Culture

Les musées peuvent-ils s’affranchir de l’histoire de l’art?

Rémi Guinard, mis à jour le 09.04.2016 à 16 h 46

Avec l'exposition «Carambolages» au Grand Palais, le commissaire Jean-Hubert Martin offre un regard neuf et inspiré sur la manière dont peuvent être présentées les œuvres au public.

Photos de l'expo «Carambolages» sur Instagram.

Photos de l'expo «Carambolages» sur Instagram.

Tout récemment, en guise de conclusion d’un texte joint à l’invitation au vernissage d’un artiste contemporain dans une galerie parisienne, on pouvait lire ces lignes, signées d’une historienne d’art: «il (l’artiste en question) n’a pas envie de figer les choses et préfère laisser le spectateur libre de ses associations». Et d’énoncer pour finir que ledit artiste «crée cet espace d’attention ou de questionnement où le sens prêté aux œuvres peut se faire et se défaire. Nous en sommes les libres et nécessaires interprètes». J’ai bien ri: comment exprimer un parfait truisme de façon plus nébuleuse? Que l’artiste n’ait jamais directement la main sur l’appréciation de celui qui observe son œuvre, et qu’en retour tout regard sur celle-ci soit subjectif par nature, cela relève du lieu commun.

Mais précisément, l’histoire de l’art existe pour canaliser le regard, le replacer en perspective. Et les conservateurs de musée travaillent à cette remise en ordre. C’est leur rôle: n’ont-ils pas la légitimité du savoir? Ils sont là justement pour assigner la «libre interprétation» du public à une hiérarchie, la soumettre à une chronologie, à une généalogie. Pour inférer que si, en effet, chacun est libre détenteur de sa propre perception, toutes n’ont pas la même profondeur de champ.  La subjectivité peut –aussi– s’étayer de l’érudition. Tant mieux.

Libre associations

L’exposition «Carambolages» se tient jusqu'en juillet au Grand Palais sous les auspices de Jean-Hubert Martin, ancien directeur du Musée national d’Art moderne, du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, patron, plus tard, du Museum Kunst Palast de Düsseldorf, commissaire, en outre, d’une exposition alors controversée: «Les Magiciens de la terre», en 1989. L’an passé, il était encore le commissaire de l’exposition «Le Maroc contemporain» à l’Institut du monde arable. 


C’est dans cette mouvance au long cours que le grand ordonnateur de ces actuels «Carambolages» prend sciemment le contrepied du discours savant. Dédaignant les abris bien aménagés de l’histoire de l’art, Jean-Hubert Martin adopte, au pied de la lettre, la posture  du spectateur «libre de ses associations», comme disait plus haut madame. C’est à dire hors de tout impératif chronologique ou esthétique prédéterminé. Récusant toute approche académique, il épouse, ce faisant, le point de vue de l’amateur d’art –du dilettante, du collectionneur se forgeant son propre musée imaginaire sans se préoccuper outre mesure des qualifications et références patentées.

Sculptures, peintures, art primitif, vidéos…

De fait, «l’espace d’attention» prêté aux œuvres se fait et se défait dans une grande souplesse de manœuvre: celles-ci ne sont plus questionnées en fonction de leur inscription dans une continuité narrative, mais, empiriquement, pour leurs affinités formelles ou symboliques supposées. «Carambolages» s’offre ainsi pour un immense cabinet de curiosités (au cheminement toutefois balisé par des cartels mobiles, sur petits écrans muraux, dans une scénographie très architecturée). Combinant vidéos, sculptures, installations, peintures, associant art primitif, créations contemporaines, toiles classiques, gravures, dépliant les styles, les époques, les formes et les formules plastiques, le parcours décide souverainement des analogies qui autorisent que les œuvres se percutent entre elles. Pas d’audioguide, d’ailleurs: signe supplémentaire du refus d’un discours érudit imposé au visiteur. Pour les notices, prière de se reporter au catalogue, si l’on veut.

L’exposition fait la part belle à des pièces magnifiques exhumées de collections particulières, ce qui ajoute à sa tonalité très personnelle

On pourra trouver le procédé facile, voire trivial. N’empêche que l’œil, dégagé de tout appareillage didactique, y trouve un ravissement neuf: une telle proposition nous change sacrément des manifestations thématiques ou monographiques qui se succèdent (avec succès, au demeurant) dans les grandes institutions muséales, mais sur un mode de plus en plus idolâtre (et tout particulièrement pour les hautes figures de l’art moderne). 

Beautés dés-ordonnées

À l’heure où les médiateurs ont autorité sur les artistes (qu’ils soient vivants ou morts), et où l’impératif patrimonial finit par coffrer toute expression vitale (depuis la mode jusqu’à l’art culinaire), il est tout de même rafraîchissant de voir confrontés, par exemple, un crâne de Bornéo et une Sainte Lucie du XVIIe siècle, une coupe en forme de sein millésimée 1810 et une peau américaine du XVIIIe siècle, une cuirasse d’officier trouée lors de la bataille de Wagram (1809) et un bouclier du Kenya, une toile fort comique de Clovis Trouille datée 1946 et une Destruction de Sodome et Gomorhe du XVIIe siècle, une Vierge prussienne du moyen-âge et une «extase» baroque signée Vincente Carducho, un «pendu» de Boltanski et une momie péruvienne du Ier siècle avant J.C., un soufflet de forge du Gabon et une Artémis romaine!  

Rapprochements intuitifs, guidés par la seule lampe-torche bien allumée du regardeur, dans le prisme de conjonctions formelles ou thématiques non tant arbitraires que subjectives: du cercle à la mort, de la main à la guerre, du carré au désir… Art majeur? Art mineur? Œuvres de référence? Peu importe! L’exposition fait d’ailleurs la part belle à des pièces magnifiques exhumées de collections particulières, ce qui ajoute à sa tonalité très personnelle, et à la saveur de ses trouvailles.  

Sous le titre Beautés dés-ordonnées & Décloisonnement, texte liminaire de la partie Essais du catalogue ( un second recueil , séparé, rassemble quant à lui les commentaires des œuvres), Jean-Hubert Martin ne craint pas de s’en prendre, d’une part, au dogmatisme d’une histoire de l’art qui, d’après lui, «fonctionne à partir de deux schémas récurrents: l’évolution et l’influence» en abstraction du fait qu’«il n’y a pas de règle absolue pour la création»; d’autre part, à l’inflexion ethnocentrique de son récit, tel que fomenté par la profession selon «une arborescence allant de la préhistoire à nos jours où l’Occident a la place du tronc». «La facilité consiste alors à expliquer chaque œuvre par sa place dans  cette évolution linéaire: l’artiste dépend de son prédécesseur et annonce son suiveur.»

La doxa des musées reste fidèle à une hiérarchie des grandes figures qui nous parlent peu

Jean-Hubert Martin 

Un dialogue d'aujourd'hui

Pour Jean-Hubert Martin, cette méthode esquive «la pensée visuelle qui anime les artistes», et par laquelle circule «entre eux les signes et les formes sans passer par la verbalisation», [...] «les correspondances qui tissent des liens visuels entre les œuvres, révélant des préoccupations communes au-delà des siècles» à travers un «type d’œuvres souvent atypiques et étranges». Celui-là même à partir duquel «s’est opéré la sélection» pour l’exposition «Carambolages», en prenant pour socle «l’atelier» de l’artiste. Dès lors, explique l’auteur, au rebours de la «doxa des musées (qui) reste fidèle à une hiérarchie des grandes figures qui nous parlent peu», il se sera agi, réfutant l’axiome des catégories spatiotemporelles, de «rechercher à toucher le visiteur avec des œuvres qui lui parlent aujourd’hui».

Remettant en cause la taxinomie qui préside généralement à la monstration des œuvres, l’exposition iconoclaste signée par Jean-Hubert Martin est bel et bien la mise à l’épreuve un affranchissement radical, proposant une «pensée visuelle» plutôt qu’un pensum exposé. Étrillant par ailleurs un «milieu de l’art contemporain totalement amnésique»  alors que «nous vivons dans un monde fini dont les cultures matérielles sont répertoriées et inventoriées», tout en estimant «vain d’essayer d’y trouver à toute force une beauté intangible qui serait un dénominateur commun à toutes ces créations», contre ces «valeurs» qui «sur le marché commercial aussi bien qu’intellectuel […] se donnent comme des absolus intemporels», Jean-Hubert Martin en appelle au goût, dans ce qu’il a de fluctuant, capricieux et impondérable. Un goût véhiculé par les amateurs d’aujourd’hui: vous et moi, en somme. Prenant la parole, il la rend aussi au visiteur. Stimulant, non?

Exposition «Carambolages»

Grand Palais. Galeries nationales. Jusqu’au 4 juillet 2016.
 

Catalogue Carambolages, sous la direction de Jean-Hubert Martin. RMN, 320p. ( ouvrage en accordéon, accompagné de deux livrets brochés). 49€.

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Rémi Guinard
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