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Après les attentats, les portraits de la station Maelbeek ont «pris une autre dimension»

Sur le quai de la station Maelbeek, à Bruxelles | Jacques Besnard

Sur le quai de la station Maelbeek, à Bruxelles | Jacques Besnard

Rencontre avec Benoît van Innis, le plasticien belge qui avait décoré la station meurtrie avec des portraits connus par tous les Bruxellois.

Bruxelles (Belgique)

Quand on voyage seul et qu’on s’ennuie en métro, il y a plusieurs moyens de tuer le temps. Dévorer un bouquin, lire un quotidien, se brûler les pupilles sur un écran, s’abîmer les tympans, reluquer les gens, dormir, croquer des scènes de vie à la Riad Sattouf, faire des combats de regards comme dans Les Lascars ou coller sa tête contre la vitre en soufflant comme un bœuf. 

Parmi les partisans bruxellois de cette dernière technique, il est quasiment certain que tous les voyageurs observateurs aient été au moins une fois sortis de leurs pensées par les huit visages dessinés sur les murs de la station Maelbeek, comme le rappelait un article du Vif/L’Express

Ce sera sans doute encore plus le cas dans les prochains mois. Car après l’attentat-suicide qui a frappé la station mardi 22 mars au matin, ces personnages qui observent fixement les passagers chaque jour depuis quinze ans prendront évidemment une toute autre signification.

Personnage réalisé par Benoît van Innis dans la station de métro bruxelloise Maelbeek | Jacques Besnard

«Je n’ai évidemment pas pensé à mon œuvre»

Jeudi 24 mars, 14h30, dans le quartier populaire de Cureghem, à Anderlecht, l’une des dix-neuf communes de Bruxelles. Au moment même où la Belgique est plongée dans le silence et le recueillement en mémoire aux victimes, Benoît van Innis m’ouvre la porte de son bel atelier. Au calme, tranquille, dans cette ancienne imprimerie, entouré par son petit chien, d’une partie de ses œuvres et de nombreux livres posés au sol, le plasticien belge se remet «difficilement» au travail après le choc des attentats:

«Quand j’ai appris qu’il y avait des attaques et notamment dans le métro, je n’ai sûrement pas pensé à mon œuvre. J’ai été comme tout le monde, évidemment très choqué…»

Maelbeek, c’était son bébé. Il en connaît tous les recoins pour les avoir explorés pendant quatre années après qu’une commission artistique l’a choisi en 1996 pour donner un semblant d’âme à cette station qui en manquait alors semble-t-il cruellement:

«Avant, c’était certainement l’une des plus moches de Bruxelles. J’avais visité la station et franchement c’était désastreux. Je me suis vraiment demandé ce que je pouvais faire. Apposer une œuvre dans une telle atmosphère, cela n’avait aucun sens. A Bruxelles, il y a de nombreuses stations dans lesquelles on a placé une œuvre dans un espace quelconque, cela ne marche pas. J’ai appelé un gars de la commission et je lui ai dit que c’était impossible.»

Benoît van Innis dans son atelier | Avec l’aimable autorisation de Benoît van Innis

À l’issue d’une réunion avec des membres de cette même commission, des représentants de la Stib (RATP bruxelloise) et des fonctionnaires de la Région bruxelloise, le Brugeois parvient pourtant à convaincre tout le monde de la nécessité d’avancer la date de rénovation de la station.

Construire un mauvais bâtiment, c’est criminel pour moi, car tu as une influence sur la vie des gens. Bosser dans l’espace public, c’est donc un rapport différent, tu n’as plus la même liberté

Benoît van Innis

«Un des fonctionnaires m’a expliqué que la station Maelbeek allait être rénovée d’ici trois ans. Si j’avais dit oui pour le fric, ils auraient tout rénové après avoir installé mon œuvre. C’était absurde. Je leur ai dit que je voulais travailler avec un architecte et tout refaire. À la fin, ils m’ont demandé avec qui je voulais bosser», rit-il. 

Benoît a deux potes architectes gantois, Henk de Smet et Paul Vermeulen, les collaborateurs sont donc tout trouvés… 

Un point de repos au milieu de l’agitation

À l’époque, Maelbeek est le premier projet d’intégration d’art dans un espace public sur lequel il doit plancher. Ce ne sera pas le dernier. Un travail différent et peut-être plus compliqué à réaliser qu’une simple toile puisque qu’il faut évidemment tenir compte de la spécificité du lieu et bosser en équipe. Pas si facile mais très constructif.

«Quand je suis seul dans mon atelier, si je fais un mauvais tableau, les gens ne sont pas obligés de l’acheter ou de le regarder. Mon engagement social est moindre que pour les architectes. Construire un mauvais bâtiment, c’est criminel pour moi, car tu as une influence sur la vie des gens. Bosser dans l’espace public, c’est donc un rapport différent, tu n’as plus la même liberté… Pendant les quatre ans, on était présents lors de toutes les réunions de chantier, chaque semaine. Les architectes me posaient des questions, et j’étais contraint de réfléchir autrement. On a tout décidé ensemble. Il y a un vrai dialogue qui s’est installé entre tous les protagonistes. Le projet évolue du coup et c’est très intéressant. Maelbeek, c’est une création totale», assure-t-il.

Pas évident de taper dans l’œil des gens dans le métro, un endroit où l’on doit s’entasser, parfois éreinté. Un lieu de passage aussi un peu forcé… L’objectif premier du projet était de faire de Maelbeek un point de repos au milieu de toute cette agitation. D’où le style épuré de la station. Un endroit très clair, calme, sur lequel l’artiste a décidé d’accoler huit portraits dessinés sur du carrelage blanc portugais, comme le fit en son temps Henri Matisse pour décorer la chapelle de Vence dans le sud de la France. Quatre femmes et quatre hommes, au regard un peu mélancolique et inspirés par Monsieur et Madame Tout-le-Monde.

Décoration réalisée par Henri Matisse de la chapelle du Rosaire de Vence, dite aussi chapelle Matisse | avilasal via Flickr CC License by

«Ces huit portraits dispersés sur le quai sont des personnes anonymes qui ressemblent aux passagers dans un métro. Mes personnages regardent devant eux. Ils ne sont ni joyeux, ni tristes. Ils sont là et en même temps ne sont pas là. Dans une rame, il y a beaucoup de gens mais c’est un endroit très individuel, les voyageurs sont bien souvent isolés, chacun dans ses pensées, il y a une notion de vide.…» argumente-t-il dans un français parfait en sortant les huit portraits imprimés sur du papier glacé.

Pour toucher les voyageurs, comme un communiquant, l’artiste s’inspire alors du métro parisien et de ses affiches qui annoncent toutes sortes de spectacles et pièces de théâtre:

«Quand vous êtes dans une station, vous y passez dix secondes, il faut un message direct, il faut qu’il reste dans les têtes. À Paris, on voit souvent une affiche qui nous intéresse et on n’a pas le temps de tout lire. On découvre la date et le nom dans la station suivante. On a voulu donner de la légèreté, une simplicité à cette station, j’ai ainsi trouvé intéressant d’utiliser un dessin aux traits et aux lignes simples. Dans le métro, il y a déjà beaucoup de couleurs avec les distributeurs, les pubs, les gens. L’idée du noir et blanc était aussi de faire ressortir mon travail.»

«Ces huit portraits dispersés sur le quai sont des personnes anonymes qui ressemblent aux passagers dans un métro», explique Benoît van Innis | Jacques Besnard

«Une station différente des autres»

Apparemment, le but a donc été atteint puisque, depuis mardi 22 mars, le plasticien reçoit de nombreux messages de soutien par email ou par téléphone pour le remercier d’avoir élaboré «une station différente des autres».

C’est sûr qu’avec ce drame mes portraits d’inconnus vont symboliser ces hommes et ces femmes qui sont décédés dans la station

Benoît van Innis

À travers ces marques de sympathie, l’artiste s’est rendu compte que, malgré lui, son œuvre allait certainement devenir très symbolique:

«Je ne crois pas qu’il soit nécessaire que les artistes collent à l’actualité. Je pense que l’art ne doit pas nécessairement répondre à l’émotion. Par exemple, même si Picasso n’avait pas réalisé Guernica, son œuvre aurait été toute aussi importante. L’artiste ne doit pas nécessairement être engagé politiquement selon moi. Être artiste, c’est déjà un engagement en soi. Après, c’est sûr qu’avec ce drame mes portraits d’inconnus vont symboliser ces hommes et ces femmes qui sont décédés dans la station. Je n’avais pas choisi ce rôle-là à la base. Après les attaques, c’est comme si cette œuvre avait soudainement pris une autre dimension.»

Pour le moment, Benoît ne sait pas très bien si son travail a été abîmé par le drame du 22 mars. Ce n’est bien sûr par la priorité. Un agent de la Stib lui a bien envoyé une photo qui montre qu’apparemment le portrait central situé près de la rame touchée n’a pas l’air d’avoir été détérioré. Quid des sept autres portraits?

«Quand vous êtes dans une station, vous y passez dix secondes, il faut un message direct», poursuit Benoît van Innis | Jacques Besnard

En revanche, il sait que la station rouvrira bien un jour et compte bien prendre part aux éventuels travaux de réhabilitation:

«Ce serait assez évident et normal que je participe à la rénovation. Je serai concerné d’une façon ou d’une autre. Ce ne sera pas exactement la même œuvre mais ça restera globalement la même philosophie de base avec les mêmes traits. Quand je rencontre des gens que je ne connais pas et que je dis que je suis artiste, ils me demandent souvent quel genre d’œuvre j’ai réalisé. Je leur dis: “Vous prenez le métro? Vous voyez la station Maelbeek?” Direct ils voient ce que je fais. C’est mon œuvre la plus connue. Un jour, un ami visionnaire m’avait dit que je peindrais des grands portraits lorsque je lui avais montré un petit portrait dessiné à l’encre de Chine. Lorsque j’ai peint Maelbeek, je me suis dit: “Nom d’une pipe, il avait raison.”»

La même équipe devrait donc retravailler pour retaper une station dans laquelle le plasticien n’avait plus l’habitude de passer. Seulement de temps en temps, comme il y a quelques mois lorsqu’il s’est perdu dans le métro bruxellois: «Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais à Maelbeek. Soudain, tiens, je suis là... Ça m’a fait quelque chose. Je me suis dit que l’objectif qu’on s’était fixé fonctionnait, même le temps d’un arrêt, même des années après…»

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