Culture

Pourquoi la Hongrie aura toujours besoin d’Imre Kertész

Joël Le Pavous, mis à jour le 31.03.2016 à 17 h 42

Parce qu’il a mis en mots l’horreur de l’Holocauste, qui a coûté la vie à près de 440.000 juifs magyars. Parce que son nom signifie «jardinier» et que ses semis ont fait germer des dizaines d’écrivains. Parce que sans lui, ce passé risque de se désagréger car Orbán triture l’Histoire.

Imre Kertesz, le 7 décembre 2002. PONTUS LUNDAHL / SCANPIX SWEDEN / AFP.

Imre Kertesz, le 7 décembre 2002. PONTUS LUNDAHL / SCANPIX SWEDEN / AFP.

«J’ai compris comment on pouvait retourner la nature humaine contre la vie humaine.» En une phrase prononcée lors de son discours de réception du Prix Nobel de Littérature 2002, Imre Kertész balaie d’un revers de main tous ceux qui refusent de croire encore à l’impensable. Ceux qui pensent que l’extermination des juifs hongrois n’est qu’une fadaise destinée à faire pleurer dans les chaumières. Ceux-là se trompent: l'amiral Miklós Horthy, alors aux commandes du pays, a instauré des lois contre cette catégorie de population dès 1930. Avant Dachau et les camps. Avant Pétain et son «statut des juifs». Et il a envoyé des milliers d’entre eux à la mort.

Dans Être sans destin (1975), l’ouvrage de référence de Kertész, qui lui offrit la gloire, l’auteur transpirait la souffrance. Cette souffrance qui dépossède les hommes «de leur temps, de leur langue et de leur personnalité», selon les propres termes de ce survivant d’Auschwitz et de Büchenwald libéré en 1945. L’oscarisé Fils de Saul de László Nemes reproduit cette perte de repères, cet étouffement insensé qu’Auslander, alias Géza Röhrig, expérimente en recherchant deséspérement sa progéniture dans l’enfer des fours crématoires et des chambres à gaz puant le Zyklon B. Comme un hommage tardif.

«La récompense de Kertész et le film de Nemes ont replacé l’Holocauste dans le débat public, dont il avait peu à peu disparu malgré les tensions de 2015 autour du mémorial contesté de l’Occupation. Leurs oeuvres respectives combattent chacune à leur manière l’injustifiable justification d’une période honteuse qui a traumatisé la Hongrie contemporaine. Kertész était le porte-voix des victimes qui avaient choisi le silence tout en exhumant les troublantes activités des dénonciateurs et collaborateurs. Il décrivait les familles brisées et les villages disparus en maître», estime l’historienne Éva Vámos.

«Folklore xénophobe»

Aujourd’hui, les coupables de ces exactions se terrent ou sont tardivement rattrapés par la patrouille. A l’instar du tortionnaire László Csatáry, chef de la police du ghetto de Kosice (actuellement en Slovaquie mais sous contrôle hongrois pendant la guerre), photographié dans la capitale par des journalistes du Sun en juillet 2012 puis mis en accusation en juin 2013 par le parquet de Budapest. Le criminel de guerre nazi le plus traqué au monde s’était planqué incognito un demi-siècle au Canada, et personne ou presque ne s’offusquait de la lenteur de la procédure dans les sphères liées au pouvoir.

Puis Csatáry s’est éteint sans avoir été jugé au bout du compte. Kertész devait s’étouffer. Alors, imaginez l’état de son palpitant lorsque le gouvernement s’est appliqué à remodeler l’enseignement de la littérature en mai 2012, écartant son livre-phare de la nouvelle mouture et louant la plume révisionniste et raciste de József Nyírő, chantre de «l’Allemagne purifiant l’Europe par le sang». Une trahison de l’Histoire. Un camouflet pour les familles de déportés. Une gifle infligée à Kertész par les dirigeants de son pays. Les organisations juives avaient râlé. Elles n’avaient aucune chance de gagner.

«Cet antisémitisme latent est accompagné de tout un folklore xénophobe et révisionniste. Notamment celui du mythe de la "Grande Hongrie", qui dépeint le sort du pays comme une tragédie dont la seule cause serait le Traité de Trianon, signé au Château de Versailles en juin 1920. La Hongrie s’y serait vue "amputée des deux tiers de son territoire". Le gouvernement hongrois utilise ce qu’il présente comme une catastrophe nationale, passant sous silence tout ce sur quoi cette vision fait l’impasse, à savoir une série de faits historiques incontestables», précisait en 2012 Stéphane István Vári, chercheur à l’EHESS.

Désespoir insidieux

Les faits? La chute de l’empire d’Autriche-Hongrie. Un intermède républicain assuré par le comte Károlyi, qui démissionna en constatant la découpe défavorable des frontières. Des centaines de Juifs raflés au nom de la «Terreur Rouge» instaurée par la République des Conseils de Béla Kun (1919), alors que la plupart des cadres de l’administration étaient des enfants de David. Puis l’occupation roumaine, la «libération» triomphale par l’amiral Horthy sur son grand cheval blanc et la déchéance de la maison des Habsbourg. Résultat: deux décennies noires qui mèneront Kertész au seuil du cimetière.

La musique politique actuelle semble bégayer. Elle agglutine et rejette. Ses sonorités extrêmes oscillent entre retour de la Transylvanie dans le giron magyar et détournement du pack migratoire via une clôture barbelée. Entre patriotisme cocardier et ethnicisation de la société stigmatisant la minorité Rom. Entre allégeance à l’économie de marché et réappropriations étatiques dignes du communisme. Kertész aimait la philosophie de l’absurde et puisait dans le désespoir insidieux propre à l’Europe Centrale. Vue la direction prise par la Hongrie d’Orbán, il aurait pu accoucher d’un autre chef-d’oeuvre.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (28 articles)
Journaliste
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