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La guerre froide entre Apple et le FBI est loin d'être finie

JEWEL SAMAD / AFP.

JEWEL SAMAD / AFP.

Comment le FBI a-t-il réussi à déverrouiller l'iPhone du tueur de San Bernardino? Qu'y a-t-il trouvé? Quel sera l'impact pour la marque à la pomme? Le dénouement provisoire du dossier apporte plus de questions qu'il ne fournit de réponses.

Le FBI a donc finalement décidé de retirer le recours en justice par lequel il souhaitait forcer Apple à lui donner accès aux données du téléphone d'un des terroristes auteur de l'attentat de San Bernardino, qui a causé la mort de 14 personnes en décembre 2015. Le Département américain de la Justice a en effet annoncé avoir trouvé un moyen de déverrouiller l'iPhone en question sans l'aide d'Apple. Comme nous l'expliquions ce matin, cette décision soulève pourtant plus de questions qu'elle n'en résout.

Comment le FBI a-t-il réussi à déverrouiller le téléphone?

C'est l'une des questions centrales de l'affaire. Il y a un peu plus d'un mois, le 16 février, les autorités américaines assuraient avoir épuisé tous les moyens à leur disposition et se tournaient vers Apple en dernier recours. Le 21 mars, pourtant, le Département de la Justice prenait tout le monde de court en demandant de repousser une audience très attendue. Comme l'explique Quartz, «le FBI avait alors révélé qu'il avait peut-être trouvé un moyen de pénétrer dans le téléphone qui ne nécessitait pas l'aide d'Apple. Cette aide viendrait de l'entreprise israélienne Cellebrite, qui est capable d'extraire les données d'appareils mobiles».

Les autorités américaines refusent cependant de dévoiler aujourd'hui si Cellebrite est bien derrière cette solution ou même comment elles ont réussi à déverrouiller l'appareil, détaille le Guardian:

«Lors d'une conférence téléphonique entre des journalistes et des membres du département de la Justice, personne n'a donné de détails sur la technique utilisée, à part sur le fait que cela venait d'une source extérieure au gouvernement américain. [...] Les membres du département de la Justice ont refusé de dire si le gouvernement allait partager cette technique avec Apple. Le faire amènerait probablement l'entreprise à corriger ce problème de sécurité. Cela laisse donc le département de la Justice face à un choix compliqué: rendre tous les iPhones plus sûrs et empêcher les hackers et les autres gouvernements d'y avoir accès, ou conserver cette technique d'investigation.»

Est-ce que le FBI a trouvé ce qu'il cherchait dans le téléphone?

Il est encore trop tôt pour le dire. Comme l'indique le New York Times, «les enquêteurs du FBI ont commencé à examiner le contenu du téléphone, mais ils n'ont pas annoncé ce qu'ils avaient identifié jusque-là, s'ils avaient bien identifié quoi que ce soit»:

«Un haut responsable qui souhaite rester anonyme explique qu'il est possible que les autorités ne trouvent rien d'utile dans le téléphone.»

Pourquoi est-ce que le gouvernement américain ne maintient pas son recours pour être sûr d'avoir accès aux données la prochaine fois?

Vous vous souvenez peut-être que le gouvernement américain était passé par une vieille loi datant du XVIIIe siècle, le All Writs Act, pour essayer de forcer Apple à coopérer. Mais comme l'explique justement TechCrunch, «le All Writs Act ne fonctionne pas s'il y a une alternative»: pour s'appuyer dessus, le gouvernement américain devait prouver que seul Apple était en mesure de déverrouiller le téléphone. Or, cela ne semble plus être le cas aujourd'hui:

«C'est pour cela que le gouvernement abandonne l'affaire. Maintenant que le FBI a trouvé une alternative qui marche, le All Writs Act ne fonctionne plus, ce qui rend la requête originale invalide. Et bien sûr, maintenant que le FBI a accès aux données de Farook, il n'y a même plus d'affaire. L'enquête sur les attentats de San Bernardino va suivre son cours.»

Est-ce que cela marche avec tous les iPhones?

Impossible de le savoir tant que les autorités américaines ou quelqu'un ayant connaissance des détails techniques du dossier ne communiqueront pas sur ce point. Le Guardian indique que le gouvernement américain a uniquement souhaité confirmer que cette technique marchait avec le modèle qu'avait Farook (un iPhone 5c sous iOS9), mais n'a pas donné de détails qui permettraient de savoir si cela marcherait avec d'autres modèles qui utilisent le même système d'exploitation.

La semaine dernière, le Guardian indiquait déjà que la gouvernement américain avait décidé de classifier «une méthode prometteuse» qui permettrait d'avoir accès aux iPhones.

Ce dénouement constitue-t-il une bonne ou une mauvaise nouvelle pour Apple?

Difficile à dire. La bonne nouvelle, pour le groupe de Tim Cook, est qu'il n'aura pas à créer de précédent: il refusait d'aider les autorités américaines parce qu'il avait peur d'ouvrir une boîte de Pandore qui permettrait au gouvernement américain (et à d'autres...) de le forcer à lui venir en aide à chaque fois qu'il aurait affaire à un téléphone verrouillé. Certains avaient même remis en cause les arguments initiaux du FBI, estimant qu'il était bien en mesure de déverrouiller le téléphone mais qu'emmener Apple devant la justice lui permettrait de «créer le dangereux précédent qu'il souhaite depuis de nombreuses années», comme l'affirme Evan Greer de Fight for the Future.

Comme le souligne The Verge, «si l'on ne connaît pas la nature exacte de ce qu'a fait le gouvernement, ou combien d'iPhones différents il est désormais en mesure de déverrouiller, il est peu probable que cela lui accorde les larges pouvoirs que lui aurait permis le système qu'il voulait forcer Apple à développer».

Reste par ailleurs que le gouvernement américain ne veut donc pas dire comment il a réussi à déverrouiller le téléphone, ce qui indique que n'importe quel iPhone 5C tournant sous iOS9 est potentiellement accessible par lui. Apple va sans doute essayer, au cours des prochaines semaines, de savoir comment le FBI a réussi cette petite prouesse pour corriger cela, et Wired indique que la marque à la pomme pourrait essayer d'obtenir une réponse à une autre question:

«Apple avait indiqué à des journalistes, la semaine dernière, que si les agents fédéraux arrivaient à accéder au téléphone, l'entreprise chercherait à savoir quelle méthode avait été utilisée pour savoir s'ils avaient bien réussi à pénétrer à l'intérieur ou s'ils avaient juste affirmé cela pour sauver la face et se retirer de cette affaire. Mais Apple pourrait ne jamais obtenir de réponse si le gouvernement classe tout ceci secret défense.»

De son côté, Apple a officiellement réagi en indiquant que cette «affaire n'aurait jamais dû arriver devant le juge»:

«Nous continuerons à aider les autorités dans leurs enquêtes, comme nous l'avons toujours fait, et nous continuerons à augmenter la sécurité de nos produits alors que les menaces et les attaques contre nos données se font plus fréquentes et sont plus sophistiquées. Apple croit fermement que les citoyens américains et du monde entier méritent qu'on protège leurs données, méritent d'être en sécurité et ont droit à leur vie privée. Sacrifier l'un pour l'autre ne fait que mettre des personnes et des pays en plus grand danger.»

Est-ce que l'affaire est finie?

La décision du gouvernement américain constitue un dénouement provisoire, mais cela ne veut pas dire qu'il ne reviendra pas à la charge s'il est bloqué sur un autre téléphone. Comme le souligne Lily Hay Newman sur Slate.com, «que le FBI ait toujours pu accéder aux données présentes dans le téléphone ou qu'il ait légitimement pensé qu'Apple était son seul espoir, cette affaire contenait des implications qui allaient bien au-delà d'un seul iPhone. [...] Spoiler: ce n'est pas fini.»

Un avis partagé par Esha Bhandari, une avocate de l'association américaine de défense des libertés civiles ACLU, auprès du New York Times: «Ce qui s'est passé dans l'affaire de San Bernardino ne veut pas dire que l'affaire est terminée». Le son de cloche est d'ailleurs le même, très officiellement, du côté du Département de la Justice:

«Que les autorités puissent obtenir des informations numériques cruciales à la protection de la sécurité nationale et à la sécurité du public reste une priorité pour le gouvernement, que ce soit avec en coopération avec des parties qui ont un lien avec ces affaires, ou via le système judiciaire lorsque cette coopération aboutit à un échec. [...] Nous continuerons à poursuivre toutes les options disponibles pour atteindre cet objectif. Cela inclut la recherche de la coopération des fabricants et l'appui sur la créativité des secteurs publics et privés.»

Préparez-vous, la prochaine affaire ne devrait pas tarder à arriver.

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