Boire & manger

Le rhum est-il le nouveau whisky?

Christine Lambert, mis à jour le 23.03.2017 à 9 h 26

Le Rhum Fest ouvre ses portes ce week-end. L’occasion de s’interroger sur la formidable montée en puissance des spiritueux de canne, qui file des frissons au malt.

Rhum martiniquais en train de vieillir | jessyFlash2vie via Flickr CC License by

Rhum martiniquais en train de vieillir | jessyFlash2vie via Flickr CC License by

À force de crier au loup, on finit par en voir la truffe, dit-on –ou la queue, s’il se présente à reculons. Depuis quelques années, les désenchantés du single malt sans génie, les frustrés du NAS[1], les dépités du brut de fût vendu la peau du…, les dégoûtés du scotch appeau à spéculateurs menacent de cocufier le whisky pour se jeter dans les bras du rhum. Et les voilà qui passent à l’acte, toujours plus nombreux, amoureux déçus en quête d’une aventure.

«Déçus? Trahis, oui! s’exclame Nicolas Julhès, le fondateur de La Distillerie de Paris, qui produit un rhum Galabé de toute beauté et songe à lui installer des alambics dédiés sur l’île de La Réunion. Le whisky s’est forgé ses lettres de noblesse grâce aux stocks de brocante des Écossais, qui pendant deux décennies ont écoulé de vieux comptes d’âge à des prix ridicules. Mais, dépassés par la demande, ils ne peuvent plus fournir cela, ou alors à des tarifs prohibitifs que seuls les Chinois sont disposés à payer. Certains consommateurs en ont développé un vrai rejet du malt. À l’inverse, le rhum offre encore des opportunités de se régaler à moindre prix.»

Difficile d’incriminer le seul chiffre indiqué en euros sur l’étiquette des single malts. Avec son image cool, jeune, exotique et festive, le rhum a su séduire les amateurs intimidés par les codes un peu trop rigides du whisky. Personne n’appellera l’exorciste si vous le mélangez en cocktails, même s’il est âgé –bien que, depuis quinze ans, vous vous contentiez de massacrer de la feuille de menthe pour le réduire en mojito, le mix préféré des Français. Vous pouvez même lui faire subir tous les outrages en cuisine et en pâtisserie sans provoquer des couinements d’orfraie. «Moyennant quoi, la bouteille de rhum, on la finit toujours, et plutôt vite, contrairement au whisky», remarque Nicolas Julhès.

Alors, versatiles amateurs de malt, vous voilà prêts à passer du côté obscur de la force? Vous pestez contre la fin des âges dans le whisky quand le rhum s’en dispense le plus souvent? Vous grognez contre les spéculateurs du malt mais, tels des pilleurs de tombes, stockez les Caroni (une distillerie de Trinidad devenue mythique puisque fermée), Demerara, Bielle millésimés et autres rhums à potentiel de collectors? Vous chouinez sur la baisse de qualité du scotch mais embrassez à pleines goulées des gnôles parfois gorgées d’aromatisants et au taux de sucre à carboniser un diabétique qui les sirote en plein soleil? Non, non, je ne vous jette pas la pierre (enfin, si, un peu), car vous n’êtes pas seuls.

Débridé

Avec son image cool, jeune, exotique et festive, le rhum a su séduire les amateurs intimidés par les codes un peu trop rigides du whisky

«Je retrouve dans l’engouement actuel pour le rhum l’excitation qui entourait le whisky dans les années 1990, jubile François-Xavier Dugas, qui fit découvrir Ardbeg et Springbank aux Français et distribue (entre autres) moult distilleries antillaises ainsi que les blockbusters Don Papa et Diplomatico. Peut-être même plus fort, car le phénomène touche une clientèle plus large, plus jeune que le whisky, moins statutaire, plus féminine également. Et on n’en est qu’au début! Les nouvelles générations ne veulent tout simplement pas consommer la même chose que leurs parents.»

Classique mouvement cyclique qu’on retrouve dans la mode: à 20 ans, on n’a aucune envie de piquer les fringues de ses vieux (c’est ringard), mais on n’hésite pas à emprunter celles des grands-parents (c’est rétro). Et même si on ne sait pas toujours ce qui nous va au teint, le rhum offre suffisamment de diversité de styles pour que tout le monde s’y retrouve, aidé en cela par des législations permissives qui, à l’exception des AOC ou Indications géographiques, encouragent une «créativité» parfois débridée… «Contrairement au whisky, il y a zéro règle, confirme Nicolas Julhès. Mais cela n’émeut personne. C’est sans doute aussi pour cette raison que le rhum tuera moins vite ses icônes que le malt.»

«Le manque de réglementation fait office de moteur, observe François-Xavier Dugas. Il permet à beaucoup d’acteurs d’occuper tous les terrains. Mais il faudrait néanmoins encadrer davantage, et surtout informer: qu’un rhum soit arrangé, aromatisé, édulcoré ne me gêne pas si c’est clairement indiqué sur l’étiquette. Inutile de trop légiférer, les consommateurs sont des adultes, capables de choisir des rhums de convivialité ou de dégustation en fonction de leurs envies.»

Premiumisation

Restons calme, ne sonnons pas la cavalerie. Avec 48 millions de bouteilles vendues en 2015, le rhum trottine loin derrière le whisky, dont nous évaporons quelque 200 millions de quilles. Les rhums blancs représentent le gros des ventes, mais les jus âgés enregistrent la plus forte croissance (+60%, pour moins de 2% des volumes). Les produits importés ramassent pour l’heure les miettes.

«Si l’on s’en tient aux chiffres, le whisky a encore de belles années devant lui, relativise Thierry Benitah, le patron de La Maison du Whisky. Le rhum fait sa révolution, c’est indéniable, mais je ne vois pas se dessiner un mouvement aussi puissant qu’on le dit. On sent qu’il existe un public pour les rhums premiums, une autoroute de croissance. Et, quand il est bon et original, le rhum me plaît autant que le whisky. Mais l’équivalent des single malts reste très marginal. Certains, Vellier par exemple avec ses “pure single rhums” [élaborés uniquement en alambics à repasse, et non pas en colonne, dans une même distillerie], essaient de changer cela.»

Dans la foulée, le rhum adopte déjà certains travers du whisky: montée en gamme, prix qui commencent à fibriller, vieux stocks qui s’assèchent, flambée des collectors… Sans que cela nuise en rien à son insolente progression! Sans doute parce que la premiumisation s’inscrit dans un mouvement général, que les stocks âgés se reconstituent plus vite (le rhum n’a pas forcément besoin de vieillir aussi longtemps que le whisky) et que les licornes, au-delà de 100 euros, font tousser les amateurs (à ce prix-là, le malt vous donnera souvent du tout-venant: pour du Hanyu ou du Brora, prière de faire risette au banquier avant d’hypothéquer le pavillon). Faut-il dès lors commencer à capitonner le cercueil du whisky?

«On peut avoir des doutes sur la catégorie du whisky, reconnaît Thierry Benitah, et avoir fait le tour du scotch. On peut être déçu de ne trouver que des NAS en embouteillages officiels et moins de pépites en négoce. Mais le malt se renouvelle tellement, avec les phénomènes des whiskies du monde, des micro-distilleries, le nombre des nouveautés… je n’aurai pas la prétention de prédire sa fin.» Et puis, un peu comme dans Batman vs Superman, on n’a pas forcément envie de choisir un camp. On peut souhaiter que les deux gagnent[2].

1 — No Age Statement, whisky sans compte d’âge Retourner à l'article

2 — Mais plutôt Batman quand même! Retourner à l'article
 

Rhum Fest

Du 2 au 4 avril

Au Parc floral de Vincennes

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Christine Lambert
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Journaliste
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