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Y a-t-il un racisme linguistique?

Francis Grossmann et Nonfiction, mis à jour le 04.04.2016 à 17 h 59

Ce qu'est la «glottophobie» et comment la combattre.

Tableau d'école | Geralt via Pixabay License by

Tableau d'école | Geralt via Pixabay License by

Glottophobie: Combattre les discriminations

Philippe Blanchet

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On se souvient d’Eva Joly, victime de quolibets déplacés en raison de son accent. Ce ne sont pas seulement les personnes étrangères ou d’origine étrangère qui sont en butte à ce type de pratiques: les accents régionaux, parfois valorisés (par exemple chez Pagnol lorsqu’ils fleurent bon la Provence) peuvent aussi parfois être perçus comme la marque d’une identité menaçante. Ainsi en va-t-il de ce que certains appellent l’«accent beur» des banlieues, qui sidère Alain Finkelkraut parce qu’il «ne fait plus tout à fait français».

Ce type de stigmatisation n’est pas nouveau et a frappé d’autres groupes: les Alsaciens, les Mosellans de Lorraine, les «Chtimis», etc. Au-delà de cette question cruciale de l’accent, c’est de manière plus générale le rapport à la langue, sous toutes ses formes, qui est en cause: en quoi est-elle un moyen de domination, et de «distinction», dans le sens que Bourdieu donnait à ce terme?

Le néologisme qui figure dans le titre de l’ouvrage de Philippe Blanchet, «glottophobie» , se propose de donner un nom à une forme de discrimination largement méconnue ou sous-estimée: celle qui se fonde sur la pratique de la langue, et qui conduit à stigmatiser ou à rejeter des êtres humains, en raison de leur accent ou de leur façon de parler, ou de manière plus générale de manier la langue.

L'existence d'une langue commune est un mythe

La démonstration s’effectue en cinq parties. L’ouvrage commence par le constat d’un vide juridique mais aussi scientifique (peu de travaux érudits ont été consacrés à ce sujet), suivi d’une réflexion sur les questions de normes linguistiques et le statut de pratiques linguistiques présentées avant tout comme des pratiques sociales, l’auteur dénonçant au passage le «mythe de la langue commune».

Philippe Blanchet prend ensuite le temps d’une mise en perspective qui lui permet d’expliquer «comment s’est déployée et se maintient la glottophobie», que l’on rencontre jusque chez les dominés, qui reproduisent parfois eux-mêmes, lorsqu’ils défendent une langue «autre», l’idéologie puriste et la normalisation linguistique dont ils sont victimes par ailleurs. Une fois ces clés de compréhension posées, les deux dernières parties fournissent des exemples concrets de glottophobie, au plan institutionnel comme individuel, et proposent surtout des pistes et des principes pour la combattre.
 
Bien construit et documenté, l’ouvrage qui, selon le principe de la collection, se veut à la fois ancré dans la recherche universitaire et engagé dans l’action, donne des éléments fort utiles pour la réflexion et pour faire avancer les choses; il fournit les bases de ce que l’on pourrait appeler une linguistique critique (comme l’on a pu parler autrefois d’une «sociologie critique»).

Cependant, le format même de l’ouvrage et son militantisme assumé empêchent peut-être parfois l’auteur de développer une vision plus dialectique des problèmes posés. On se contentera de prendre deux exemples pour montrer qu’une certaine complexification de la problématique traitée aurait parfois été nécessaire.

L'éradication des patois et la constitution de la nation française

La construction de la nation française s'est effectuée sur la base d'une éradication des langues autres

Le premier exemple concerne le poids que représente la dimension historique et politique, que l’on ne peut isoler des politiques linguistiques. La construction de la nation française s’est certes effectuée sur la base d’une éradication, lente et progressive, des langues autres (aujourd’hui reléguées au statut minoré de langues régionales). Mais cette dépossession progressive s’est aussi accompagnée d’une entrée progressive dans une culture qui a pu ouvrir à d’autres valeurs et fonder, d’une certaine manière, l’esprit même de la République. Mieux aurait valu construire cette ouverture autrement que sur la dépossession linguistique: sur ce constat, on ne peut être que d’accord avec l’auteur. La construction même d’un État fondé sur des principes universalistes rendait plus difficile que dans des conceptions moins centralisatrices le maintien de la diversité linguistique.

Ainsi, l’abbé Grégoire, député de la Constituante, dont Philippe Blanchet rappelle qu’il a écrit un ouvrage visant à l’éradication des patois, est le même homme que celui qui a milité pour l’abolition totale des privilèges et de l’esclavage et qui a prôné le suffrage universel.

C’est ce type d’ambivalences qu’il faut pouvoir prendre en compte pour éviter de projeter notre vision moderne sur les événements passés, et aussi pour mieux comprendre comment réussir, aujourd’hui, à réintroduire de la diversité linguistique tout en conservant la valeur du legs révolutionnaire.

L'école et la «maîtrise de la langue»

Deuxième exemple, l’école: la violence symbolique qui est faite aux dominés à travers les pratiques linguistiques, et que traduit si bien Annie Ernaux par exemple, lorsqu’elle montre comment, à l’école, elle a dû apprendre à parler, et surtout à écrire, une langue «autre», au risque de perdre le lien familial, et la langue de son père (La place, 1985) :

«Enfant, quand je m’efforçais de m’exprimer dans un langage châtié, j’avais l’impression de me jeter dans le vide. Une de mes frayeurs imaginaires, avoir un père instituteur qui m’aurait obligée à bien parler sans arrêt en détachant les mots. On parlait avec toute la bouche. Puisque la maîtresse me “reprenaitˮ, plus tard j’ai voulu reprendre mon père, lui annoncer que “se parterrerˮ ou “quart moins d’onze heuresˮ n’existaient pas».

Ce prix douloureux à payer, cet arrachement ou ce déracinement s’est accompagné également d’une forme nouvelle de relation au monde.

Philippe Blanchet dénonce vigoureusement la notion de «maîtrise de la langue» qui a été mise au centre des préoccupations scolaires à travers les instructions officielles et les circulaires ministérielles. Si l’on peut regretter là encore la vision tristement monolingue qui fonde ces directives, peut-on blâmer l’institution scolaire de viser à la maîtrise de normes, dont les sociologues et les sociolinguistes sont les premiers à reconnaître la réalité?

À partir du moment où l’on fait le constat que

«les langues sont des moyens et des enjeux de domination et de pouvoir»,

il est difficile de reprocher aux institutions dont c’est la fonction de tenter de fournir les outils permettant au plus grand nombre d’éviter les formes de stigmatisation que par ailleurs l’on dénonce.

Ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain!

Si la maîtrise de la langue telle qu'elle a été prônée et développée par l'école est étriquée, élargissons-la!

 

Il est sans doute possible de surmonter cette aporie. L’idée même de compétence (socio)linguistique repose, comme le montre bien Blanchet, sur la covariance, c’est-à-dire la capacité à choisir dans un répertoire pluriel, en fonction de normes sociales contextualisées, et la covariation, c’est-à-dire la capacité à utiliser des stratégies de communication, y compris lorsqu’elles prennent le contre-pied des normes attendues.

Si la maîtrise de la langue telle qu’elle a été prônée et développée par l’école est étriquée, élargissons-la, et donnons-lui une assise culturelle, sociale autant que linguistique, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain…
 
La diversité des ressources linguistiques (dictionnaires, traductions, grammaires, etc.) qui fondent selon Sylvain Auroux  la «grammatisation» d’une société (Cf. La révolution technologique de la grammatisation, 1994) montre aussi que l’on peut élargir la compétence socio- et plurilinguistique sans les fonder sur le purisme linguistique. Contrairement à Philippe Blanchet, nous ne pensons pas que les langues puissent dans les sociétés «grammatisées» fonctionner sans normes prescriptives: nous pensons plutôt qu’il s’agit de penser des compétences linguistiques plurinormées, c’est-à-dire prenant en compte la diversité des représentations culturelles et linguistiques qui sont celles du monde contemporain.

La présentation de ces quelques points de discussion ne doit surtout pas empêcher de souligner l’importance et l’urgence des problèmes que traite l’ouvrage, et l’utilité de la notion de glottophobie qu’il introduit. Philippe Blanchet nous montre qu’il est temps aujourd’hui d’avoir une relation plus ouverte, plus généreuse, plus décomplexée, non seulement à l’égard de la diversité linguistique mais aussi face à la diversité des pratiques linguistiques: au lieu d’une faiblesse, il faut plutôt y voir une force, une source de richesse culturelle. Il est grand temps que cessent les intimidations et les formes de stigmatisation linguistique dont restent victimes de nombreux individus ou groupes sociaux: ce livre donne les armes pour le faire.
 

Francis Grossmann
Francis Grossmann (1 article)
Professeur en sciences du langage
Nonfiction
Nonfiction (385 articles)
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