Culture

Zaha Hadid, l'architecte au parfum de scandales

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 03.04.2016 à 18 h 01

Star incontestée de l'architecture contemporaine, Zaha Hadid vient de s'éteindre à l'âge de 65 ans. Les œuvres délirantes du prix Pritzker 2004 sont aussi connues que ses coups de gueule. Aperçu en six actes.

Zaha Hadid est décédée le 31 mars 2016. Crédits:  Archidatum.

Zaha Hadid est décédée le 31 mars 2016. Crédits: Archidatum.

Née à Bagdad en 1950, décédée à Miami le 31 mars 2016, Zaha Hadid regrettait n'avoir pas eu l'occasion de travailler plus souvent à Londres, sa ville d'adoption. Ses projets ont longtemps été retoqués –trop coûteux, irréalisables, peu fonctionnels? Certes, rappelait un de ses collaborateurs, mais dans ce cas, on n'aurait jamais construit le Palais de Westminster, la gare St. Pancras, l'opéra de Sydney, le centre Pompidou, la mythique maison Fallingwater de Frank Lloyd Wright ou la plupart des œuvres d'Antoni Gaudi. Des architectes adulés comme Santiago Calatrava, Richard Rogers, Norman Foster ou Rem Koolhaas voient tous les coûts monter de façon incontrôlée, les ennuis techniques variés leur être imputés. Mais Rem Koolhas ou Richard Rogers pouvaient se montrer aussi capricieux que la «starchitecte», Zaha Hadid était traitée de tyran par la presse quand les extravagances de ses alter ego masculins ne faisaient la plupart du temps que provoquer de petits sourires entendus et bienveillants.

Dans le discours qui accompagnait la remise de sa médaille d'or du Royal Institute of  Bristish Architects (Riba), son mentor Peter Cook la décrit comme «le contraire de modeste», comparant son «art de la critique vociférante contre le travail bâclé ou la stupidité» aux «remarques à l'emporte-pièce du joueur de tennis John McEnroe». On l'adulait ou on la détestait, mais ni l'oeuvre ni le personnage ne laissaient de marbre et le monde de l'architecture va s'ennuyer sans elle. En voici la preuve en six actes.

La caserne des pompiers du campus Vitra (Weil-am-Rhein, 1993)


Crédit: Zaha Hadid Architects © Wojtek Gurak

C'est aux portes de Bâle, côté Allemagne, que la première réalisation concrète de Zaha Hadid a vu le jour. Jusque là, elle se voyait bornée à un rôle d'«architecte de papier», selon ses propres termes: ses peintures, les maquettes de ses projets inouïs et inédits étaient admirés, mais personne n'osait s'aventurer dans son univers et lui offrir la possibilité de les réaliser. Il lui fallut attendre le courage et la passion des Fehlbaum, fondateurs de la mythique marque de mobilier design. En 1981, un incendie avait détruit la majeure partie du site de production Vitra; Zaha Hadid allait imaginer une caserne en complément des bâtiments érigés sur le campus par des architectes de renom tels Frank Gehry, Antonio Citterio et Tadao Ando.

Crédit: Zaha Hadid Architects © Wojtek Gurak

Dans la veine de la théorie déconstructiviste inspirée de Derrida, le premier édifice de Zaha Hadid affiche une rupture marquée avec l'histoire, le site, voire certaines traditions techniques; il ne se fond pas dans le site mais lui vole la vedette, tout en imprévisibilité et chaos contrôlé. Le lieu, aux lignes spectaculaires, est présenté comme «une explosion figée dans l'espace».

Mais la théorie semble avoir ses limites: garage pour camions, douches et vestiaires, cuisine et salle de conférences seront rapidement abandonnés par des pompiers déclarant le lieu inhabitable et très peu pratique. Les réalisations de l'architecte recevront souvent cette critique. Zaha Hadid n'avait pas fait sienne la devise «Form follows function». La caserne sert désormais de lieu d'exposition...

Fondation pour l'Architecture (Londres, 2004-2008)

Le directeur de l'Architecture Foundation, Rowan Moore, avait choisi le projet de Zaha Hadid pour ce qui devait devenir le premier bâtiment permanent en Grande-Bretagne de l'architecte irako-britannique. Le lieu devait comprendre un espace d'exposition et des bureaux. Au fil des années, le coût global ayant doublé, le projet fut confié à une autre agence.

Zaha Hadid se déclarait alors déçue, arguant que le bâtiment se devait de refléter l'ambitieuse vision de l'institution. Amanda Baillieu, journaliste et éditrice spécialisée en architecture, déclarait alors sa surprise devant le fait que le projet ait déjà pu aller si loin, estimant qu'on aurait dû y mettre un terme bien avant:

«Le budget galopait au-delà de l'horizon. Il aurait fallu se séparer de plusieurs collaborateurs pour pouvoir payer la facture des frais de nettoyage des vitres tant elles étaient immenses et difficiles à atteindre. Les bureaux n'avaient aucune vue sur l'extérieur, et le café aurait été impossible à chauffer en hiver.»

Pour Rowan Moore, la responsabilité n'était pas uniquement celle de l'architecte mais son attitude était bel et bien en cause:

«Tout observateur peut se demander pourquoi l'agence de Zaha Hadid continue de se voir octroyer des projets d'envergure, et pourquoi cette dernière a été récompensée d'une Royal Gold Medal for Architecture.»

MAXXI, musée national d'art du XXIe siècle (Rome, 2010)


Crédit: Zaha Hadid Architects

À Rome, douze années auront été nécessaires à la réalisation du musée, finalement ouvert avec cinq ans de retard. Zaha Hadid n'aime pas la facilité, ni faire du neuf avec du vieux; les casernes abandonnées situées en périphérie du cœur de la ville auraient pu héberger les expositions, mais le gouvernement italien souhaitait offrir aux visiteurs une expérience unique, inoubliable, vertigineuse. La facture allait l'être également.

Les Romains n'adhèrent pas à ce monstre blanc et gris comme surgi de nulle part, selon eux en violent contraste avec le tissu urbain, et huent le ministre de la Culture Sandro Bondi lors de l'inauguration. Mais n'importe quel architecte avant-gardiste vous dira avoir vécu ce genre d'épisode... Le principal souci se trouve à l'intérieur du MAXXI: angles brisés, espaces démesurés, plancher ondulant, murs penchés et circulation labyrinthique rendent non seulement la gestion du visitorat compliquée mais l'accrochage des œuvres cauchemardesque.


Crédit: Zaha Hadid Architects

L'architecte a peaufiné une œuvre, ode à sa propre grandeur visionnaire, qui éclipse les autres: le contraire que ce qu'un musée devrait être, en résumé. Le moindre tableau semble perdu et ridiculement petit dans l'immensité des espaces aux lignes écrasantes de force. Seul le gigantisme des créations d'un Anish Kapoor peut tirer son épingle du jeu dans cet espace-piège.


Crédit: Zaha Hadid Architects

Crédit: Zaha Hadid Architects

Les gouvernements successifs auront la peau du musée, devenu fondation. Un changement de statut qui plonge l'établissement dans le risque: le budget a été englouti par la construction de l'édifice, le fonds est fort chiche –comme le soutien financier. En 2012, deux ans à peine après son ouverture, le musée en crise est sauvé de la fermeture par une mise sous la tutelle.


Crédit: Zaha Hadid Architects

Heydar-Aliyev Center (Bakou, 2012)

 

Crédit: Zaha Hadid Architects

Suit à la compétition emportée par Zaha Hadid en 2007, le centre culturel Heydar-Aliyev voit le jour cinq ans plus tard dans la capitale de l'Azerbaïdjan. Voulant trancher avec le style architectural monumental et lugubre de l'ancienne Union soviétique, l'architecte a souhaité créer un lieu «aspirant à exprimer les sensibilités diverses de la culture azérie et l'optimisme d'une nation qui regarde vers le futur», en ayant recours à des «scénarios calligraphiques continus et un modelage d'architecture islamique historique des tapis aux murs, des murs aux plafonds, des plafonds aux dômes».

Crédit: Zaha Hadid Architects

En juillet 2012, la toiture de l'une des trois sections du bâtiment prend feu, repoussant l'ouverture au public à septembre 2013. L'année suivante, le London Design Museum décerne sa prestigieuse récompense du «Design of the Year» au gigantesque coquillage. Ses courbes affolent les jurés, dont Piers Gough (CZWG Architects), les déclarant aussi «pures et sexy que la robe de Marilyn soulevée par le souffle du métro».

La nomination déclenche aussitôt une cohorte de protestations: projet du président Ilham Aliyev en hommage à son père, le centre a été financé par les revenus pétroliers de l'ancienne république soviétique. Pour servir le projet du président, 250 maisons ont été détruites, ses habitants délogés de force, dans l'illégalité et sans compensations, à renfort de coupures d'électricité et d'eau courante.

L'ONG Human Rights Watch dénonce dans un rapport paru en 2012 de graves atteintes aux libertés fondamentales. En 2010 déjà, le BWI, le syndicat mondial de la construction, dévoilait un grave cas de trafic d'êtres humains touchant les ouvriers bosniaques et serbes travaillant sur le chantier du centre culturel. Dans des conditions de travail inhumaines, privés de leurs passeports, ils subissaient de nombreuses violences physiques et psychologiques. Zaha Hadid avait balayé les critique en déclarant que les responsables de la supervision du chantier avaient été accrédités par la Société générale de surveillance (SGS).

La déclaration faite par Hadid en avril 2015 au webzine How To Spend It semble, dans ce contexte, tristement ironique:

«Si je ne faisais pas ce que je fais, je serai musicienne ou femme politique. Je trouve la politique importante et excitante. Mon père était un homme politique [leader du Parti national démocrate irakien, ndlr] et son engagement, sa capacité à mettre les besoins d'autrui au premier plan m'a toujours inspirée.»

Le chantier du stade de Doha (2014)


Crédit: Zaha Hadid Architects

En juin 2014, Zaha Hadid porte plainte pour diffamation contre la New York Review of Books, bimensuel dans lequel le critique Martin Filler l'accusait d'être «indifférente» à la mort de plus de 1.200 ouvriers immigrés au Qatar, venus travailler sur les chantiers de la Coupe du monde de 2022, dont le stade de football de la «Starchitecte». Dans «The Insolence of architecture», le journaliste rapportait des propos de Zaha Hadid soutenant que les architectes «n'ont rien à voir avec les ouvriers» («I have nothing to do with the workers») qui ont perdu la vie dans les faramineux développements architecturaux initiés par l'émirat à la suite de l'attribution controversée de la Coupe du monde. Elle ajoutait qu'il s'agissait de la responsabilité du gouvernement, et non son devoir d'architecte. Des propos tenu dans le cadre d'une conférence de presse, en janvier 2014, à la suite de la révélation de la mort accidentelle, en l'espace de deux ans, de ces travailleurs venus principalement d'Inde et du Népal (les ouvriers venus d'Asie du sud-est représenteraient, d'après Le Monde, 80% des 2 millions d'habitants du Qatar).

Crédit: Zaha Hadid Architects

L'avocat de Zaha Hadi, Oren Warshavsky, crie à son tour au scandale: «Sous couvert d'une critique de livre, il s'agit d'une attaque personnelle qui ridiculise Mme Hadid et porte atteinte à sa réputation et à sa dignité». Il précise que les travaux du stade d'Al-Wakrah, à 15 km au sud de Doha, ne commenceront pas avant 2015 et que la responsabilité de l'architecte ne peut en aucun cas être mise en question.

Dans le journal britannique The Guardian, Rowan Moore reproche à Zaha Hadid de ne pas avoir creusé plus loin:

«Elle aurait pu souligner que, lorsqu'il s'agit de faire affaire avec des despotes, d'autres architectes le font également, sans oublier le Comité international olympique, les multinationales, des institutions culturelles respectées, le maire de Londres ou le chancelier de l'Echiquier. […] Ça ne répond pas à la question essentielle: et si les architectes comme Hadid faisaient preuve d'un peu plus de principe dans leurs choix de clients?»

Évidemment, continuait Rowan, ce serait trop leur demander que vouloir changer la société, mais la production de monuments-trophées dévalorise les valeurs qu'ils sont fiers de prôner:

«La théorie derrière l'approche de Hadid, c'est qu'un design révolutionnaire peut révolutionner et libérer la façon de vivre des populations urbaines; que cela peut encourager de nouvelles interactions entre citoyens et culture. Mais les édifices réalisés par le cabinet d'architecture de Hadid sont du genre conservateur: des stades, des palais à la gloire de la culture, dans des habits au style moderne. […] Leur liberté formelle ne traduit pas la liberté des utilisateurs.»

Le stade national de Tokyo (2015)


Crédit: Zaha Hadid Architects

Zaha Hadid gagne en 2012 la compétition pour un nouveau stade de 80.000 places au cœur de Tokyo, en lieu et place de l’ancien stade de Kasumigaoka, destiné à recevoir la Coupe du monde de rugby de 2019 et les Jeux olympiques de 2020.

A l'été 2015, la nouvelle tombe: le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, annonce l'abandon de cette collaboration. Le développement du projet a donné lieu à une spirale infernale des coûts, avec une facture estimée à 2 milliards de dollars.


Crédit: Zaha Hadid Architects

Mais l’esthétique serait également en question. En 2013, Fumihiko Maki (Pritzker 1993, le «Nobel» pour l’architecture), Toyo Ito, Sou Fujimoto et Kengo Kuma, les architectes les plus réputés du pays, lancent une pétition enjoignant le gouvernement à changer ses plans, jugés trop massifs et contrastant trop avec le paysage urbain tokyoïte. Arata Isozaki, à qui l'ont doit le stade Palau Sant Jordi conçu pour les JO de Barcelone en 1992, parle d'«une tortue qui attend que le Japon coule pour fuir à la nage», véritable «disgrâce pour les générations futures».

Pour Zaha Hadid, la raison du courroux est simple: les Japonais ne veulent pas qu'une étrangère se mêle du projet de stade national. D'ailleurs, Kengo Kuma n'a-t-il pas été désigné pour reprendre le bébé? La deuxième shortlist ne comprenait-elle pas en tout et pour tout que le nom de deux architectes japonais? Pire, s'énerve-t-elle, le projet bientôt présenté par Kuma est fortement inspiré du sien. Plus bas de 20 mètres et plus respectueux des environs, le nouveau plan ne présente que fort peu de similarités avec le premier, rétorque l'architecte japonais en janvier 2016.

Zaha Hadid a refusé au Japan Sport Council (JSC) de céder tous les copyrights du stade olympique en échange d'un paiement pour son travail de conception. Quant à la requête du JSC demandant que le cabinet d’architecture ne s’exprime plus au sujet du stade, elle a évidemment été ignorée.

«C'est un scandale», s'époumonait l'architecte lors d'une interview radio en septembre dernier. «Nous avons remporté la compétition il y a trois ans contre de nombreux architectes japonais. Les jurés étaient Tadao Ando, un architecte japonais réputé pour son sérieux, et Lord Richard Rogers, Sir Norman Foster, etc. Donc, nous avons gagné le concours, ils nous ont confié ce projet. Nous avons travaillé dessus. C'est un scandale, et les médias devraient en parler – mais en vérifiant les faits.» Sur ce, elle raccrochait au nez, en direct, de la journaliste.

Elodie Palasse-Leroux
Elodie Palasse-Leroux (67 articles)
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