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Les doubleurs vont-ils devoir prendre leur retraite?

Raphaëlle Elkrief et Stylist, mis à jour le 22.05.2016 à 17 h 42

Enquête dans le milieu de la VF.

Les doubleurs sont la cinquième roue du carrosse de la grande famille du cinéma | Daniel Oines via Flickr CC License by

Les doubleurs sont la cinquième roue du carrosse de la grande famille du cinéma | Daniel Oines via Flickr CC License by

Séquence d’ouverture de la cérémonie des César 2016. Florence Foresti se la joue patronne de late show façon Amy Schumer, et se fend d’un sketch de facture américaine, tout en caméos dans des scènes de grands films. En plein remake de Black Swan de Darren Aronofsky, alors qu’elle donne une réplique imaginaire à un Vincent Cassel anglophone, elle lui demande de switcher en version française (VF), avant de se raviser face au ridicule de l’acteur se doublant lui-même: «Ah non, c’était mieux avant, parce que là vous êtes tout désynchronisé.»

Évidemment, le gratin du cinéma français s’esclaffe, mais, au détour de sa vanne, Florence plante la toile d’un dilemme qui agite autant les spectateurs que l’industrie: dans un monde sous perfusion d’anglais et de productions américaines, le doublage est ringard, d’accord, mais comme le téléspectateur moyen patauge dans la langue de Shakespeare et que ça l’agace de lire des sous-titres: on fait quoi?

Exception culturelle

Pour vous, les comédiens de doublage, c’est Farrugia qui fait Eddy Mitchell dans La Cité de la peur ou encore ce parfait inconnu (il s’appelle Med Hondo) qui a cet incroyable don de posséder à la fois la voix de Morgan Freeman, d’Eddie Murphy et de l’âne dans Shrek? Ça vous fait marrer, mais les principaux concernés moins. Alors, histoire de s’offrir un sursaut d’orgueil, l’Ataa (Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel) organise depuis 2012 sa propre cérémonie des César.

Ainsi, le 29 janvier 2016, l’association remettait les prix du meilleur doublage/sous-titrage. Comme dans tout raout, on est content de se retrouver entre collègues et ça envoie de la blague d’initiés… Après tout, les motifs de réjouissances ne manquent pas: le Français est traditionnellement nul en anglais (pour preuve, selon l’indice EF de maîtrise de l’anglais nous pointons en 24e position des pays européens... sur vingt-sept, pas de quoi pavoiser…). Du coup, le travail des doubleurs a historiquement permis que les programmes et films étrangers soient vus par le plus grand nombre.

Incontournables, ces gens-là n’ont pourtant que très peu de reconnaissance. Déjà bien contrariés d’être la cinquième roue du carrosse de la grande famille du cinéma, ils doivent désormais composer avec des conditions compliquées. Juliette De La Cruz, présidente de l’ATAA, s’en agace:

«Avec les sorties internationales de film, on doit parfois travailler dans la précipitation, sur des supports sans effets spéciaux ou qui ne sont pas encore montés. On ne voyait pas ça il y a vingt ans.»

Les sous-titres, c’est en moyenne une semaine de travail par épisode contre deux à trois pour un doublage

Juliette De La Cruz, présidente de l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel

Et encore, c’est pour le cinéma. En matière de séries, c’est pire. Depuis plusieurs années, afin de contrer streaming et torrents, les chaînes comme OCS et Canal+ proposent des séries dès le lendemain de leur diffusion outre-Atlantique. Résultat, elles sont d’abord présentées en VO sous-titrée, format moins cher et moins fastidieux avant d’être doublées dans des délais toujours plus courts. «Les sous-titres, c’est en moyenne une semaine de travail par épisode contre deux à trois pour un doublage», éclaire Juliette De La Cruz.

Et l’arrivée de Netflix en France, en 2014, n’a fait qu’amplifier les craintes de devoir rogner sur la qualité pour pouvoir suivre le rythme de diffusion effréné du site. L’arrivée de la VO sur des chaînes grand public vient troubler un royaume dans lequel le français a longtemps été la seule voix, ce qui explique que vous n’ayez rien compris pendant toutes ces années à ces histoires de «repas de famille» autour d’une dinde où tout le monde se dit merci.

Mais notre anglais niveau zéro (en témoigne le légendaire «win the yes needs the no to win against the no» de J.-P. Raffarin) n’est pas l’unique responsable de cette passion française pour le doublage. Il s’agit aussi d’une sombre histoire de protectionnisme. «En 1949, pour faire face à la toute-puissance d’Hollywood, la France a créé une loi obligeant les films étrangers à être doublés», explique le réalisateur Thierry le Nouvel, auteur de Le Doublage et ses métiers. Une «exception culturelle française» qui a fermé la porte à la VO pendant des décennies.

VF, version floue

Si le doublage est autant moqué, décrié et parodié, c’est aussi qu’il a parfois donné le bâton pour se faire battre, avec du travail franchement bâclé. Et même les meilleurs n’y échappent pas. En janvier 2016, Netflix devenait la risée du web français au moment de la mise en ligne de Dumbbells. Le film de Christopher Livingston était tellement mal doublé qu’on aurait cru, au mieux, un épisode des «Tutotal», les détournements de tutos vidéo d’Arte, au pire, un vieux fake. Penaude, la plateforme avait fini par retirer le titre de son catalogue français. Outre l’amateurisme de ses doubleurs (une bande de copains qui n’imaginaient jamais que ce serait diffusé) l’affaire rappelle d’autres ratés, à l’instar du carnage du doublage de la série Dexter sur TF1.

Synchronisation hasardeuse, traductions approximatives et voix mal calibrées sont autant d’eau apportée au moulin des anti-VF. Mais l’argument massue des défenseurs de la version originale, c’est l’impossibilité de traduire littéralement la culture américaine. Affligés par les doublages des Simpsons ou The Big Bang Theory, des téléspectateurs latino-américains ont même lancé une pétition sur Change.org et un appel sur Twitter (#NoAlDoblaje, non au doublage) pour demander aux chaînes de leur offrir de la VO sous-titrée.

Le problème est bien sûr connu des spécialistes. «On se creuse la tête pour retranscrire au mieux les blagues en français, concède Emmanuelle Bouziguet, directrice postproduction chez Nice Fellow, qui a notamment adapté en français la série comique de NBC Brooklyn Nine-Nine ou 24 heures chrono. C’est parfois très compliqué, par exemple quand la blague joue sur le double sens d’un terme anglais. Donc, oui, avec la VF on perd indéniablement des choses.»

On se creuse la tête pour retranscrire au mieux les blagues en français. C’est parfois très compliqué, par exemple quand la blague joue sur le double sens d’un terme anglais. Donc, oui, avec la VF on perd indéniablement des choses

Emmanuelle Bouziguet, directrice postproduction chez Nice Fellow

Et ce n’est pas le seul écueil que l’on rencontre en France. Alors que nos compatriotes ont supporté les images du plan à trois sous poppers de Plus Belle La Vie, il est fréquent que les diffuseurs profitent du processus de doublage pour épurer sans vergogne les programmes:

«Les chaînes françaises sont très regardantes sur les noms de marque, le tabac, le sexe ou l’alcool, poursuit Emmanuelle Bouziguet. Soit les adaptateurs se chargent d’alléger les propos, soit ce sont carrément les distributeurs qui nous fournissent une version plus soft. Netflix envoie parfois un cahier des charges en fonction du pays.»

Et voilà comment, dans la version française de la série Grey’s Anatomy, un chirurgien préconise «un bol de riz» plutôt qu’une clope à un patient stressé ou comment, dans les années 1980, le coming-out de Steven dans le soap Dynastie, «I’m gay, dad», est devenu en français «je suis malade».

Chacun sa life

En fait, le doublage est dans la ligne de mire de tout le monde. En plus des puristes, agacés que Patrick Swayze, Bill Murray et Buzz de Toy Story ne soient qu’une seule et même personne (a.k.a. Richard Darbois), les politiciens y vont aussi de bon cœur. En 2012, le député UMP Denis Jacquat déposait un projet de loi pour rendre la VOST obligatoire à la télévision, initiative qu’on retrouvait aussi en 2015 dans le projet électoral du parti conservateur espagnol, pays autant en délicatesse que nous sur cette question épineuse. L’objectif? Allier l’utile à l’agréable en transformant les heures de binge-watching en cours de LV1.

Alors que les pro-VO et pro-VF semblent aussi irréconciliables que les fans de Beyoncé et de Taylor Swift, Juliette De La Cruz y voit une fracture sociétale doublée d’un débat snob. «C’est l’éternel schisme entre la VO pour l’élite et la VF qui serait pour les ploucs», lâche-t-elle sans ambages. Une posture qui aurait conduit des salles de cinéma parisiennes à opter pour une programmation en VO; un peu pour le standing et un peu, officieusement, pour «exclure de leurs salles une certaine partie de la population, originaire de banlieue, qui ne serait pas familière avec l’usage des sous-titres».

Bref, entre vous qui binge-watchez depuis des années des séries mal sous-titrées par des fans pétris de bonnes intentions mais sans diplôme de LEA et votre mère qui met pause toutes les quatre secondes parce qu’elle n’arrive pas «à regarder l’image et à lire en même temps», les chaînes ont peut-être enfin trouvé une solution avec les programmes en version multilingue (VM) qui donnent le choix entre VO(ST) et VF. Chez Arte, où l’on propose déjà des programmes VM, on imagine même un avenir plus radical. «Dans une dizaine d’années, on peut imaginer que nous proposerons certains programmes en anglais uniquement, le même jour qu’aux États-Unis et que les versions traduites suivront», prédit Andreas Schreitmüller, directeur de l’unité cinéma et fiction de la chaîne.

Serions-nous alors aussi vieux jeu à raconter nos soirées télé en VF que nos parents lorsqu’ils parlent d’«Antenne 2»? «Certaines voix françaises sont très appréciées, au point de faire partie de notre patrimoine culturel», affirme Thierry Le Nouvel. D’ailleurs, les fans ont subi des mues traumatisantes. Imaginez un peu le choc de ceux qui avaient connu leurs premiers émois avec le Leonardo DiCaprio de Romeo + Juliet et qui se retrouvent tout à coup à devoir composer avec sa nouvelle voix dans Inception… La voix est tellement importante que la perte de l’interprète peut carrément dicter le sort de son personnage. Résultat, plutôt que de se prendre la tête, les créateurs de South Park se sont résolus à tuer le chef cuistot quand le chanteur Isaac Hayes, qui lui donnait sa voix, a cassé sa pipe. Tout simplement.

Raphaëlle Elkrief
Raphaëlle Elkrief (17 articles)
Journaliste chez Stylist.
Stylist
Stylist (116 articles)
Mode, culture, beauté, société.
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