Economie

Le tournant libéral du travail justement rémunéré

Eric Le Boucher, mis à jour le 02.04.2016 à 14 h 36

La Grande-Bretagne, comme l'Allemagne avant elle, succombe aux charmes du salaire minimum. Avec la conviction qu'aucun pays ne peut construire son avenir sur la généralisation du travailleur pauvre.

Sur un chantier naval britannique I PAUL ELLIS / AFP

Sur un chantier naval britannique I PAUL ELLIS / AFP

Les Britanniques sont des gens incompréhensibles, c'est bien connu. Au moment où le gouvernement de Londres appelle ses compatriotes à un référendum sur l'Union européenne au motif que celle-ci impose des lourdeurs et des rigidités insupportables, il décide de rehausser le Smic de 7,5%, première marche vers une hausse de 40% d'ici à 2020. Le salaire minimum outre-Manche va s'approcher de celui de la France. Refus du socialisme «à la française» d'un côté, rattrapage de l'autre, allez comprendre! Une gigantesque hausse du Smic? Les tories renient-ils le libéralisme? Margaret Thatcher doit se retourner dans sa tombe.

David Cameron, loin d'être incohérent, innove sur la voie d'une économie moderne, non pas post-libérale, mais certainement post-thatchérienne, qui tente, pragmatiquement, de trouver, ou plutôt de retrouver le fondement de la stabilité perdue des sociétés: une juste rémunération du travail. Il n'y a d'ailleurs pas que lui. L'Allemagne, l'an dernier, a choisi d'adopter un salaire minimum. Beaucoup d'États américains ont pris le même chemin d'une forte hausse, la Californie passera son Smic de 10 à 15 dollars de l'heure d'ici à 2022. Même des pays émergents s'y mettent comme la Malaisie et bien entendu la Chine.

Excès de profits

Les interrogations sont similaires partout: le prix du travail serait allé trop bas. Individuellement, il n'est plus suffisant pour permettre des conditions de vie minimales quand le logement coûte si cher, quand l'école devient hors de prix, quand, la vie s'allongeant, il faut prévoir pour sa santé, etc. Mieux vaut un salaire maigre que pas de salaire, sans doute. Cette philosophie est admise sans guère de débat dans les pays anglo-saxons depuis trente ans et elle l'est en Allemagne depuis les réformes Schröder. Mais aucun pays ne peut construire son avenir sur la généralisation du travailleur pauvre. La vague populiste naît précisément de l'effroi du déclassement.

La croissance mondiale est insuffisante parce que la demande mondiale est atrophiée

Trop bas individuellement et trop bas collectivement. Les salaires seraient responsables de la faiblesse de la croissance, non seulement dans les pays riches mais partout, sur la planète dans son ensemble. Le keynésianisme contesté au niveau national retrouverait sa pertinence au niveau global: la croissance mondiale est insuffisante parce que la demande mondiale est atrophiée. Si cette thèse reste contestée par les libéraux pur sucre, il n'en demeure pas moins que le raisonnement se tient: des salaires trop bas causent beaucoup de torts macroéconomiques. Ils pénalisent la demande; ils provoquent des excès de profit dans les caisses des firmes qui ne savent plus quoi en faire. 

Inciter à innover

C'est la bible The Economist qui l'avoue: «Les profits sont trop hauts.» Gagner de l'argent est le rouage essentiel d'une bonne économie mais point trop n'en faut. Le retour sur investissement est de 16% aux États-Unis, le double du niveau des années 1960. Et, statistique mal connue: les firmes américaines gagnent 40% de plus sur leur marché domestique qu'à l'export.

Le plus important, c'est que les bas salaires encouragent les entrepreneurs à ne pas faire des efforts de gains de productivité. Mal payer les employés est une facilité. D'où le débat parmi les économistes sur la faiblesse de ces fameux gains de productivité, qui, malgré les innovations galopantes, manquent à la racine de la croissance. Il serait temps de reprendre une voie normale: des salaires plus élevés forcent à innover, à aller vers du plus haut de gamme, bref à aller dans le bon sens.

Grande-Bretagne, Allemagne, Californie… Tous ces pays ont retrouvé le plein-emploi, ou quasiment. Pourtant, si la crise est passée, si les arbres refleurissent, les branches d'en bas ne portent pas de fruits. La reprise se confirme mais pas pour tout le monde. La logique du bon sens, d'un retour aux hausses salariales est un mouvement naturel du marché du travail qui tarde. Les inégalités se creusent. Un David Cameron a tiré les leçons de la montée des populismes, il sait qu'il doit trouver une réponse au mauvais sens qu'a pris l'économie.

Les hausses du Smic sont bienvenues ailleurs mais pas en France, où le marché du travail est totalement anormal, biaisé

En France, cherchez l'erreur

Le Smic peut-il être une arme moderne? Le Premier ministre britannique avance après analyses et réflexions confiées à une commission ad hoc (Low Pay Commission). Ses membres estiment que l'économie britannique peut supporter le choc, que les fortes créations d'emplois seront très peu freinées, mais ils reconnaissent qu'ils avancent dans des zones inexplorées et préviennent que rien n'est irréversible. Que ne raisonne-t-on pas de la même façon en France à propos de la loi travail…

En France, justement. Dans ce pays encore si loin du plein-emploi, il est avéré que le niveau du Smic et le fait qu'il concerne trop de monde gênent l'entrée dans le travail, que les hausses du Smic étaient bienvenues ailleurs mais pas en France, où le marché du travail est totalement anormal, biaisé par mille contraintes et enchevêtrements de taxes et d'aides.

Mais si la France a encore sa révolution libérale à faire, dans les pays normaux qui l'ont faite, la page se tourne. Ces pays avancent, à pas comptés, subtilement, vers une nouvelle synthèse keynésiano-libérale, dont l'objectif est d'atteindre un chemin de croissance plus dynamique et d'offrir à chacun un travail décemment payé. Cela ne veut pas dire que les mini-jobs sont terminés… Cela signifie qu'une fois proche du plein-emploi, le Smic doit servir d'éperon pour pousser à l'innovation, à la robotisation et à une nouvelle macroéconomie de la croissance. Les Britanniques sont compréhensibles, ils sont juste en avance.

Cet article a été initialement publié dans Les Échos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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