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«Nègres» et «franco-musulmans»: quand le débat sur le voile vire à la stigmatisation

Emeline Amétis et Fatma-Pia Hotait, mis à jour le 29.04.2016 à 16 h 04

Retour sur les propos polémiques de la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes Laurence Rossignol.

Les femmes voilées comparées aux «nègres américains qui étaient pour l'esclavage» par la ministre de la Famille, des Enfants et des Droits des femmes. | Montage Slate.fr, une affiche pour l'émancipation des esclaves à gauche (domaine public), une photo Instagram de @MariaAlia à droite.

Les femmes voilées comparées aux «nègres américains qui étaient pour l'esclavage» par la ministre de la Famille, des Enfants et des Droits des femmes. | Montage Slate.fr, une affiche pour l'émancipation des esclaves à gauche (domaine public), une photo Instagram de @MariaAlia à droite.

Mise à jour: le 29 avril, la blogueuse EnjoyPhoenix s'est excusée sur son blog d'avoir utilisé l'expression «really nigga» sur Snapchat, rappelant l'utilisation problématique du même mot par Laurence Rossignol quelques semaines plus tôt.

«Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent [de porter le voile]. Il y a des nègres afric…, des nègres américains qui étaient pour l’esclavage, hein», bafouille Laurence Rossignol face à Jean-Jacques Bourdin sur RMC et BFM TV. Mercredi 30 mars au matin, l’interview de la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes au sujet de la mode islamique tourne brièvement à la discussion de comptoir. Et ce au moment même où le gouvernement lance Tous Unis Contre la Haine, une campagne contre le racisme qui a pour slogan: «Ça commence par des mots. Ça finit par des crachats, des coups, du sang.»

Ces propos ont suscité des réactions virulentes et contrastées. Abdallah Zekri, le secrétaire général du CFCM, a dénoncé «avec force ces propos qui stigmatisent les femmes musulmanes». «Sur le plan humain, je suis choqué qu’en 2016, à ce niveau de responsabilité, on soit encore en mesure de tenir des discours insupportables de cette nature», déplore, interrogé par Slate.fr, Marwan Muhammad, directeur du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qui estime que ces propos convoquent «la mémoire de l’esclavage non pas pour en tirer les leçons mais pour, au contraire, stigmatiser des musulmans, tout en confisquant la parole des premiers intéressés».

La coordination française pour le lobby européen des femmes (Clef) a elle félicité la ministre pour avoir «réagi avec force et indignation face à la banalisation du port du voile islamique» et a estimé qu’elle avait voulu «par [le] mot "nègre" [rappeler] le mépris dont les esclaves faisaient l’objet avant que les consciences ne se réveillent». Si l’association Ni Putes Ni Soumises a aussi salué les propos de la ministre, la porte-parole d’Osez le féminisme, Marie Allibert, a elle jugé les mots qu’elle a employés «pire que maladroits» et «graves».

Eric Fassin, professeur de sociologie à l’université Paris VIII, remarque lui qu’«en France [le débat] dérive de plus en plus régulièrement sur l’origine présumée» des personnes sous couvert de laïcité. «Ça se ressent dans les propos de la ministre, qui pour parler de la condition des femmes voilées parle de celles des “nègres américains”, précise-t-il. Même constat en 2012 pour Nicolas Sarkozy avec le concept d’“apparence musulmane”.»

«L’islamité comme une nationalité étrangère»

Laurence Rossignol a reconnu par la suite une «faute de langage» tout en justifiant ses propos par le fait que le mot nègres serait «un mot péjoratif qui ne s’emploie plus que pour évoquer l’esclavage en référence à l’ouvrage abolitionniste De l’esclavage des nègres de Montesquieu». Était-ce également pour faire honneur à l’essai du philosophe des Lumières que le couturier Jean-Paul Guerlain s’était illustré à la télévision en répétant le terme nègre en 2010, propos pour lesquels il a été condamné en justice?

D’autres ont préféré à Montesquieu la négritude d’Aimé Césaire pour justifier les propos de la ministre:

Des justifications qui ne satisfont pas Mrs Roots, blogueuse afroféministe et signataire d’une pétition qui appelle François Hollande à prendre des sanctions contre la ministre:

C’est scandaleux qu’une ministre non-afrodescendante se permette de changer la portée d’un tel mot

Mrs Roots, afroféministe

«L’usage d’un terme ne se réduit pas seulement à “qui l’emploie” mais à “qui l’emploie dans tel contexte”. Le mot nègre a servi à nommer les communautés afro comme non humaines, justifiant leur mise en esclavage. Quand des auteur(e)s afrodescendant(e)s comme Aimé Césaire ou encore Frantz Fanon parlent de négritude, c’est une réappropriation. C’est donc scandaleux qu’une ministre non afrodescendante se permette de changer la portée d’un tel mot pour son usage personnel et pour justifier une islamophobie genrée, en ignorant notre histoire.»

Plusieurs internautes ont par ailleurs relevé que, si des blancs ont parfois des difficultés à employer le mot noir –lui préférant les termes black ou renoi–, le mot nègre ne leur pose pas toujours problème

Laurence Rossignol s’est aussi permis l’emploi du terme «franco-musulmans» pour qualifier les musulmans de France. Ce qualificatif «construit l’islamité comme une nationalité étrangère, souligne Marwan Muhammad. Cela en dit long sur la conception du gouvernement en matière de citoyenneté et son rapport à l’égard de nos concitoyens musulmans».

«Objets de polémique sans jamais en être les actrices»

L’affirmation de la ministre selon laquelle il y avait des «nègres américains qui étaient pour l’esclavage» rappelle par ailleurs la façon très contestée dont est utilisé dans le débat politique américain le qualificatif d’«Oncle Tom», en référence au personnage d’esclave satisfait de son sort du célèbre roman d’Harriet Beecher Stowe. Plus largement, de nombreux mythes sur le supposé soutien des esclaves américains à leurs maîtres sudistes ont été démontés. Pour Dominique Rogers, maîtresse de conférence en histoire moderne à l’université des Antilles et de la Guyane, «même si la plupart des esclaves dans les Amériques sont restés auprès de leurs maîtres, cela n’implique pas qu’ils étaient d’accord avec le système. Souvent, cela implique seulement que la coercition extrême du système esclavagiste dans lequel ils vivaient était si forte qu’ils n’ont pas pu ou su s’enfuir ou se révolter».

Selon l’historienne, la comparaison entre femmes voilées et esclaves est de toutes façons inadéquate:

«Les enjeux et les conséquences entre la situation de femmes et celle d’esclaves n’ont rien à voir. Choisir de porter le foulard pour des raisons que, d’un point de vue occidental, nous pourrions juger bonnes ou mauvaises ne fait pour autant pas de vous et de vos enfants des esclaves, en tout cas ni légalement ni nécessairement dans votre vie familiale.»

Les enjeux et les conséquences entre la situation de femmes et celle d’esclaves n’ont rien à voir

Dominique Rogers, maîtresse de conférence en histoire moderne à l’université des Antilles et de la Guyane

Et quand la ministre ne compare pas des femmes à des «nègres favorables à l’esclavage», elle fait d’elles des «militantes de l’islam politique» qui veulent «établir des règles pour tout le monde». Un discours contesté par le directeur du CCIF, qui estime que «chaque femme se détermine par elle-même et choisit le sens, ou non, qu’elle veut donner à sa tenue vestimentaire, à ses mots, à ses engagements, comme n’importe quel être humain libre».

Pour la journaliste Faïza Zerouala, auteure de l’ouvrage Des voix derrière le voile (Premier Parallèle, 2015), pour lequel elle avait rencontré plusieurs femmes voilées, il est «dangereux et inexact de leur prêter des intentions politiques sans verser dans la caricature»:

«Il est difficile de dégager une typologie de la femme voilée en France. [...]. Dans le “militantisme musulman”, un courant de féminisme islamique commence à se mettre en œuvre dans l’idée de montrer, entre autres, que le voile n’est pas antithétique avec la défense des droits des femmes et surtout lutter contre cette idée ancrée qu’il est un signe de soumission ou de régression. Elles entendent prouver qu’on peut être musulmane et féministe.»

Preuve de la complexité de la question, qui s’accommode mal de formules-chocs et de mots choquants, Marie Allibert d’Osez le féminisme, qui perçoit le voile comme un symbole «d’oppression», se dit «scandalisée» par les propos de la ministre, alors que la présidente du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Danielle Bousquet, qui a soutenu les propos de Laurence Rossignol, a tenu à rappeler qu’«il n’y a pas une islamiste derrière toute femme voilée» et que «l’histoire du voile n’est pas exclusive à l’islam». Faïza Zerouala ajoute: 

«Celles dont j’ai fait le portrait ne supportent plus d’être des objets de polémique sans jamais en être les actrices, avec tout le lot de fantasmes qu’on plaque sur elles.»

Un fantasme que reflète encore le dessin publié par le caricaturiste Plantu sur son site personnel le même jour que les propos de Laurence Rossignol, figurant une femme voilée qui se demande si sera bientôt lancée une ceinture d’explosifs «fashion».

 

Emeline Amétis
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