre pour affermir son pouvoir. Il décrète une ouverture économique et introduit une nouvelle ère de pragmatisme.

L’économie chinoise va prendre son envol. Mais réveiller le géant va demander du temps, et en matière de liberté rien ne va changer vraiment. L’administration restée aux mains d’une poignée de dignitaires communistes maintient une censure implacable.

Cela n’empêche pas une partie de la jeunesse de s’engouffrer dans les moindres espaces de libertés qui s’offrent. Et parmi elle, de jeunes artistes dont Wang Keping, avec ses premières sculptures Silence, et aussi Idole ou Chaines, qui lance aux côtés d’une poignée d’autres Huang Rui, Ma Desheng, Mao Lizi ou la seule femme du groupe Li Shuang ou le tout jeune Ai Weiwei, un groupe artistique d’avant-garde, Xing Xing (Les Etoiles).

Xing Xing (les étoîles). Wan Keping est le deuxième en partant de la gauche au premier rang.

A Bejing et Shanghai à la fin des années 1970, ce mouvement rompt avec les valeurs traditionnelles de l’esthétisme classique, mais aussi avec le réalisme socialiste en vogue depuis 1949. Les artistes revendiquent une liberté d'expression inconnue, eux qui avaient pour la plupart grandi sous la Révolution Culturelle. Plus de 10 ans avant Tienanmen, cette avant-garde va ouvrir la voie à la contestation et à l’art contemporain chinois tel qu’on le connaît aujourd’hui.

En 1979, ces artistes «officieux» accrochent pendant plusieurs semaines leurs œuvres sur les grilles du Musée National d'Art à Beijing. Geste de défi non dénué de courage, qui se transforme en août 1980 en une exposition «autorisée» à l’intérieur de ce même musée. Mais le succès est spectaculaire et …. inattendu, plus de 100.000 personnes se pressent pour voir les oeuvres. Une réussite qui irrite et inquiète les autorités. L’espace de liberté fortuit qui était apparu dans l’incertitude du pouvoir disparait. Beaucoup de ces artistes, persécutés, prendront le chemin de l’exil. Wang Keping choisit la France au milieu des années 1980 avec son épouse française. Depuis, il a fait beaucoup de chemin. Il est devenu un sculpteur reconnu partout dans le monde. Mais il vit toujours en France.

Wang keping nous reçoit par une froide journée de printemps dans sa maison atelier de la banlieue de Paris. Il vit avec sa femme à l'étage, mais le rez-de-chaussée est son domaine. Dans son vaste jardin, sa matière première règne en maitre. L’espace est nécessaire pour celui qui travaille le bois. Entre les réserves composées de bout de troncs de tailles et d’essences différentes, ou les pièces déjà travaillées qui sèchent à l’air libre,  le visiteur se déplace dans ce jardin atelier pour atteindre la minuscule salle jonchée de copeaux de bois, où il sculpte. Wang Keping créé et travaille seul, aucun assistant à l’horizon. L’idée même d’autres mains travaillant ses pièces de bois lui semble incongrue.

Rien ne le prédestinait au travail du bois. Cette passion lui est venue presque par hasard. Son apprentissage s’est fait sur le tas.  Le bois est un matériau capricieux qui nécessite des techniques établies, qu’il a acquises au fil du temps. Ses gestes sont précis, il suit le mouvement du bois pour façonner en suivant les nœuds les défauts les ponçant précisément ou les ciselant délicatement. Il est incollable sur le qualités et les défauts de chaque essence.

Le Songe, Wang Keping 2015

Son travail suit un rituel. Lorsque le bois arrive chez lui, il effectue une premier travail qui lui permet de contrôler sa réaction, d‘anticiper les fissures éventuelles qui apparaissent pendant le séchage qui dure de quelques mois à  plusieurs années. Chaque morceau de bois réagissant différemment, il laisse reposer sa sculpture tout en suivant son évolution. Suivant les saisons, l’humidité peut provoquer de grandes fissures tandis que la chaleur peut encourager les petites fissures. Le résultat n’est jamais certain, «il y a toujours des surprises, bonnes et mauvaises.»

Lorsque le bois est sec et prêt, Wang sculpte, en utilisant des burins. L’aspect si particulier de ses figures aux contours lisses, est obtenu par l’utilisation du chalumeau qui confère une patine sombre. «Avec le feu, les lignes sortent et les courbes s’adoucissent.» Mais jouer avec le feu peut s’avérer dangereux parce que le bois peut craquer . «Il y a des limites à ce que vous pouvez faire avec le bois. Vous devez garder les choses simples. Parfois le résultat final est raté, la pièce est alors impossible à récupérer. A la différence de bronze, rien ne peut être ajouté. »

Lorsqu’il était plus jeune, Wang pouvait passer du temps dans les forêts françaises à la recherche du tronc parfait. Désormais il préfère manipuler des branches plus petites. Parfois il répond à des appels lui signalant qu’un arbre est tombé, pour qu’il puisse le récupérer. Difficile alors de le ramener. «Quand le bois est humide, il pèse le double de son poids». Alors, il le travaille sur place.

Travail en cours, Wang Keping.

En arrivant en France Wang Keping a délaissé les thèmes politiques pour s’aventurer dans la figuration du corps féminin, de couples enlacés, plus rarement des oiseaux. Une autre forme de défi, car les corps dénudés ont longtemps été une source d’opprobre dans l’art chinois.

Quelle que soit la taille de ses pièces, une force vitale se dégage de chaque sculpture: la sensualité des couples entrelacés, de ces femmes déesses aux courbes généreuses, dévoilant leur volupté dans un arrondi d’épaules, un rebondi de jambes, ou le creux d’un ventre entre grâce féminine et érotisme. Son trait schématise à l’extrême les courbes. Avec le temps ses créations semblent se simplifier pour atteindre un équilibre comme la série des bas reliefs, dévoilé pour la première fois lors de son exposition parisienne actuelle.

Grand Couple, 2012. Sculpture de Wang Keping en laiton, une de ses rares oeuvres qui ne soit pas en bois.

C’est en France, que Wang Keping a découvert l’histoire de l’art occidental et les principes fondamentaux de la sculpture, un art mineur en Chine. Mais pas pour lui. La sculpture, le travail primal lui donne la possibilité de s’exprimer totalement. Elle lui donne «l’indépendance». Sa première pièce, il la sculpte à partir d’un barreau de chaise et montre un visage tendu dans un cri désespéré. Depuis, son art est passé de la révolte à la célébration de l’harmonie, de la volupté, de l’érotisme. Voilà pourquoi Wang keping est devenu une icône.

Voir Wang Keping à la Galerie Zurcher,  56 rue Chapon, 75003 Paris  jusqu’au 14 mai.

 

Anne de Coninck
Anne de Coninck (68 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte