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Les médias gays sont trop blancs (et c'est pour ça qu’ils sont en crise)

«Comment pouvez-vous voir ça et vous sentir membre d’une communauté?» | Capture d’écran Twitter/@MykkiBlanco

«Comment pouvez-vous voir ça et vous sentir membre d’une communauté?» | Capture d’écran [email protected]

Les couvertures des magazines LGBT ne montrent que des hommes blancs. Et sont le symbole du journalisme gay.

Enfin, ça sort. Après les controverses sur les Oscars trop blancs, la communauté LGBT est critiquée pour ses magazines qui ne montrent que des hommes blancs, musclés et génériques sur leurs couvertures. Mais le problème est plus profond. C’est le contenu entier de ces médias qui ne reflète pas la diversité au sein du monde homosexuel dans son ensemble. Bienvenue dans le trending #GayMediaSoWhite.

Espérons que cela ne sera pas un hashtag qui durera sur Twitter le temps des autres hashtags. Depuis le 28 mars, des gays non blancs critiquent l’effarante uniformité de la presse gay internationale, dont les couvertures se ressemblent toutes et excluent systématiquement les noirs, latinos, arabes, asiatiques, etc.

Que ce soit Out aux États-Unis, Attitude en Angleterre ou le défunt Têtu en France, le constat est le même. Et rappelle fortement à ce qu’il s’est passé dans la presse féminine lorsque les critiques ont soulevé le fait que les femmes noires étaient rarement –ou jamais– choisies pour la une des magazines.

La presse gay, censée illustrer toutes les facettes de la communauté, renforce un racisme historique qui privilégie des modèles fades, rasés, photoshopés. À une époque où les questions d’identité sont centrales, où le racisme est relayé au plus haut niveau de l’État (encore aujourd’hui, une ministre française ose utiliser le N word à la radio en toute impunité), où la crise des réfugiés LGBT devrait être un sujet de mobilisation, les médias gays sont blancs, atrocement blancs.

Problème d’inclusion

Tout a commencé grâce au rappeur queer Mikki Blanco, qui a rebondi sur la critique du compositeur Jesse Saint John envers les médias gays plus blancs que les corporations qui, désormais, incluent de plus en plus de visuels non blancs dans leurs publicités. En 2016, nous sommes arrivés dans une situation très ironique. Les grandes marques sont plus inclusives (pour des raisons strictement commerciales, on est d’accord) que les médias LGBT, qui, pourtant, devraient montrer l’exemple.

Mikki Blanco s’est alors amusé à publier sur Twitter une série de couvertures de magazines gays avec uniquement des hommes blancs torse nu. Pour ensuite aller à la conclusion évidente, celle que nous sommes nombreux à partager: les médias gays détruisent la culture gay par leur formatage des news et du contenu. Mieux: depuis des années, il est de bon ton de publier des photos d’artistes, modèles ou acteurs hétéros sur les couvertures de médias gays car c’est plus mainstream. Et de leur poser des questions idiotes sur leur première (non-)relation gay lorsqu’ils étaient ados. Ce qui est vraiment le niveau le plus bas du journalisme gay.

Mais les critiques sur Twitter ne se sont pas limitées à ce mauvais travail journalistique. Les gays de couleur dénoncent un traitement médiatique qui privilégie un angle négatif: on parle des Afro-Américains uniquement lorsqu’on mentionne les taux élevés du VIH ou des infections sexuellement transmissibles dans ce groupe, ou des affaires criminelles. Finalement, ce sont les médias gays qui encouragent, par leur inefficacité, le célèbre «No Blacks, No Asians» que l’on voit régulièrement sur Grindr et Scruff. Oui, Mikki Blanco a raison: les médias gays ont un problème d’inclusion.

Ségrégation rédactionnelle

Ces questions ont été posées, à maintes reprises, au sein de la rédaction de Têtu. J’ai été licencié de ce média en 2008 mais je peux témoigner que ces discussions ont eu régulièrement lieu lors de séminaires de travail ou pendant les comités de rédaction. La réponse était toujours la même: il était facile de donner les chiffres de vente. Quand Têtu publiait un homme noir en couverture, les ventes étaient en baisse. Le plafond de verre était solide car les ventes et la pub décident de tout.

Le racisme n’a jamais été un combat majeur dans la communauté LGBT française et cela se voit

Mais la couverture ne peut être l’argument massue de la ségrégation rédactionnelle: l’intérieur de ces magazines est aussi trop blanc, avec peu de reportages sur les minorités ethniques, peu de photos d’hommes, femmes et trans de couleur. Et encore moins de journalistes non blancs.

Cela renforce cette notion d’apartheid social qui caractérise si bien les crises sociales de la France d’aujourd’hui. Le racisme n’a jamais été un combat majeur dans la communauté LGBT française et cela se voit. Mikki Blanco résume ce que nous sommes nombreux à dire: on sera sûrement morts avant que ces médias gays se montrent plus ouverts.

Universalisme blanc

Si les médias gays américains ou anglais sont aujourd’hui critiqués, ces sujets ne sont même pas abordés en France. Ceux qui espéraient une presse LGBT diverse sont déçus depuis longtemps.

Le refus d’aborder les questions sociales et politiques sous l’angle communautaire a été imposé depuis longtemps par la direction de Têtu. En 2007, il était déjà impossible de faire un numéro bilan sur le thème «Qu’est devenue la communauté LGBT?». Alors en 2016...

Ce travail de bilan et d’auto-évaluation n’a pas été fait, malgré de nombreux débats sur l’exclusion des LGBT de banlieue ou le racisme véhiculé par les applications de drague. Les médias gays sont donc dans la droite lignée du discours politique républicain et universaliste de l’intelligentsia officielle. Il n’existe pas d’alternative et même les fanzines sont très majoritairement blancs.

Il faut donc admettre que ces médias se sont détruits eux-mêmes. En refusant d’éduquer leur lectorat avec un contenu différent, ils ont aliéné leur lectorat non blanc, qui a laissé tomber, tout en frustrant leur lectorat traditionnel, qui attendait du changement. Après tout, c’est ce qu’il se passe aussi pour la presse généraliste, non?

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