Jean-Pierre Coffe m'a tout appris niveau pétage de couilles sur la bouffe

Jean-Pierre Coffe, en 2012 I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Jean-Pierre Coffe, en 2012 I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Le critique gastronomique, célèbre pour ses coups de gueule à la télé, est décédé ce mardi 29 mars. Une de nos spécialistes cuisine maison lui rend hommage.

Quand j’étais petite, dans les années 1980-1990, je me demandais qui était ce fou-furieux qui hurlait sur tout le monde à la radio et à la TV. Je ne comprenais pas pourquoi une conserve de cassoulet lui tapait autant sur les nerfs, mais Jean-Pierre Coffe me faisait rire.

À une époque où, pour le goûter, on s’envoyait du Tang par litres et on était fascinés par les plats cuisinés au micro-ondes dans les publicités, il était le seul à nous dire que tout ça c’était de la merde et qu’on courait tout droit vers notre perte.

 

Coffe, c’était la guerilla à lui tout seul, le poing levé vent debout contre l’agroalimentaire de masse et la grande distribution qui nous refourguaient des tomates à la flotte et des fraises colorées, balançait le jambon industriel à la figure des présentateurs TV! Le défenseur de nos papilles, à la recherche du goût, du vrai, celui qui fait pétiller les yeux, celui qu’on a tous allègrement piétiné en cédant aux sirènes des modes, celui qu’on paye aujourd’hui à prix d’or.

Et ils en sont fiers

Jean-Pierre l’a vu avant tout le monde. On ne l’a jamais vraiment pris au sérieux et maintenant on s’en mord les doigts jusqu’au sang, on pleure à chaudes larmes sur nos soupes en brique pleines de conservateurs et on perd un peu plus foi en l’humanité chaque fois qu’on passe devant un nouveau bar à céréales industrielles (6 euros le bol), qu’on achète de simples tomates au gout de tomates plus cher qu’un forfait de smartphone, pendant qu’on paie plus de 50 euros le kilo un café médiocre en capsule.

On a laissé faire et maintenant on nous vend des sandwichs 12 euros parce qu’ils sont faits dans des camions, des cafés 6 euros parce qu’ils sont servis dans des verres en carton, des frites 5 euros parce qu’elles sont faites à base de vraies pommes de terre cultivées dans de la vraie terre et arrosées de vraie pluie.

Quand, après un mauvais déjeuner dans un mauvais restaurant, je tire la tronche pendant deux jours, c’est grâce à Coffe

Aujourd’hui les gens revendiquent leur droit à la créativité et qu’est-ce qu’ils font? Ils balancent n’importe quel ingrédient avec des pâtes dans l’eau froide et ILS EN SONT FIERS. Ils font bouillir des lardons industriels et ils sont tellement contents qu’ils prennent ça en photo. Ils prennent DE LA MERDE en photo, Jean-Pierre!

Coffe est celui qui m’a ouvert les yeux sur la gastronomie, les produits, leur histoire, et surtout sur le fait qu’on ne doit pas avoir honte de se facher au sujet de la cuisine. Au contraire. Il faut l’ouvrir bien grande et se faire entendre. Sinon nos enfants continueront à bouffer de la merde et on ne pourra plus rien y faire. Tout le respect que j’ai pour ce que je m’envoie dans le gosier, je te le dois. Et rien que pour ça, Jean-Pierre, je pardonne meme tes quelques errements. Si mes amis sont toujours interloqués quand, après un mauvais déjeuner dans un mauvais restaurant, je tire la tronche pendant deux jours, c’est grâce à Coffe. Parce que je ne supporte pas qu’on se foute de moi, et si on me met de la merde dans l’assiette et que par dessus le marché on me la fait payer à prix d’or, et bien, oui, on se fout de moi (et de vous).

Je veux de l'amour

Alors je vais continuer à l’ouvrir, à hurler sur ces pseudos-cuisiniers d’instagram et de pinterest, à m’emporter contre les industriels qui nous empoisonnent à coups de conservateurs et de matières premières de merde, à m’enrager contre la grande distribution qui a tout défiguré chez nous, de l’agriculture traditionnelle aux paysages des alentours de nos villes.

On ne peut pas accepter que LA MERDE soit un standard, devienne la règle, jusqu’à se faire passer pour la normalité. Je continuerai à chercher l’origine de nos recettes, leur raison d’etre, leur contexte, parce que je reste persuadée que c’est ce qui nous sauvera. Revenir à la raison d’etre.

Je n’accepterai que les produits préparés avec amour. Qu’ils viennent de France, d’Europe, ou du bout du monde, je veux de l’amour. Je veux voir la main derrière les légumes, je veux voir un coeur derrière ces fruits, je veux des montagnes derrière les vaches, et j’exige un cerveau derrière les fourneaux.

Tout le reste, c’est de la merde.

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