France

Jean Sarkozy, une claque à la méritocratie

Bénédicte Bertin-Mourot, mis à jour le 14.10.2009 à 12 h 34

La reproduction des élites existe dans l'Hexagone mais elle n'est tolérée par les Français qu'en y mettant les formes supportables. Elles prennent souvent l'aspect d'un diplôme d'une Grande Ecole.

La forte propension des élites républicaines françaises à se reproduire n'est pas nouvelle. Elle a été mise en évidence depuis longtemps par de nombreux sociologues tant français qu'étrangers (Bauer et Bertin-Mourot, Bourdieu, Suleiman...). Cette reproduction sociale, souvent dénoncée, considérée parfois comme le mal français car elle bloque l'ascenseur social, est néanmoins plus ou moins acceptée par la population dans la mesure où elle s'effectue sous certaines conditions.

La voie royale de cette reproduction s'effectue par le chemin du diplôme prestigieux (les familles d'énarques, les familles de polytechniciens...) et en particulier l'accès au grands corps de l'Etat suivi d'un parcours balisé avant d'accéder, aux environs de 35 ans, à de hautes responsabilités.

En France, cette autorité ne souffre guère de contestation chez la majorité de nos compatriotes puisqu'elle s'appuie sur la sacro-sainte notion de «mérite républicain». Théoriquement, tout citoyen qui le désire doit pouvoir, au prix d'un effort laborieux, accéder à cette élite méritocratique qui donne accès tant aux élites politiques qu'administratives et économiques. La raison pour laquelle la possible arrivée de Jean Sarkozy à la tête de l'Etablissement Public d'Aménagement de la Défense (EPAD) provoque une telle polémique est notamment le fait évident que la deuxième année de droit de Jean Sarkozy ne donne pas accès à ce sérail d'élites.

Dans le cas des grands entrepreneurs familiaux français (rarement issus des grands corps) qui sont, plus que toute autre élite, aux prises avec leur souhait dynastique, le problème est plus compliqué. Il leur faut toujours prouver, face à leurs salariés et généralement leurs actionnaires, la légitimité de leur choix familial. C'est ainsi qu'ils font effectuer à leur progéniture un long parcours initiatique, de préférence en dehors de leur propre entreprise et à l'étranger. Et ce n'est qu'à l'issue de ce parcours, qui se doit d'être réussi, qu'un des héritiers (rarement une héritière) aura acquis la légitimité et l'autorité pour devenir le N°1, successeur de son père.

Le prototype le plus élaboré de ce mode de détection-sélection-formation familiale est celui de la famille Mulliez chez Auchan où les nombreux enfants et cousins, regroupés au sein d'un vivier, sont engagés dans une forte compétition les uns avec les autres. Chacun doit faire la preuve de ses capacités en allant se battre à l'étranger et/ou en créant une petite entreprise. Entreprise qui pourra éventuellement  par la suite être intégrée en tant que filiale dans le groupe familial.  

Cette initiation donnant accès à la légitimité prend du temps. Si par malheur un accident du père ne donne pas au jeune le temps d'acquérir une expérience externe, il sera généralement fait appel à un «régent» qui prendra les rênes de l'entreprise en attendant que celui-ci ait acquis l'autorité légitime lui permettant d'accéder au pouvoir. On voit ainsi qu'à l'âge de 23 ans aucun héritier n'aura eu le temps d'acquérir l'expérience nécessaire pour assurer son autorité sur l'ensemble des salariés, et aucun patron ne s'aventurerait à nommer d'emblée son tout jeune fils, même à un poste élevé.

Face à ces modes de sélection-formation à l'œuvre chez les élites hexagonales, ni le parcours académique de Jean Sarkozy, ni son parcours sur le terrain  ne lui donne une quelconque autorité légitime pour  diriger une grande organisation comme l'EPAD employant indirectement 500 000 salariés. La pétition circulant contre sa candidature dans les Hauts de Seine en atteste, les Français ne comprennent pas.

La reproduction des élites existe bel et bien dans l'Hexagone mais elle n'est tolérée par les français qu'en y mettant les formes supportables. En l'absence de celles là, ces dernier ne peuvent accepter l'idée de ce qui serait pour eux: un retour de la royauté!

Il est particulièrement étonnant que Nicolas Sarkozy, qui a tellement glorifié dans ses discours de campagne la «valeur travail» et la notion de «mérite»  ne se rende pas compte que son souhait paternel irrationnel de dynastie familiale choque profondément ses compatriotes. Ils ne peuvent aujourd'hui attribuer à Jean que le terme très péjoratif de «fils à papa» tant il parait aujourd'hui évident pour tous que si ce dernier n'était pas le «fils de» il n'aurait même pas osé prétendre à cette tâche.

Sauf à voir dans l'attitude de notre président d'autres desseins que le seul souhait dynastique, ce qui n'est pas exclu, on ne peut comprendre son acharnement et celui de son entourage à défendre l'attribution de ce poste à Jean Sarkozy. Dans une société où s'est développée le culte de l'évaluation (au sein des entreprises et au sein même de l'administration)  La notion même de mérite perd alors tous son sens.

Bénédicte Bertin-Mourot

Lire également: La Défense vaut-elle un Sarkozy?

Image de Une: Les élèves de l'école Polytechnique défilent le 14 juillet Charles Platiau / Reuters

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