Sports

Nico Rosberg, le pilote de Formule 1 et l’ombre du père

Yannick Cochennec, mis à jour le 02.04.2016 à 17 h 15

Dix ans après avoir effectué ses débuts de pilote de Formule 1 au Grand Prix de Bahreïn, Nico Rosberg revient sur les lieux ce week-end du 2-3 avril avec l’espoir de devenir champion du monde, trente-quatre ans après son père, Keke.

Nico Rosberg, ici sur le circuit de Catalogne, fait face à un défi unique: devenir champion du monde de Formule 1 alors que son père scrute sa moindre accélération | JOSEP LAGO/AFP

Nico Rosberg, ici sur le circuit de Catalogne, fait face à un défi unique: devenir champion du monde de Formule 1 alors que son père scrute sa moindre accélération | JOSEP LAGO/AFP

La Formule 1 ne sait plus trop où elle va. La lettre ouverte publiée, fin mars, par l’association des pilotes de Grand Prix (GPDA) est, à cet égard, éloquente. «Il est fondamental que les dirigeants du sport prennent de bonnes orientations [...]. Nous avons l’impression que les récents changements, à la fois sur le plan sportif et technique, y compris quelques décisions concernant l’aspect commercial, sont perturbateurs et ne répondent pas aux problèmes les plus importants rencontrés par notre sport et qui, dans certaines situations, pourraient mettre en péril son avenir», écrivent les coureurs. En cause, le système de qualifications à élimination directe introduit à l’occasion du Grand Prix d’Australie. Son échec a été à l’origine de cette colère. Or, en dépit du tollé, ladite nouvelle formule est à nouveau testée, samedi 2 avril, à l’occasion des qualifications du Grand Prix de Bahreïn couru le lendemain.

Heureusement, la première course de l’année, à Melbourne, a réconcilié nombre de fans avec la série. C’était une course haletante, marquée par le très spectaculaire accident de Fernando Alonso et la belle victoire de Nico Rosberg, sur Mercedes, devant son coéquipier Lewis Hamilton et la Ferrari revigorée de Sebastian Vettel. Vainqueur des quatre derniers Grands Prix entre la fin 2015 et le début 2016, Rosberg, 30 ans, a clairement repris l’avantage sur Hamilton, 31 ans, sans que celui-ci ne s’en émeuve véritablement, fort de ses deux titres de champion du monde conquis face au même Rosberg entre 2014 et 2015 –Hamilton avait été également sacré en 2008.

Duel de caractères 

Ces deux champions ne s’apprécient guère et ne retiendront pas leurs coups lors des vingt Grands Prix à venir. «On sait qu’il y a une terrible rivalité, il s’agit du championnat du monde, a admis Toto Wolff, directeur de Mercedes-AMG, l’équipe de Rosberg et Hamilton. Ils ne sont pas prêts de se réconcilier, mais il ne faut pas que ça mette en danger le succès de l’équipe. Ils le savent, j’en suis sûr.» Vœu probablement pieux au sujet de deux hommes si différents: l’un, Hamilton, s’est «fait» tout seul ou presque, l’autre, Rosberg, a clairement tiré parti du fait d’être le fils de Keke Rosberg, champion du monde de Formule 1 en 1982.

Nico et Keke, en 2006, à Montréal | MARK THOMPSON/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Nico Rosberg, qui n’a jamais décroché la couronne suprême depuis ses débuts en F1 en 2006, tente de rouler dans les traces de Damon Hill, champion du monde en 1996, soit environ trente ans après les deux titres mondiaux de son père, Graham Hill, en 1962 et 1968. 

Dans l’histoire de la Formule 1 née en 1950, une douzaine de coureurs ont été les fils d’anciens pilotes et trois occupent actuellement une place sur la grille de départ: Nico Rosberg, Max Verstappen, fils de Jos Verstappen, et Kevin Magnussen, fils de Jan Magnussen. Avant que le Championnat du monde de Formule 1 ne devienne une réalité il y a soixante-six ans, il y avait eu aussi le père et le fils Ascari, Antonio et Alberto, morts tous les deux de leur passion, le premier en 1925 lors du Grand Prix de France et le second, qui avait eu le temps de devenir champion du Formule 1 en 1952 et 1953, pendant une séance d’entraînement à Monza en 1955.

Histoires de famille

Dans ces destins père et fils du sport automobile, il a été souvent question, il est vrai, de tragédie. Damon Hill serait-il devenu champion du monde de Formule 1 si son père Graham n’était pas mort dans un accident d’avion en 1975 alors que Damon n’avait que 15 ans? Jacques Villeneuve, sacré champion du monde en 1997, aurait-il eu le courage d’oser se confronter à l’aura de son père, Gilles, si celui-ci n’avait pas perdu la vie sur le circuit de Zolder en 1982 au moment où il avait 11 ans? Ils ont d’ailleurs commencé tard la course automobile pour rassurer leurs mères.

En mourant, [mon père] m’a donné cette liberté. Il m’a permis de devenir un homme

Jacques Villeneuve au New York Times en 2014

Débarrassés de la tutelle intimidante de leurs géniteurs, ils ont réussi à inventer leur propre trajectoire. Jusqu’à faire aussi bien, voire mieux, que leurs aînés, comme Jacques Villeneuve, devenu champion du monde alors que son père, surdoué du volant et icône des circuits, n’avait pas eu le temps d’accéder à ce rêve. Dans une interview au New York Times en 2014, Jacques Villeneuve avait été très direct et très lucide au sujet de son bilan professionnel:

«S’il [son père] avait été là, j’aurais commencé plus jeune, mais je suis sûr que ma carrière aurait été différente et qu’elle n’aurait pas été bonne, a-t-il admis. Parce qu’il y a toujours l’oppression paternelle, il n’y a pas de liberté. En mourant, il m’a donné cette liberté. Il m’a permis de devenir un homme.»

À sa manière, Nico Rosberg se trouve face à un défi en quelque sorte unique: tenter d’être champion du monde alors que son champion du monde de père est là pour scruter chacune de ses accélérations.

Keke Rosberg était devenu champion du monde en 1982 au terme de l’une des plus dramatiques saisons de la saga de la Formule 1. Le Finlandais avait bénéficié à la fois de la mort de Gilles Villeneuve et de l’accident, quelques semaines plus tard, de Didier Pironi, à qui le titre était promis. Keke Rosberg évoluait sur une Williams devenue, comme par hasard, la première écurie de son fils, Nico.

Aide privilégiée

Nico Rosberg n’a jamais eu de difficulté à trouver un volant grâce à l’aide paternelle –il a notamment couru en Formula 3 Euro Series pour l’équipe de son père. Compte tenu de sa descendance, ce pilote, allemand par sa père et finlandais par son père, n’a pas eu de mal non plus à attirer des sponsors et il reconnaît avoir bénéficié du fait d’avoir grandi dans une famille fortunée se partageant entre Monaco et Ibiza. Mais tous les fils d’anciens champions du monde n’atteignent pas forcément les sommets des podiums. Michael Andretti, fils de Mario, champion du monde en 1978, n’est jamais parvenu à percer en F1 alors qu’il courait au volant d’une McLaren en 1993, avec Ayrton Senna comme coéquipier. Nelson Piquet Jr, fils de Nelson triple champion du monde en 1981, 1983 et 1987, a été, lui, presque seulement remarqué pour la tragicomédie du «crashgate» du Grand Prix de Singapour en 2008 lorsqu’il avait sciemment précipité sa monoplace contre un muret pour se conformer à la stratégie d’équipe de Renault.

Nico Rosberg émerge donc dans ce lot de privilégiés. Mais il lui reste à remporter une victoire définitive sur Lewis Hamilton, un pilote qui s’est, lui aussi, appuyé sur son père, Anthony, connu pour avoir jonglé un temps entre quatre emplois afin d’assouvir la passion automobile de son fils. «Il a hypothéqué la maison plusieurs fois car les frais étaient énormes, a raconté Lewis au quotidien suisse Le Matin. Il m’a appris à ne jamais baisser les bras, à ne jamais abandonner.» Il serait presque facile d’écrire qu’à un moment de la saison Lewis Hamilton a toujours plus faim que Nico Rosberg. D’autres penseront qu’il a, simplement, plus de talent…

Lorsque Michael Schumacher avait été interrogé sur le conseil qu’il pourrait donner à son fils Mick si celui-ci arrivait en Formule 1, il avait répondu en 2003 au Daily Telegraph: «Je préfèrerais qu’il se tienne éloigné de la piste pour privilégier un parcours de golf parce que j’ai vu avec Jacques Villeneuve et Damon Hill, et même avec Ralf, mon frère, le fardeau que peut représenter un nom.» Mick Schumacher, 17 ans, actuellement en apprentissage dans une série secondaire, n’a visiblement pas entendu son père, septuple champion du monde, aujourd’hui perdu entre les morts et les vivants. La Formule ne sait peut-être plus où est son salut, mais les passions familiales ne s’éteignent, elles, jamais…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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