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Si les attentats de Lahore ne sont pas plus couverts, c'est votre faute et la nôtre

Des unes de journaux après les attentats de Bruxelles.

Des unes de journaux après les attentats de Bruxelles.

Six mois après les attaques quasi-simultanées à Beyrouth et Paris, le débat sur les biais médiatiques est relancé par celles survenues en Belgique et au Pakistan. Et c'est une bonne chose.

Il y avait eu Beyrouth et Paris, il y aura désormais Lahore et Bruxelles. Vingt-quatre heures après le terrible attentat qui a coûté la vie à au moins 70 personnes au Pakistan, dont de nombreux enfants, l'accusation est déjà brandie sur les réseaux sociaux et interroge certains médias: pourquoi cet attentat suscite-t-il une couverture médiatique moins intense que celui qui a frappé Bruxelles le 22 mars, tuant au moins 35 personnes?

Martin Belam, responsable des réseaux sociaux et des nouveaux formats au Guardian, y répond dans un post publié sur Medium:

«Vous allez voir des gens se plaindre que les médias accordent moins d'importance aux atrocités commises en dehors de l'Europe occidentale qu'à celles qui se produisent dans des villes comme Paris ou Bruxelles. Les données montrent qu'il est bien, bien plus compliqué d'obtenir que les gens lisent ces articles. [...] Il est indéniablement vrai que la couverture est moins importante, mais il est aussi vrai, et regrettable, qu'il semble y avoir encore moins d'audience pour.»

Pour lui, cela ne veut bien sûr pas dire que l'événement doit être minimisé ou oublié, mais cela explique en partie la façon dont il sera couvert:

«Je n'utiliserai jamais une statistique comme celle-ci pour déterminer une priorité éditoriale. L'attaque de Lahore était méprisable, et est clairement le sujet numéro un dans le monde aujourd'hui. Je la placerai toujours en première position. Mais ce que vous constaterez probablement dans les prochains jours est qu'il y aura beaucoup moins de suivi dans les médias qu'il n'y en a eu pour Bruxelles.»

«Mort au kilomètre» et «arithématique talibane»

Ce phénomène est tout sauf nouveau. Dans un entretien publié en 2009, Johan Hufnagel, aujourd'hui directeur délégué de Libération (et alors rédacteur en chef de Slate.fr), pointait ainsi que, «quand Libé a suivi la guerre en Bosnie en proposant des unes sur le sujet [...], combien de fois les ventes du journal ont plongé?». En 1982, le journaliste télé Bernard Langlois avait ironisé en direct sur le différentiel d'attention médiatique accordé aux morts respectives de la princesse Grace de Monaco et du président du Liban Bachir Gemayel, mort assassiné –il avait été licencié peu après.

Le New Statesman pointait récemment que les journalistes disposent aujourd'hui d'une vue bien plus précise de ce qui intéresse (et n'intéresse pas) leur public:

«À l'époque où il n'y avait pas de retour détaillé sur l'audience, il était facile d'accuser les journalistes d'appliquer leurs propres stéréotypes à la couverture des morts étrangères. Maintenant, armés de preuves empiriques, ils peuvent vraiment affirmer que personne ne s'intéresse à des morts dans des pays qui ne sont "pas comme les nôtres" et qu'ils ne font que répondre à la nature humaine»

Derrière ce différentiel, on trouve en effet des réflexes ou des réflexions que partagent nombre de journalistes, mais aussi beaucoup de leurs lecteurs, et qui font qu'un événement est d'autant plus traité qu'il est nouveau (l'attentat de Bruxelles était le premier en Belgique depuis celui du Musée juif en 2014), qu'il repose sur une proximité géographique ou culturelle... –des facteurs qui ont été bien résumés, après les attentats de Paris, par le spécialiste du terrorisme Brian J. Phillips. On parle parfois de manière crue de «loi du mort au kilomètre» et une correspondante du magazine Time dans plusieurs zones de conflit, Aryn Baker, avait elle expliqué comment elle avait défini une «arithmétique talibane»:

«Le premier attentat suicide –dans un marché, une capitale, une école– faisait l'actualité dans le monde entier. Pour que le suivant la fasse, le nombre de morts devait être bien plus élevé. J'ai essayé de définir un ratio: combien de morts pakistanais ou afghans faudrait-il pour générer le même degré d'actualité que la mort d'un Américain? À quel point, dans l'évolution de la couverture d'une guerre marquée par des attaques terroristes, arrêtons-nous de donner les noms et les détails qui font des morts les "nôtres" et commençons à simplement donner un bilan chiffré qui en fait un d'"eux"?»

Consommateurs complices

Ce raisonnement est aussi effectué, consciemment ou non, par nombre de lecteurs, comme l'avaient relevé plusieurs commentateurs en novembre quand un attentat terroriste avait frappé Beyrouth 24 heures avant Paris. Le journaliste de Vox Max Fisher avait alors pointé que le problème n'était pas que les médias n'avaient pas couvert l'attentat au Liban, mais que les lecteurs n'avaient pas lu les articles qui lui étaient consacrés.

«Oui, les médias sont biaisés, mais nous, leurs consommateurs, sommes aussi complices, en ce qu'ils ne fonctionnent plus seulement de la base au sommet en transmettant des informations à des lecteurs ou spectateurs inertes, renchérissait la journaliste Nesrine Malik. Nous déterminons beaucoup plus qu'avant l'agenda médiatique.» «"Pourquoi les médias n'ont pas couvert [insérez ici le nom du pays]?" semble en fait être un raccourci pour "Pourquoi cet article n'a pas été largement partagé dans mon flux Facebook?"», notait cyniquement sa consœur Emma Kelly.

Un journaliste du Guardian, Jamiles Lartey, avait même ironisé sur les «hipsters de la tragédie», pointant la façon vertueuse dont certains tançaient la couverture médiatique pour se hisser au-dessus de la mêlée: «Pour être honnête, certains commentateurs aujourd'hui me font l'effet de hipsters de la tragédie: "Mec, je me préoccupe de souffrances et de morts dont tu n'as jamais entendu parler."»

Compassion pour les victimes

Cela ne signifie évidemment pas que les journalistes doivent être absous de toute responsabilité dans la sous-couverture d'un événement: faire du nombre de clics et de pages vues sur son site l'alpha et l'oméga de son activité est une stratégie probablement contre-productive, comme le note Frédéric Filloux sur son blog. Surtout, l'analyse d'une couverture n'est pas uniquement quantitative mais qualitative, et c'est là, au-delà du nombre d'articles, que le bât blesse aussi parfois.

En novembre dernier, The Atlantic pointait ainsi que la couverture des attentats de Beyrouth montrait souvent peu de compassion pour les victimes, par exemple en qualifiant directement dans les titres des articles le lieu visé de «place forte du Hezbollah», comme s'il n'était pas possible de concilier analyse géopolitique et attention portée aux morts. De la même façon, le journaliste de Slate.com Justin Peters estimait que les victimes n'avaient été traitées que comme si elles n'étaient que des chiffres dans un grand jeu géopolitique:

«Vous n'avez pas lu d'articles commençant directement par l'observation selon laquelle "les attaques [de Paris] constituent un message pour le gouvernement de François Hollande, qui a participé à des frappes contre l'organisation État islamique en Syrie". Et vous n'avez sans doute pas lu, immédiatement après l'attaque, des articles sur Beyrouth qui s'ouvraient sur des anecdotes poignantes à propos de matches de football et de gens sortis dîner. Les gens passent du temps dans les cafés à Beyrouth aussi –et si les loisirs d'une ville valent le coup d'être racontés quand un désastre frappe l'Europe, alors c'est aussi le cas pour d'autres localités.»

«On ne raconte pas assez les attentats pour ce qu’ils sont»

La prochaine fois que vous vous plaindrez qu'un évènement survenu à 5.000 km est moins couvert qu'un événement identique survenu à 10 km, rappelez-vous donc que les torts sont partagés. Que vous avez raison de vous plaindre, que ceux que vous critiquez ont raison de se justifier, et que vous aurez raison de vous plaindre encore plus si vous ne recevez aucune réponse de leur part, comme l'expliquait très bien le site américain Salon:

«Personne ne devrait se voir cloué au pilori pour la façon dont il réagit à une telle tragédie, ou même pour accorder davantage d'attention à l'une par rapport à l'autre. Nous sommes des êtres humains, nous sommes faits ainsi. Pourtant, quand les Libanais nous disent qu'ils ont l'impression que leurs vies ne comptent pas, ne devrions-nous pas au moins les prendre au sérieux? [...] Prendre un instant de pause, traiter ce point de vue avec respect, ne signifie pas que nous acceptons que nous sommes des monstres pour avoir accordé la priorité à Paris. Cela veut dire que nous écoutons.»

Le simple fait que cette critique existe, et qu'elle soit aujourd'hui bien plus audible qu'il y a vingt ou trente ans, grâce à la possibilité offerte à chacun de s'exprimer en ligne et de voir son message amplifié, est en soi une bonne nouvelle. La fin de l'éditorial du Monde consacré à l'attentat au Pakistan est d'ailleurs exemplaire de la façon dont la juxtaposition de souffrances communes, de Paris à Beyrouth, de Lahore à Bruxelles, peut pousser la profession, et ses lecteurs, à tenter son autocritique:

«On parle trop peu de ces blessures qui mutilent, traumatisent, défigurent –bref, ruinent autant de vies. On passe trop vite sur la violence chez "les autres". On contextualise trop le terrorisme. On ne raconte pas assez les attentats pour ce qu’ils sont: l’odeur du sang; les morceaux de chair explosés dans un lieu de la banalité quotidienne; les corps démembrés, désarticulés par le souffle; ces moments d’innocence interrompue par une volée de billes d’acier. Voilà ce qu’ont trouvé les secouristes, ce 27 mars, dans un jardin public de Lahore, du côté des balançoires.»

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