Partager cet article

Woods revient en ville: le nouvel album en écoute en avant-première

Woods :  Aaron Neveu (batterie), John Andrews (claviers), Jarvis Taveniere (guitare), Chuck Van Dyck (basse) et Jeremy Earl (guitare, chant) | Photo: Matt Rubin

Woods : Aaron Neveu (batterie), John Andrews (claviers), Jarvis Taveniere (guitare), Chuck Van Dyck (basse) et Jeremy Earl (guitare, chant) | Photo: Matt Rubin

Nous vous proposons une écoute en avant-première de «City Sun Eater in the River of Light», le neuvième album de Woods, à paraître le 8 avril. Et pour ceux qui connaissent peu la musique du groupe new-yorkais, voici le récit de son histoire par son leader Jeremy Earl, d’une chambre isolée à la campagne au boucan de Brooklyn.

Jeremy Earl ne sera jamais une star du rock. Il n’en a pas envie. Il le redoute plutôt. Le seul bonheur auquel il aspire est de continuer à vivre comme un artisan de la pop, entre ses guitares et les mémos vocaux qu’il laisse sur son smartphone dès qu’une idée surgit. «Pour moi, la définition du succès dans la musique, c’est ma vie actuelle: pouvoir jouer de la musique, sortir des disques, et faire assez d’argent avec ça pour me nourrir et vivre confortablement», nous disait-il, quand nous l’avons joint par Skype pour évoquer le neuvième album de Woods, à paraître le 8 avril.

Ce disque, City Sun Eater in the River of Light, nous vous en offrons ici l’écoute en exclusivité.

 

Pour le groupe new-yorkais dont il est le leader depuis dix ans, Jeremy Earl chante «de façon incorrecte, sur le plan technique», a un jeu de guitare «assez primitif» et se sent «chanceux» plutôt qu’inspiré dans sa vie de compositeur. Si Jeremy Earl est un rocker «normal», il est aussi capable de lâcher ce rare satisfecit de la part d’un musicien en activité: «Le résultat de l’enregistrement est exactement ce qu’on cherchait à obtenir. Je suis très heureux du prochain album. Nous n’y avons pas passé plus de vingt jours et nous n’avons rien forcé. Je ne changerais rien si j’en avais le pouvoir.»

La pleine maîtrise du studio

Neuf ans après How To Survive + In The Woods, City Sun Eater in the River of Light est le digne successeur de With Light and with Love, paru il y a exactement deux ans. Le contraste entre les balades folk acides et les rocks tordus n’est pas aussi ample que sur le prédécesseur. Mais le son de Woods s’est considérablement enrichi. S’y révèlent des influences africaines (deux cuivres ouvrent le disque sur «Sun City Creeps»), des rythmiques ethniques («The Take»), des teintes jazz («The Other Side»). 

«Quand on a la chance de tourner, on est exposé à différentes musiques grâce aux gens qu’on croise, à ceux qui nous hébergent un soir, à ce qu’on entend ça et là partout dans le monde, raconte-t-il. C’est vrai, ces cinq dernières années j’ai écouté plus de musiques du monde et de jazz spirituel qu’avant dans ma vie.» 

Tout allait bien dans notre home studio, mais je me rends compte avec le recul que j’attendais de passer à l’étape au-dessus et à un son plus ample

L’album oscille aussi entre des cadences flottantes et de pures rythmiques rock, entre des mélodies imprévisibles comme les vents et des motifs géométriques très carré. Woods, ici, prouve qu’il a apprivoisé le studio d’enregistrement professionnel après des années de circuit indie et des débuts très lo-fi. 

«Ma musique est née dans une chambre et n’avait pas vocation à en sortir, sourit Earl. Passer d’un son de home studio à un son plus pro, il y a deux ans, a fait émerger la vraie personnalité du groupe. Quelque part, je me suis toujours dit que ça finirait par nous arriver. Tout allait bien dans notre home studio, mais je me rends compte avec le recul que j’attendais de passer à l’étape au-dessus et à un son plus ample. Franchir ce cap n’était pas spécialement une question de moyens. C’était juste une décision à prendre au bon moment.»

City Sun Eater in the River of Light est le premier disque de Woods à avoir été intégralement enregistré en studio, au Thumb de Greenpoint. Deux balades échappées du home studio traînaient encore sur With Light and with Love. «Sur le précédent, il y avait l’énergie née de l’excitation d’une première de studio. Cette fois, nous avons davantage planifié.» Il ajoute sur With Light and with Love, en 2014: «C'est le premier album où, grâce au studio, le son du groupe a été transcrit sans déperdition.»


Les deux amis

City Sun Eater in the River of Light s’appuie sur les deux piliers qui font le son de Woods: la voix de tête d’Earl et sa complicité musicale avec Jarvis Taveniere. Cette voix a beau souffrir dans les périodes de suractivité, elle est l’empreinte du groupe. «Sur mes premiers enregistrements, je faisais deux couches de voix, une grave et une aigue, explique Earl au sujet de ce timbre. La plus haute émergeait du mix. Et quand on s’est mis à jouer en live, je me devais de chanter cette mélodie sur laquelle tout le monde se concentrait. C’est devenu ma voix sans que je le décide. Un pro vous dirait que je m’y prends mal pour la faire sortir. Elle vient clairement de la gorge et pas du diaphragme.»

Avec Jarvis Taveniere, Earl a rencontré l’homme qui était capable de faire briller cet étrange falsetto sur des tapis de guitares à la fois simples et créatifs. Taveniere est l’ingénieur du son et producteur du groupe pendant les périodes d’enregistrement et son deuxième guitariste en période de tournée. «C’est moi qui prends toutes les parties de guitare en studio, mais je ne peux pas tout jouer sur scène, alors Jarvis apprend l’une des deux, raconte Earl. Il s’occupe de celles qui sont difficiles à jouer pendant qu’on chante. Avec le temps, on est arrivé à la division du travail suivante: à moi les solos rock chaotiques et à lui les mélodies plutôt axées sur le picking.»

Les deux hommes se connaissent depuis bientôt quinze ans. Tout remonte à leurs années commune à la fac, au PUNY Purchase College de New York. Au début des années 2000, le groupe de punk garage de Taveniere avait besoin d’un batteur. Earl s’est présenté. «La batterie, c’était ma première expérience de groupe. À la guitare, je ne connaissais que trois, quatre accords appris par mon oncle. Mais j’avais trop de chansons en moi pour rester à la batterie.» Seule la figure de la tête de mort, omniprésente sur les derniers packagings, témoigne de l’héritage métal de Jeremy Earl.

Énergie urbaine

City Sun Eater in the River of Light est loin de sonner comme une collection de chansons saturées. Mais le folk des débuts s’éloigne à chaque essai. Ce neuvième album est le premier disque avec lequel le groupe de Brooklyn s’assume comme une formation urbaine, ancrée dans son quartier de Greenpoint, un coin à la mode de sa ville-monde, New-York. 

J’ai réalisé pendant l’enregistrement que les thèmes des textes et l’énergie venaient de cette absence de temps mort

«C’est un disque influencé par la vie en ville, écrit en ville, qui parle des énergies urbaines, raconte Jeremy Earl. Ça n’a l’air de rien, mais jusqu’ici je vivais à Warwick, à deux heures de New York, une petite ville rurale avec pas grand chose autour sinon des fermes. J’ai réalisé pendant l’enregistrement que les thèmes des textes et l’énergie venaient de cette absence de temps mort. Cela m’a permis de donner sa forme définitive au disque et d’en trouver le titre.»

Les pieds dans la terre, Woods l’est resté pendant ses sept premiers disques. Jusqu’à Bend Beyond (2012), la musique d’Earl était nourrie au bon grain de la campagne, dans une mouvement de créativité quasi-permanent. «Nous enchaînions albums et tournées parce nous avons toujours de la matière», sourit Earl. Songs of Shame, en 2009, puis With Light and with Love, en 2014, ont été les deux étapes cruciales de l’évolution du groupe. 

«Pitchfork et la presse spécialisée ont effectivement salué Songs of Shame et c’était inattendu pour nous. Un nouveau monde s’ouvrait. Des gens qui n’étaient pas censés connaître notre existence écoutaient désormais notre musique et venaient nous voir sur scène hors des États-Unis.»


Psychédélisme

Après trois mois de tournée, entre avril et début août (deux dates en France en juin, le 19 au Paris Psych Fest, le 20 à l'Aéronef de Lille), Woods saura si City Sun Eater in the River of Light lui a fait franchir un nouveau cap en terme de notoriété. Jeremy Earl ne craint ni n’attend rien. Il respire la tranquillité d’esprit de ceux qui maîtrisent leur destin. Woods a le luxe d’être son propre éditeur. Quand Jeremy Earl n’est pas avec Woods, il est l’unique salarié du label qu’il a fondé pour publier la musique du groupe, Woodsist. Avec 83 références en neuf ans –dont Kevin Morby, ancien bassiste du groupe, Ducktails, Kurt Vile ou Sun Araw–, la maison n’est pas exactement une coquille vide. 

«Il n’y a pas de ligne éditoriale très précise, annonce Earl. Faute de mieux, je dirais que je signe des groupes psychédéliques entre lo-fi et sons plus sophistiqués. Je suis très regardant sur ce que je sors. Si ça ne me parle pas immédiatement, je ne franchis pas le pas. Il faut parfois dire non à des amis, ce n’est pas facile, mais il est possible que le succès de Woods m’éloigne de ce que je pourrais faire en plus.»

Avant même que j’apprenne les chansons des autres, j’ai mémorisé les miennes

Woodsist, s’amuse-t-il, a décollé en 2009, en même temps que le groupe.

Toujours un coup d'avance

Le seul frein au développement du label, c’est la suractivité du groupe. Jeremy Earl et ses hommes ne sont pas encore partis défendre leur prochain disque en tournée que les graines du prochain album sont déjà semées. 

«Je me sens chanceux d’avoir autant d’idées sans le provoquer, reconnaît Earl. Ça me vient la plupart du temps à la maison, au volant souvent, pendant que je marche, d’un coup, comme ça. J’enregistre quelques secondes de voix et je prends la guitare en rentrant pour développer ce qui est, au pire, au mélodie, et au mieux, un bout de phrase avec une idée de texte. Je m’assois, je gratouille et une chanson apparaît.»

Au cours de l’entretien, Earl est bien en peine de citer une influence consciente. «Les groupes de rock américain de base, c’est de là que je viens, tout le monde les connaît.» Il a conscience que sa spécificité est ailleurs. «Avant même que j’apprenne les chansons des autres, j’ai mémorisé les miennes. Je sais, c’est le schéma inverse de la plupart des musiciens.» Il sourit, semble s’excuser. «Si j’ai grillé les étapes des chansons connues, c’est juste parce que c’était plus facile.»

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte