Science & santé

Betty Hill, première femme à avoir (soi-disant) rencontré les extraterrestres

Stylist et Benedetta Blancato, mis à jour le 09.04.2016 à 14 h 57

Première femme à s’être fait enlever par des extraterrestres en pleine Guerre froide, Betty Hill a posé les bases de l’imaginaire ovni aux États-Unis.

Illustration: Elzo Durt pour Stylist

Illustration: Elzo Durt pour Stylist

En décembre 2015, alors que la course à l’investiture démocrate est largement entamée, Hillary Clinton déclare à un journal local du New Hampshire qu’élue présidente elle serait favorable «à l’envoi d’une commission d’enquête dans la Zone 51». Coup de tonnerre chez les ufologues. C’est la première fois qu’un candidat à la Maison Blanche ose s’attaquer au dossier qui trône au-dessus de la pile des X-Files. La Zone 51, c’est le vivier de toutes les théories conspirationnistes aux États-Unis. Entre autres fantasmes, cette zone militaire perdue dans le désert du Nevada abriterait les restes de la soucoupe volante qui se serait crashée à Roswell en 1947. Clinton se souvient que, durant le mandat de son mari, l’écrasante majorité des demandes de déclassification qui arrivait sur le bureau présidentiel concernait des dossiers relatifs à des affaires d’ovnis supposés.

Il faut dire qu’aux États-Unis le folklore extraterrestre n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis l’après-guerre. Notamment sous l’impulsion de Betty Hill, première femme à avoir prétendu s’être fait enlever par des extraterrestres avec son mari, en 1961. Ce premier témoignage d’abduction (enlèvement en anglais, c’est le terme consacré dans le milieu ufo) fera bientôt l’objet d’un long métrage, basé sur le livre Captured! The Betty And Barney Hill UFO Experience, écrit en 2007 par Stanton Friedman et Kathleen Marden.

«L’histoire des Hill a profondément marqué la culture populaire américaine au point d’être à l’origine d’une véritable sous-culture, confirme Antoine Cousin, analyste d’image pour le Groupe d’étude et d’information des phénomènes aérospatiaux non identifiés (Geipan), rattaché au Centre national d’études spatiales (Cnes). En Amérique, les ovnis s’apparentent désormais à une profession de foi.» Voici l’histoire de sa genèse.

Désynchronisation des montres

En 1961, Betty Hill a la quarantaine à peine entamée, une petite frange et travaille au département pour l’aide sociale à l’enfance. Son mari Barney est employé à la Poste et militant des droits civiques. Ils vivent à Portsmouth où ils forment l’un des rares couples mixtes de l’époque. Leur vie bascule le mardi 19 septembre à 22h15 sur une route perdue dans une forêt du New Hampshire qu’ils traversent en Chevrolet après de brèves vacances au Canada.

Dans le rétroviseur, Betty aperçoit d’une lumière très forte, qui danse dans le ciel juste au-dessus des White Mountains. «Je savais qu’il ne s’agissait pas d’un avion, dira-t-elle plus tard. Elle bougeait bizarrement.» Barney sort les jumelles et aperçoit distinctement des rangées de hublots et les silhouettes de plusieurs occupants. Paniqué, le couple repart en trombe dans une série de bips étranges qui font vibrer la voiture.

Une fois rentrés chez eux, ils remarquent certains détails troublants: leurs montres se sont arrêtées, la robe de Betty présente des taches roses, la carrosserie de leur voiture est abîmée, les chaussures de Barney sont déchirées et il se plaint de douleurs étranges… Épuisés, ils dorment quarante-huit heures d’affilée.

Deux jours plus tard, Betty appelle la base militaire voisine de Pease pour signaler l’incident, qui lui confirme avoir capté cette nuit-là «quelque chose» sur les radars. Des avions de chasse auraient même effectué une mission de reconnaissance. Walter Webb, un enquêteur du NICAP –National Investigations Committee on Aerial Phenomena (l’association américaine de recherche sur les ovnis)– est aussitôt envoyé pour recueillir son témoignage. Mais il y a un gros trou dans le récit du couple: deux heures pendant lesquelles aucun des époux ne se souvient de ce qu’il s’est passé, entre leur fuite en voiture et leur arrivée chez eux.

Betty, qui s’est mise à faire des cauchemars récurrents peuplés de ravisseurs aux yeux de chats qui lui polluent l’esprit même au réveil, décide de s’en remettre à l’hypnose régressive. Une technique dont elle a eu vent à l’église. Lors de séances fleuves avec le psychiatre Benjamin Simon, la mémoire de Betty (et de Barney, entendu séparément) se réveille:

«J’ai tout revu, expliquera Betty. Le moment où on perd le contrôle de la voiture, les êtres qui surgissent sur la route pour nous amener dans le vaisseau spatial, les analyses médicales auxquelles ils nous ont soumis… Un des leurs parlait anglais, il m’a montré une carte du ciel pour que je comprenne d’où ils venaient.»

Le psychiatre, qui reconnaît la bonne foi du couple, diagnostique un cas de fantasme partagé.

Stress et Guerre froide

Mais leur témoignage possède une force qu’aucune logique peut contrer: pour la première fois, les créatures extraterrestres sont décrites avec précision, pour le bonheur de tous les scénaristes hollywoodiens. Ainsi, après s’être répandus dans l’inconscient de Barney, les «petits-gris» sortent à l’air libre pour conquérir le monde: en 1965, l’histoire des Hill fait la couv’ du Boston Traveler; un an plus tard, le best-seller The Interrupted Journey, puis le téléfilm The UFO Incident en 1975 achèvent de faire des Hill un couple star.

«On recevait des centaines d’appels de gens qui soutenaient avoir été enlevés dans des circonstances identiques. J’ai gardé mon calme, je suis une travailleuse sociale vous savez, je connais les effets des hallucinations…» conclura Betty. Sauf qu’il n’est pas besoin de recourir au LSD pour expliquer ces étranges visions.

Ses cinq dates-clés

  • 1920: naissance de Betty Hill
  • 19 septembre 1961: prétend s’être fait enlever par les extraterrestres avec son mari Barney
  • 1963: début des séances d’hypnose avec le docteur Benjamin Simon
  • 1966: publication du futur best-seller Interrupted Journey, de John G. Fuller
  • 2004: Betty meurt d’un cancer à 85 ans

Une piste en particulier retient toute l’attention des chercheurs: les Hill vivaient
à côté d’une base militaire. Or, dans un rapport publié en 2014, la CIA a admis qu’une partie des «ovnis» observés lors des décennies précédentes n’étaient que des avions de reconnaissance destinés à espionner l’URSS dans le cadre du programme U-2 (mené entre 1954 et 1974).

«La plupart des observations d’ovnis de l’époque font sans doute référence à des armes développées dans le contexte de la Guerre froide», confirme François Louange, ingénieur et expert ufologue pour le Geipan. «Quand l’histoire de Betty a été médiatisée, l’Amérique était déjà plongée dans la paranoïa depuis une quinzaine d’années, analyse Émilia Robin Hivert, directrice des études à l’Institut Georges Pompidou et spécialiste de la Guerre froide. Entre 1950 et 1960, les exercices de défense passive étaient le quotidien des Américains, qui construisaient des abris antiatomiques dans leurs jardins. La catastrophe semblait imminente, la course aux armements du gouvernement faisait écho à une menace invisible que tout un chacun pouvait ressentir.»

L’enlèvement des Hill, un effet du stress? Peut-être. En 2015, un vétéran de l’armée, George Filer, déclarait au Daily Express avoir cru voir plusieurs ovnis alors qu’il servait au Vietnam et que ce type d’observations se produisait encore aujourd’hui sur d’autres terrains de guerre.

I want to believe

Malgré des investigations minutieuses menées par l’ufologue Marjorie Fish en 1966, qui a fini par trouver une correspondance entre une carte du ciel reproduite par Betty sous hypnose et la constellation de Zeta Reticoli, l’histoire n’a fait douter aucun scientifique sérieux. Certains commentateurs ont accusé Betty, en proie à un délire hystérique, d’avoir influencé son mari. D’autres ont attribué ses angoisses initiales au stress causé par les difficultés rencontrées par ce couple mixte dans l’Amérique du début des années 1960, où la déségrégation raciale avait à peine commencé. L’enlèvement extraterrestre n’aurait été qu’un moyen pour le couple d’exprimer son angoisse sociale, qui aurait trouvé un fort écho dans une époque baignée par les premiers essais spatiaux, la littérature d’Isaac Asimov et les films de sci-fi.

Reste la question de la description très précise des aliens, rapportée par le couple Hill –des petits hommes aux grands yeux, à la peau grisâtre, sans cheveux ni nez, ni oreilles– qui constitue encore aujourd’hui peu ou prou l’image d’Épinal du petit homme vert.

En 1990, un chasseur de mythe américain révélait l’origine probable de cette représentation: un épisode de la série de science-fiction The Outer Limits, présentant des aliens similaires et diffusé deux semaines avant la mésaventure des Hill. Jusqu’à sa mort en 2004 à 85 ans, Betty a toujours nié avoir vu cet épisode. Veuve depuis 1969, elle a passé ses dernières années entourée par huit chats et le buste en plâtre d’un extraterrestre qu’elle appelait Junior, persuadée que les petits-gris allaient débarquer massivement sur Terre. Sa maison était devenue un lieu de pèlerinage pour des milliers de passionnés, qui la suivaient dans ses excursions à la recherche du futur site d’atterrissage.

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