Monde

Depuis les attentats de Bruxelles, le Brexit semble plus que jamais possible

Alex Massie, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 02.04.2016 à 11 h 41

Voilà une autre façon dont le terrorisme menace l’UE.

Une militante pro-Brexit à Londres le 19 février 2016 | NIKLAS HALLE'N/AFP

Une militante pro-Brexit à Londres le 19 février 2016 | NIKLAS HALLE'N/AFP

Édimbourg (Écosse)

Même au milieu d’une tragédie, la politique ne cesse jamais. Alors que les responsables belges étaient encore en train de dénombre les corps, certains Européens ont décidé de s’écarter de l’horreur immédiate de ces attentats –qui deviennent, hélas, une triste routine–pour étudier l’impact que ce dernier affront pourrait avoir sur une toute autre question: cet acte de terrorisme peut-il accroître le risque que la Grande-Bretagne quitte l’Union européenne et porte ainsi un coup à la viabilité du projet européen dans son ensemble?

Tout ou presque dans la politique britannique est désormais perçu par le prisme du référendum du mois de juin sur l’appartenance ou pas du pays à l’Union européenne. Le futur du Premier ministre David Cameron –et une bonne partie de son héritage– est suspendu à l’issue de ce référendum. Mais, à dire vrai, cela importe bien moins que la grande question de savoir si le référendum peut permettre de répondre à deux autres questions plus importantes encore: quel pays est donc la Grande-Bretagne et quel est son rôle dans le monde?

Relation contractuelle

La relation de la Grande-Bretagne avec l’Europe a toujours été provisoire et contractuelle: presque aucun politicien britannique n’a parlé des valeurs du «projet européen». L’enthousiasme britannique pour l’Union européenne se résume presque entièrement à la création toujours en cours d’un marché commun. Le ressentiment à l’égard des règlements et des lois de l’Europe est profond et menace de piétiner ce que les eurosceptiques tendent à considérer comme les anciennes libertés britanniques.

Certains eurosceptiques, désireux de tirer parti de tout événement susceptible d’augmenter leurs chances de voir la Grande-Bretagne quitter l’Europe, ont vite repéré l’opportunité offerte par la tuerie à Bruxelles. Mike Hookem, membre du Parti de l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip) au sein du Parlement européen, a ainsi déclaré que «cet acte de terrorisme horrifiant nous montre que le manque de contrôle aux frontières et la liberté de mouvement offerts par Schengen constituent une menace pour notre sécurité».

Le Royaume-Uni ne fait pourtant pas partie de l’espace Schengen, constitué de vingt-six pays dont les contrôles aux frontières ont été abolis, mais le message est clair: faire partie de l’UE rend plus probable qu’un tel acte se produise en Grande-Bretagne. Il n’a manifestement guère à l’esprit que le dernier attentat majeur en Grande-Bretagne –celui du 7 juillet 2005, qui avait tué cinquante-deux Londoniens– avait été conçu et exécuté par des islamistes nés en Angleterre. La nuance est souvent la première victime de la politique et, bien souvent, la décence en est la seconde.

Voilà qui ajoute encore au sentiment croissant qu’il y a quelque chose de pourri au royaume d’Europe

Hookem a par la suite brodé sur sa déclaration, tweetant que «Cameron dit que nous sommes plus en sécurité dans l’UE. Eh bien je suis au centre de l’UE [à Bruxelles] et je ne me sens pas très en sécurité». Nigel Farage, leader de l’Ukip, a fait savoir qu’il aurait été sage d’attendre «quelques heures» avant d’exprimer de tels sentiments, mais que Hookem n’avait «pas tort».

D’autres eurosceptiques ont acquiescé. Selon Michael Howard, prédécesseur de Cameron à la tête du Parti conservateur, «l’Union européenne, dans sa forme actuelle, est un projet défectueux et défaillant qui rend ses habitants plus pauvres qu’ils ne devraient l’être et que ne parvient même pas à les protéger». George Eustice, ministre eurosceptique du gouvernement Cameron a averti que l’accord de Schengen qui permet de voyager sans frontières permet «aux terroristes de se déplacer librement». Ce n’est donc qu’en quittant l’UE, disent-ils, que la Grande-Bretagne pourra regagner le contrôle de ses frontières et en protéger ses citoyens.

Désillusion

Mais que disent ceux qui souhaitent rester dans l’Union? Avant même que les bombes n’explosent à Bruxelles, Theresa May, secrétaire d’État à l’intérieur, avertissait: «Sur le front de la sécurité, nous avons de bonnes raisons d’être membre de l’Union européenne.» Quitter l’UE ne mettrait certes pas un terme aux coopérations transfrontalières en matière de police et de contre-terrorisme, mais compliquerait, dit-elle, cette coopération. «Le niveau de menace au Royaume-Uni est sévère, ce qui signifie qu’une attaque terroriste est hautement probable. Nous savons que, depuis le mois de novembre 2014, sept complots terroristes ont été déjoués au Royaume-Uni. Ce qui importe, c’est que nous travaillions avec les autres pour nous assurer de pouvoir répondre à la menace.» Pour sa part, Cameron a suggéré qu’il était «inapproprié» de lier les attentats de Bruxelles à la campagne du référendum.

Il est difficile d’imaginer pire scénario pour les partisans du maintien dans l’Union qu’un nouvel attentat en Europe et des titres de journaux sur l’incapacité des dirigeants européens à parer à la menace de l’EI. Voilà qui ajoute encore au sentiment croissant qu’il y a quelque chose de pourri au royaume d’Europe. Les effets contraignants de la Banque centrale européenne –l’austérité imposée a été sans doute particulièrement ressentie dans le sud de l’Europe mais l’impact des carcans fiscaux imposés à la Grèce ou à l’Espagne s’est fait sentir ailleurs. Cette attitude a miné l’idée d’effort commun qui sous-tendait autrefois le projet européen. Et elle a également mené à une diminution de l’enthousiasme européen à gauche, une désillusion qui menace d’égaler l’ancienne suspicion de la droite à l’égard de Bruxelles.

Pire encore, la crise des migrants à laquelle l’Europe n’a toujours pas trouvé de solution claire sert de contexte au référendum mal avisé de Cameron. Combiner une reprise économique chaotique à une immigration manifestement incontrôlable –en dehors et à l’intérieur de l’U– à la crainte du terrorisme, et les conditions d’un regain populiste sont bel et bien réunies.

Les eurosceptiques britanniques affirment qu’ils ne souhaitent pas se retirer du monde. Ils insistent sur les bénéfices libérateurs d’un départ de la Grande-Bretagne de l’Union et font miroiter la réapparition d’une nation redevenue vraie puissance économique, libre de négocier ses propres accords avec le reste du monde. Loin d’être isolationnistes, ils se considèrent même comme des internationalistes. Par contraste, Cameron et ses alliés favorables au maintien craignent que le départ de l’UE n’affaiblisse l’influence de la Grande-Bretagne dans le monde. Le débat est, en son cœur un conflit entre deux conceptions de la souveraineté dans une modernité globalisée et hautement connectée.

Cameron affirme que l’appartenance à l’UE offre à la Grande-Bretagne de jouer sur les deux tableaux: faire partie du club pour les décisions qui comptent sans être assujettie aux responsabilités les plus onéreuses de l’Union (comme Schengen). Le discours demeure périlleux, et il est encore plus difficile à tenir en période de tragédie. Il ne devrait donc pas être surprenant qu’après les attentats de Paris et de Bruxelles, le Brexit, autrefois considéré comme inenvisageable, soit plus envisageable plus que jamais.

Alex Massie
Alex Massie (1 article)
Journaliste
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