France

Juppé, Plenel, Ramadan et les colifichets français

Claude Askolovitch, mis à jour le 01.04.2016 à 17 h 02

Ceux qui veulent exclure totalement Tariq Ramadan du débat public ont tort, tout comme ont tort ceux qui veulent s'en faire un allié. Et ils symbolisent une France qui n'aime rien tant que les censures et les exclusions, et ignore cet art étranger qu’est la parole libre.

Tariq Ramadan lors d'une conférence à Bordeaux, le 26 mars 2016. MEHDI FEDOUACH / AFP.

Tariq Ramadan lors d'une conférence à Bordeaux, le 26 mars 2016. MEHDI FEDOUACH / AFP.

Dans une ville de province d’un pays provincial, un homme proclame. «Tariq Ramadan n’est pas le bienvenu à Bordeaux», dit Alain Juppé, qui sera dans quinze mois, si le peuple est sondagier, le maître du feu nucléaire et le garant du pays. Ensuite, Tariq Ramadan parle à Bordeaux, malgré Juppé. Évidemment. Six cent personnes, paisiblement, viennent l’entendre. Voilà contre quoi le futur Jupiter bleu-blanc-rouge a tonné en vain: six cent personnes et un intellectuel habile et prolifique, ravi au fond de l’ostracisme, qui se nourrit aussi bien du ridicule de l’adversaire que de la fascination de ses défenseurs.

Passons vite sur Juppé, cet homme de bien piégé par le grotesque. «Ramadan n’est pas le bienvenu à Bordeaux.» Et bien empêchez-le, Monsieur? On ne peut pas. Nos princes roulent du tambour, mais le droit les lie, heureusement, qui défend a minima la liberté d’expression. Que de bruit alors, et pour rien! Et puis, ce ton… Comme si Bordeaux était à lui! Comme si cette belle ville n’en avait pas vu d’autres, qui força le beau résistant Chaban-Delmas à subir les nostalgiques du maire fasciste Marquet... Comme si un autre intellectuel musulman, l’imam Tareq Oubrou, celui-là estimable et chevalier de la Légion d’honneur et ami de Juppé, n’avait pas invité à débattre à Bordeaux l’antisémite assumé Alain Soral, autrement plus ignoble que Ramadan, mais nul ne s’en était alarmé. Comme si Ramadan organisait dans son public les attentats décérébrés qui nous assiègent!

Il est des indignations qui lassent. Tariq Ramadan est une fatigue française et un colifichet. Le récuser, en faire grand cas, est une manière de se prouver républicain. Alain Juppé l’agite à son tour, il n’est pas le premier.

Cela fait bientôt quinze ans que cela dure, depuis l’automne 2003. Cette saison-là, Ramadan, à qui tout tout souriait, s’était égaré à trop montrer ce qu’il pensait des intellectuels juifs, qu’il accusait de penser en bloc et en soutien d’Israël au détriment des «valeurs universelles». Sa charge avait la laideur des amalgames imprécis. Au-delà de sa diatribe contre les Kouchner, BHL, Finkielkraut et compagnie, Ramadan se révélait un idéologue complotiste et pas net. Il expliquait que la guerre d’Irak avait été déclenchée au nom de la «sécurité d’Israël» par le «sioniste notoire» Paul Wolfowitz, à l’époque tête pensante de l’équipe Bush… C’était idiot: Wolfowitz est de ces trotskistes américains passés à droite par rejet du communisme, jusqu’au néo-conservatisme, sans s’arrêter à la case «sioniste». C’était surtout malséant. Ramadan brossait le tableau d’un juif mettant le monde en danger pour faire sa guerre. C’était, en terme progressistes (Ramadan se promenait alors dans l’altermondialisme), la resucée doucereuse des philippiques contre la «guerre juive» des antisémites des années trente.

Bref. À l’époque, on n’alla pas si loin. D’une polémique de presse (que l’auteur de ces lignes avait initiée) à un débat télévisé avec l’encore jeune Nicolas Sarkozy («Il y a eu la Shoah, Monsieur Ramadan, écrire le juif Lévy, c’est une faute!»), Ramadan fut expulsé de la raison dominante. Il ne serait plus jamais, dans ce pays, un intellectuel organique des pouvoirs. C’était une perte. Il en rêvait. Il était alors conseiller du président de la Commission européenne Romano Prodi pour son expertise en «Dialogue des peuples et des cultures», en compagnie de Umberto Eco et de Jean Daniel, conscience du Nouvel Obs. Il n’était pas seulement un intellectuel islamiste et politique prêchant l’islam auprès des musulmans et réfléchissant à un islam d’Europe: il était son propre projet et sa belle ambition. En France, c’était fini avant même d’avoir vraiment commencé.

Il poursuivrait, ailleurs, ses progressions dans les jeux des princes. On le verrait adoubé par les travaillistes britanniques après les attentats de Londres en 2005: Blair avait recruté Ramadan, la version intelligente et occidentalisée des Frères musulmans, pour arracher son islam au salafisme. Les pouvoirs étaient perdus. Ramadan savait se vendre aux élites dans une double argumentation. Il progressait aussi bien sur le sanglot de l’homme blanc que sur son racisme.

Le sanglot? Ramadan se vendait comme l’expression même des populations arabo-musulmanes d’Europe; il capitalisait sur ces jeunes musulmans qui voyaient en lui un intellectuel digne de les exprimer; si on le rejetait, c’était forcément par préjugé, envers lui ou ses admirateurs! De quoi paralyser l’adversaire… Le racisme? Il expliquait aux élites démunies qu’il saurait leur expliquer des populations inquiétantes. Regardez-moi, brillant, lettré, universitaire, regardez-moi, disait-il aux affolés du blairisme, vous avez peur de vos Pakistanais? Regardez-moi, gauchistes de France, qui ne comprenez rien au peuple bigarré de vos banlieues? Vous avez raison d’avoir peur –mais je suis là, je vous les amènerai, je vous les expliquerai, je vous les lisserai…

Jouer à la fois des préjugés des pouvoirs et de leur culpabilité était une performance. Je l’avais entendu, alors, dans un think tank britannique, expliquer en substance à des progressistes bien blancs que son islam n’avait rien à voir avec la brutalité culturelle du sous-continent indien… La France avait échappé à ces clowneries. Chez nous, Ramadan n’appartenait plus qu’au folklore des plateaux de télévision, invité par les brillants et (si peu) pervers Giesbert ou Taddeï, par amusement ou anticonformisme, à l’agacement de ceux qui le dénonçaient. C’était légitime. Il n’y avait pas de raison de rayer Ramadan de la carte du verbe. Son complotisme n’était pas toute sa pensée, et son discours sur un islam européen faisait partie des débats… Parler, critiquer, être critiqué, dire et être nommé. C’est le rite des sociétés libres. Il y avait évidemment un jeu malsain autour du «bon client» chez les médiacrates, et il était amusant de voir tel journal dénoncer «le sans-gêne musulman» tout en interviewant Ramadan, contrepoint et utile caution du système. Et alors? Si la liberté était vertueuse, elle ne durerait pas. Depuis Robespierre, chacun le sait.

Piège de la norme

Voilà pourquoi Juppé a tort, et ont tort tous les politiques qui font si grand cas de Ramadan, et si grande cause de le combattre. C’est circonstanciel, dans la peur du djihadisme, mais intellectuellement faux. Ce que représente Ramadan n’est pas aimable mais ce n’est pas Daech. Qu’il acclimate une lecture «frériste» de l’islam dans la langue du débat européen, c’est une chose. Qu’il soit de plusieurs mondes, de nos débats d’ici et de mouvances fondamentalistes ailleurs, c’est désormais admis. Mais ce n’est pas Bruxelles, ni le Bataclan.

Ramadan alimente des démagogies courantes, suggérant d’une formule («Je ne suis pas Charlie, je suis perquisitionnable») que les mobilisations contre le terrorisme seraient simplement le masque de l’islamophobie? C’est détestable. Mais Emmanuel Todd, qui a pignon sur rue, n’en a pas plus fait, et nul ne l’accuserait d’être fourrier du terrorisme… On en fait, sur Ramadan, un peu plus et souvent beaucoup trop. Cela dit la paresse et le refus de ce que nous devenons: des sociétés poreuses et complexes, où les idéologies islamistes plus ou moins acclimatées se promènent avec la même fluidité que nos vieux nationalismes et nos utopies d’antan…

Juppé a tort parce qu’il rentre dans le piège de la norme, comme si un «charlisme» consensuel devait clôre toute discussion

Juppé a tort d’accompagner cette paresse. Il a tort parce qu’il rentre dans le piège de la norme, comme si un «charlisme» consensuel devait clôre toute discussion. Parce qu’il nourrit cette angoisse française qui voudrait nettoyer les paroles pour échapper au réel. Parce qu’il valide l’idée que la censure serait la clé de nos malaises. Parce qu’il entretient l’idée que le politique serait le gardien de la bienséance, intellectuelle ou footballistique (mais que pense-t-il, lui, au fait, de Benzema)? Et au pays de Robert Ménard et Éric Zemmour, faire d’un Ramadan l’antéchrist majeur envoie un message odieux aux musulmans.

Il a surtout tort parce que la question est réglée. Il n’y a plus de sujet Ramadan. Aucun gouvernant, aucune institution française ne prend Ramadan pour un conseiller potentiel. Il parle, écrit dans sa sphère, en vente libre et le public est majeur. Il dialogue avec Edgar Morin, maître philosophe, et ça les regarde. Personne ne demande à Alain Juppé de prendre Ramadan en son conseil. Personne ne lui suggère que cet intellectuel est un homme de bien et qu'il faudrait le suivre. Il n’y a pas de danger politique, juste des agitations à retardement, des habitudes et des imitations. Les militants de la gauche bordelaise qui ont mis la pression sur Juppé ne font qu’imiter un trio de socialistes, Valls, Mélenchon et Peillon, qui récusaient Ramadan en 2003, quand cela n’avait rien d’évident. Juppé, lui, imite Sarkozy. Le pauvre.

Le grotesque et l'illusion

Le grotesque ne s’exprime pas seulement chez les anti-Ramadan. Il se trouve aussi, autrement, chez ceux qui défendent l’homme, et cela non plus ne date pas d’aujourd’hui. Revenons à 2003. A l’époque, Ramadan provoque une césure à gauche. Il est alors en compagnonnage chez les altermondialistes, qui vouent aux gémonies la mondialisation libérale et l’Amérique de Bush. L’ennemi de mon ennemi? Les pélerins de l’autre monde possible agréent un certain islamisme. Le 11-Septembre n’est qu’une circonstance négligeable, vue de l’extrême gauche, et le terrorisme palestinien une résistance. On préfère alors manifester contre Bush et Sharon, la guerre en Irak et «l’apartheid israélien».

Les convergences se créent. Au Royaume-Uni, une coalition, Stop the War, puis un parti politique, Respect, rassemblent trotskistes et frères musulmans. En France, les amis de Tariq Ramadan s’approchent d’Attac et de ses réseaux. Quand Ramadan se met à la faute, on est à la veille d’un Forum social européen organisé à Paris, dont il doit être une vedette. Des militants de bonne volonté et des vedettes de la contestation le protègent, en dépit de son texte, pour ne pas perdre le lien avec les musulmans. Le syllogisme est installé. 1/ Les classes populaires sont désormais musulmanes. 2/ L’islam est dit par Ramadan. 3/ Attaquer Ramadan, c’est donc perdre le peuple. Lui-même, dans son débat face à Sarkozy, s’est posé en incarnation des banlieues. L’illusion a pris. Treize ans après, rien n’a changé.

Aujourd’hui, le premier défenseur de Ramadan s’appelle Edwy Plenel. Le fondateur de Mediapart, la soixantaine sonnée, est devenu la figure même de l’anti-pouvoir. Il est avec panache un avocat des musulmans dans un pays tenaillé par l’islamophobie. Juste cause, mais étrange effet: Tariq Ramadan est parfois son partenaire de débats, désormais son protégé. Dans un texte bien enlevé, Plenel, sur son site, s’insurge contre l’ostracisme dont l’intellectuel est victime. Il ridiculise nos pouvoirs qui font commerce avec l’Arabie Saoudite wahhabite mais s’offusquent de Ramadan.

L’absurde est de son côté, mais l’absurde ne suffit pas. Plenel reprend à son compte l’argument-clé du ramadanisme. «Car c’est bien de cela qu’il s’agit, à travers la promotion de Tariq Ramadan en croquemitaine islamiste: interdire a priori toute expression politique qui se revendique musulmane», écrit-il. Il embraie ensuite, en terrain glissant, contre les politiques «qui, en diabolisant cet intellectuel, prétendent conjurer le spectre du communautarisme musulman, n’hésitent pas à encourager l’expression politique (et partisane, via le Crif) d’un communautarisme juif, au point d’assimiler toute critique de la politique israélienne là-bas à de l’antisémitisme ici?»

Les juifs donc, favoris du régime, protégés du pouvoir, opposés aux musulmans ostracisés. Nous y revoilà. En 2003, Ramadan, dans son texte, voulait retourner contre les intellectuels juifs le péché de communautarisme qu’on faisait porter aux siens. Sur le site musulman oumma.com, son texte était introduit ainsi: «On s’en prend au seul "communautarisme musulman" mais on peine à accepter la critique de ces intellectuels tant chéris par les médias…» Décidément…

Antisémite, Plenel, qui valide l’obsession du «deux poids deux mesures»? Le supposer même est risible et odieux. Mais intégrant et reproduisant une dialectique spécieuse, oui: celle de l’homme qu’il défend, et dont il épouse non seulement la solitude, mais aussi la cause et l’argumentaire. Plenel ne sait pas défendre sans adhérer. Il abolit la distance, quoi qu’il en dise. Plenel n’est pas un libéral, qui exigerait pour Ramadan une liberté basique, celle de parler. Il est son allié, parce qu’il le faut.

Les musulmans comme Billancourt

C’est un trait politique que les gauches ont longtemps pratiqué. Plenel, jeune homme, fut révolutionnaire. Homme mûr, trotskiste inguérissable, journaliste de contestation, il pratique pour ses causes le stalinisme sartrien, quand il ne fallait pas «désespérer Billancourt». Ne pas désespérer les musulmans, ou ce qu’on en croit, et donc parler comme eux, en l’occurence comme Ramadan…

Le gaucho-islamisme n’est plus, comme feu le tiers-mondisme, un reflet des soubresauts du monde, mais une agitation française

Il faut être avec le peuple salvateur. Peuple ouvrier jadis, peuple colonisé en lutte dans les années 60-70, à l’acmé du tiers-mondisme, quand les révolutionnaires européens pariaient sur le FLN algérien, le castrisme, les guerilleros latinos, les fedayin de Palestine (le culte est toujours servi) –et désormais les révolutionnaires supposés de l’islam… Quoi de plus simple? Même l’ennemi est commun. Valls le laïcard, contempteur historique de Ramadan et engagé contre l’antisémitisme, est aussi la figure d’un socialisme de droite que Plenel abhorre. Tout se tient. La défense de Ramadan valide la lutte contre le système, et réciproquement. Le gaucho-islamisme reprend corps et vertu, à l’échelle de l’époque. Il n’est plus, comme feu le tiers-mondisme, un reflet des soubresauts du monde, mais une agitation française, un clapotis de verbe, un positionnement gaulois symétrique du mouvement de menton de Juppé. Qu’importe. Chacun a son public, ses héros et ses griseries.

Plenel dénonce une France «déshonorée»? Le voilà traité de «collabo» de l’islamisme par des humanistes hystérisés, parmi lesquels Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et les discriminations et militant de la gauche laïque en un combat sacré. Chacun ses causes. Quand Plenel monte au front pour Ramadan, ses adversaires se mobilisent pour l’écrivain algérien Kamel Daoud, qui serait devenu l’incarnation d’une dissidence face au totalitarisme islamique, par sa dénonciation de la misère sexuelle dans «le monde d’Allah»… Chacun ses histoires et Paris est une vieille fête. On mime le passé et on se berce de ses logiques. Ramadan est l’avenir de l’humanité, Daoud le nouveau Sakharov, Juppé cumule ses points de République et Plenel élève son âme. Chacun chez soi, dans son couloir idéologique. La France aime les philippiques et les pétitions, les censures et les exclusions,  les absolus et les souvenirs… et ignore cet art étranger qu’est la parole libre, simplement et modestement.

Dans cet imbroglio, un homme est perplexe, qui porte son poids de polémiques et d’aspérités, qui subit les attaques et les recherche parfois, qui cristallise et pourtant ne censure pas. Alain Finkielkraut, cible de Ramadan en 2003, défenseur des «Français de souche» et d’une laïcité sans faiblesse, n’a jamais cessé pour autant de débattre avec l’intellectuel musulman. «Je voulais inviter Tariq Ramadan l’automne dernier dans mon "Répliques", mon émission de France Culture, me dit Finkielkraut. C’est lui qui n’a pas donné suite. L’invitation reste valable aujourd’hui.» Nul ne traitera «Finkie» de collabo de l’islamisme, mais sa courtoisie se fait rare. Quand on le regarde de près, Ramadan, qui avait la beauté du diable, est encore pas mal mais porte le cheveu gris, et nous sommes à son image, un peu délavés.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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