Parents & enfants

Plutôt que les lycées, c'est les écoles primaires qu'il faudrait comparer

Louise Tourret, mis à jour le 31.03.2016 à 5 h 12

C'est là que le système français a les moins bons résultats comparés à ses voisins. Surtout, dans la plupart des cas, les inégalités se creusent dès les premiers apprentissages.

PHILIPPE HUGUEN / AFP

PHILIPPE HUGUEN / AFP

Le ministère de l’Éducation publiait ce mercredi 30 mars Ival, une évaluation compliquée des lycées français… Les modalités de jugement se veulent assez complètes. Comprenez, il n’y a pas de mérite particulier à recruter des élèves triés sur le volet comme on le fait, par exemple, dans les établissements publics du Quartier latin à Paris et à obtenir ainsi 100% au bac. 

En communiquant ce classement, oups pardon, ces évaluations, l’Éducation nationale instrumentalise les médias (mais c’est peut-être pour la bonne cause) et leur fait publier un palmarès qui ne repose pas uniquement sur la réussite chiffrable –réussite au Bac et mentions– mais aussi sur les progrès des élèves au cours de leurs années lycées. Et c’est bien des résultats qui reflétaient cette logique qu’ont publiés les principaux journaux, quel que soit le nom qu'on leur donne.

A priori, interroger la capacité des lycées à faire réussir davantage les élèves, c’est s’intéresser au vrai travail des équipes enseignantes et encadrantes. La démarche paraît donc pertinente. Permettre à tous les établissements de s’emparer des bonnes pratiques, c’est encore mieux. D’ailleurs, c’est l’objectif affiché de cette évaluation même si la partie généralisation de méthodes efficaces est assez floue.

«Diplomite» aïgue

Mais en publiant ce classement, l’Éducation nationale joue un jeu dangereux. D’une part, parce que ce qui fait vendre du papier, c’est le palmarès des établissements de votre ville/région. Cette idée de classement finit toujours par dominer. Il n'y a qu'à regarder les réactions sur Twitter.


D’autre part, l’institution flatte des tropismes bien français: l’obsession pour les classements, la préférence pour le lycée et l’amour des diplomes. 

La «diplomite» qui fait qu’on s’intéresse plus aux agrégés qu’aux professeurs des écoles, au lycée qu’au collège et finalement peu aux enfant de 5 à 7 ans.

Les stats du bac, une mauvaise fixette

Pourtant, à regarder les chiffres, ce n’est pas le bac qui pose le plus de problème. Les taux de réussite sont même hallucinants: plus de 91% dans les filières générales, 87,8% d’admis toutes filières confondues. En tout, c’est 77% d’une génération de jeunes Français qui accèdent aujourd’hui au bac. Si vous aimez les statistiques et les classements, regardez plutôt celui de l’école française par rapport aux autres pays de l’OCDE: c’est pas ouf comme disent les lycéens. La France est championne des inégalités socio-scolaires (cf. le fameux rapport Pisa). Et ça commence bien avant le lycée.

Les résultats en fin de CE1 prédisent de manière assez juste la suite de la scolarité

On le sait grâce à d’autres évaluations globales sur le niveau des élèves. Celles qui concernent l’école élémentaire sont très alarmantes: 20% des élèves sortent du CM2 sans les compétences attendues en lecture. Le chiffre monte à 40% pour les mathématiques (1). Ces même gamins sortiront de troisième avec encore un bon paquet de lacunes. Qu’ils aillent au lycée ou non. Et que disent les enseignants de licence quand ils corrigent des copies? Les étudiants d’aujourd’hui sont à la peine avec l’orthographe et la syntaxe.

Les enseignants du primaire moins bien payés

La construction des compétences linguistiques (et pas seulement donc) trouve ses bases en école élémentaire et même en maternelle. Un primaire qui a relativement moins de moyens par élève en France que dans les pays comparables alors que notre lycée en a davantage. Ce déséquilibre historique, la «priorité au primaire» mise en avant au début de mandat de François Hollande ne l’a pas franchement bouleversé. On parle mille fois plus de la réforme du collège et du baccalauréat que des CP et CE1 ou de la politique d’éducation prioritaire. C’est dommage. 

La sociologie de l’éducation nous a appris depuis longtemps que les résultats en fin de CE1 prédisaient de manière assez juste la suite de la scolarité. Ce, en particulier pour les élèves en difficulté, comme le soulignent les rapports successifs encore disponibles sur le site de l’Éducation nationale, Eduscol:

«C’est à l’école primaire que tout se joue, en particulier lors de l’étape des apprentissages fondamentaux (Grande section de maternelle, CP, CE1), mais la position de ces élèves, plus fragiles, doit être consolidé tout au long de la scolarité obligatoire.»

Les salaires des enseignants du premier degré sont historiquement bas. Même légèrement revalorisés, ils restent très largement inférieurs à ceux de leurs homologues du lycée et du collège, ce qui montre bien la hiérarchie à l'œuvre dans les représentations de notre société. 

Comment repérer et généraliser les pratiques qui fonctionnent? Eh bien à l’Éducation nationale, on se donne peu les moyens de la savoir

Comment progresser alors?

Peut-être qu’un classement des écoles primaires serait utile après tout. Tous les établissements et les enseignants n’obtiennent pas les mêmes résultats en terme de progression des élèves. Mais une telle évaluation est taboue. C'est un peu connoté truc de droite. Nicolas Sarkozy comptait sur l’évaluation des élèves de CE2 pour faire progresser le système éducatif. Vincent Peillon l'a supprimée. Ces tests ont été réintroduits en 2015 sur un mode qui exclut la comparaison entre établissements.

C’est là qu’on retombe sur le péché originel de l’école: les comparer reviendrait à les classer et à stigmatiser ceux qui ont de mauvais résultats un peu comme pour… les élèves? Peut-être. Dans tous les cas, les classements et les comparaisons se heurtent à de fortes résistances de la part des syndicats enseignants et de nombreux professeurs des écoles. Pourtant, une évaluation comme Ival, portant sur la capacité d’un établissement à faire progresser davantage ses élèves que la moyenne devrait avoir son intérêt en interne. Comme repérer et généraliser les pratiques qui fonctionnent? Eh bien à l’Éducation nationale, on n’en sait toujours pas suffisamment sur le sujet et on se donne peu les moyens de la savoir.

Ah oui. Il reste tout de même un argument pour justifier le danger de la publication de ces indicateurs… À quoi servent des comparaisons dans un pays où les familles n’ont pas vraiment la liberté de choix de leur établissement? À moins bien sûr de sélectionner des options spécifiques ou rares (mais personne ne le fait, n’est-ce pas?), de faire jouer ses relations (mais ça n’existe plus, évidemment…) ou de choisir le privé. Et le secteur privé s’en sort particulièrement bien dans ces évaluations. Ival pose décidément beaucoup de questions.

1 — Salon le Conseil national de l'évaluation du système scolaire en 2016 Retourner à l'article

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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