Présidentielle: les petits candidats sont-ils de grands masos?

Un panneau électoral, le 11 avril 2012 à Lyon. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP.

Un panneau électoral, le 11 avril 2012 à Lyon. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP.

Ils se jugent méprisés par les médias, sont souvent boudés dans les urnes et leur temps de parole va encore être réduit. Et pourtant, ils y retournent!

«La présidentielle rend fou.» Et c'est un spécialiste qui parle. Un homme qui ne vit que de politique et qui n'a d'ailleurs jamais fait que ça. Un homme qui s'est astreint à un régime pour montrer qu'il voulait changer. Cet homme, c'est Jean-Vincent Placé, en rupture de ban chez EELV et qui a récemment trouvé refuge au gouvernement.

Lorsqu'il prononce ces mots sur France Info en septembre 2015, il ne précise pas si les candidats l'étaient déjà avant de s'y présenter. Car en l'état actuel des choses, il faut être dingue pour se présenter. La désaffection des politiques n'a jamais été aussi grande; l'abstention bat des records; et, pour finir, les grands partis n'ont pas l'intention de partager le gâteau en parts égales pour 2017.

C'est ainsi qu'une proposition de loi socialiste portée par le chef de file de la majorité Bruno Le Roux et, avant qu'il ne soit nommé ministre de la Justice, par Jean-Jacques Urvoas, vient d'être votée en seconde lecture à l'Assemblée nationale et s'apprête à raccourcir drastiquement la période d'égalité des temps de parole pour les candidats. Réduite à deux semaines avant le premier tour au lieu de cinq précédemment, la période d'égalité stricte profitera encore moins aux «petits». Quant aux trois semaines restantes, c'est l'équité qui prévaudra: pour les journalistes, il faudra alors offrir son micro en fonction des «résultats obtenus aux plus récentes élections», mais aussi selon les «indications d'enquêtes d'opinion» ou encore «la contribution de chaque candidat à l'animation du débat électoral.» Ce qui paraît bien subjectif.

«La période intermédiaire et la campagne officielle sont les seules semaines au cours desquelles une stricte égalité des temps de parole est garantie. Réduire encore cette période est une modification inacceptable et dangereuse pour notre démocratie, particulièrement dans une période de tripartition de la vie politique», a dénoncé le député UDI Arnaud Richard, farouche opposant au texte. Et une mauvaise nouvelle, notamment, pour trois candidats de 2012 déjà prêts à récidiver, Nathalie Arthaud (LO, 0,56% il y a cinq ans), Nicolas Dupont-Aignan (Debout La France, 1,79%) ou Philippe Poutou (NPA, 1,15%).

«Cette fois, l'envie, je l'ai !»

Sur le chemin vers son poste, Philippe Poutou, ouvrier à l'usine Ford de Blanquefort, en Gironde, répond sur son portable, essouflé par sa course: «On s'en doutait que sur le temps de parole, ça devait se durcir», jauge celui qui a subi les railleries de nombreux commentateurs en 2012 après avoir dit qu'il n'était pas franchement motivé pour y aller. «Cette fois, l'envie, je l'ai! La difficulté, c'est d'expliquer que le truc hyper-personnalisé de la présidentielle, c'est pas notre truc. Comment arriver malgré tout ça à parler du collectif?» Déjà, en 2012, Poutou expliquait que la présidence était loin d'être son rêve. Ça tombait bien: il avait peu de chances d'y parvenir. Fallait-il pour autant lui refuser le droit de participer, comme l'ont fait certains?

Quand ça s'est terminé, j'ai retrouvé une vie normale et j'étais bien content

Philippe Poutou

«Il y a un côté dingue dans cette élection», reconnaît le candidat qui, en 2012, ne s'était arrêté de travailler que le dernier mois de campagne en prenant un congé sans solde. «Mais bon, cette campagne de 2012, je m'en suis très bien remis, hein! Quand ça s'est terminé, je n'ai pas eu de stress post-traumatique, ni de dépression: j'ai retrouvé une vie normale et j'étais bien content.»

Cette fois, les choses se sont faites rapidement pour lui. Le NPA doit récolter les parrainages, chose qui devient de plus en plus difficile, car le petit parti ne pèse plus autant qu'avant, du temps de la LCR de Bensaïd et Krivine. Il fallait donc désigner le candidat rapidement. Tout le monde s'est tourné vers Poutou. «Et là, qu'est-ce qu'on fait?», demande-t-il. «Eh bien, j'ai accepté... Si on présente un visage inconnu, ce sera encore pire. Comme Olivier avait dit en 2012, "Je le fais deux fois et après stop". Alors moi aussi je devais le faire deux fois, pour avoir quelqu'un déjà connu. On est archi-motivés pour y aller. On a envie de dire merde, de dire que tout ça est révoltant. C'est un plan galère, ça va être compliqué. Mais on pense qu'on a la légitimité. Les présidentielles c'est l'occasion de dire des tas de choses sur l'expropriation, la lutte contre l'extrême-droite, la soumission du PS au patronat...»

La difficulté d'être invité

À l'autre bout de l'échiquier politique, pour l'ancien UMP Nicolas Dupont-Aignan, interrogé par Marianne, cette réforme du temps de parole est «une folie». Pire, le candidat «gaulliste» de 2012 dénonce une loi «anticonstitutionnelle»:

«C'est gravissime. Il s'agit d'une volonté d'installer le tripartisme. C'est une catastrophe pour la démocratie, alors que la présidentielle est la seule élection qui intéresse encore les Français, justement parce qu'elle est libre.»

J'ai le souvenir d'un débat intéressant, en février 2013, sur LCP. Je travaillais pour Serge Moati. Nous avions convié Nicolas Dupont-Aignan pour discuter du fléau du chômage et des solutions qu'il proposait. À ses côtés ce jour-là, Jean-Claude Mailly, de Force ouvrière. À la fin de l'émission, nous avons un aparté avec l'équipe. Il nous remercie de l'avoir convié dans l'émission –nous n'étions pourtant pas un grand pourvoyeur d'audience. Avant même que nous puissions répondre, il se lance dans une diatribe contre Europe 1, France 2, «les grands médias», qui lui refusent l'accès parce qu'il défend des positions iconoclastes. En observant les invitations auxquelles il répondait, il fallait bien reconnaître qu'il avait raison: même avec son statut d'ancien candidat, NDA avait du mal à percer médiatiquement.

«C'est une évidence que cette réforme a pour objectif de museler les petits candidats», se plaint de son côté Nathalie Arthaud, candidate de Lutte Ouvrière, digne héritère d'Arlette Laguiller. L'enseignante de 46 ans, candidate pour la deuxième fois, en profite pour s'offusquer de ma demande: «Déjà, la façon dont vous m'interviewez, en parlant des à côtés, du temps de parole, plutôt que de mon projet... C'est symptomatique.» Le discours est rôdé. Elle dénonce la fausse égalité du temps de parole et cette «façon de confisquer la parole politique». «Les médias sont contrôlés par les défenseurs d'un système que nous combattons», poursuit-elle. «Et puis vous savez, les journalistes n'ont pas besoin d'une censure en bonne et due forme. Certes, la présidentielle sera un moment particulier, puisque nous aurons un espace médiatique, même réduit. Mais nous, nous défendons nos idées au quotidien avec nos moyens militants. Avec notre presse d'entreprise, dans notre milieu de travail.» Arthaud ne se laisse pas abattre. On s'en doutait un peu.

Sous la Ve République, un parti qui n'a pas de candidat n'existe pas

De toute façon, il n'y a guère le choix. La Ve République impose aux partis de présenter un candidat s'ils veulent faire exister leurs idées. «Il faut être présent, c'est obligatoire», juge Bastien Faudot, candidat déclaré du MRC, l'ancien parti créé par Jean-Pierre Chevènement, qui a quitté le mouvement après qu'un Congrès ait refusé son alliance avec... Nicolas Dupont-Aignan. «Personne ne l'a poussé à partir. Mais il a fait ce qu'il a toujours fait. Et il a pris sa décision tout seul», poursuit Faudot, jeune candidat de 38 ans, implanté à Belfort, qui fait partie d'une génération du MRC qui n'a jamais milité au PS, contrairement aux anciens. «Ce qui compte, c'est moins de peser sur le PS que de défendre ses idées. Aujourd'hui, je vois de nombreux ouvriers séduits par le FN à cause de la ligne libérale du PS. Or, notre façon de combattre le FN est mauvaise et moralisatrice. On rentre dans une crise de la gauche qui va durer certainement vingt ans...»

On prend en compte les règles du jeu, qui veut que la présidentielle soit la dernière élection où les gens se déplacent pour aller voter

Bastien Faudot (MRC)

Dans son parti, certains jurent qu'il sera «débranché» dès qu'un accord avec le PS sera conclu, moyennant des circonscriptions gagnables aux législatives et aux élections locales. Triste sort pour un homme qui paraît pourtant convaincu. Et séduisant intellectuellement. «Si j'étais opportuniste, je ne serai pas au MRC!», se défend-t-il, toujours aussi calme. «Je ne fais pas de la politique avec les sondages sur les genoux. Je crois à ce que je fais. Et je ne suis certainement pas là pour faire de la figuration. Je ne veux surtout pas jouer la victime. Il se trouve qu'on prend en compte les règles du jeu, qui veut que la présidentielle soit la dernière élection où les gens se déplacent pour aller voter.»

Faudot dit observer avec amusement le double langage médiatique. D'un côté, un système dénoncé comme bloqué. De l'autre, des médias qui mettent en scène l'affrontement Sarkozy / Hollande / Le Pen, alors même que la majorité des sondés affirment ne pas vouloir de ces trois candidats. «L'UMP et le PS sont, pour l'essentiel, des appareils tenus par des gens d'une grande docilité. Ce sont des animaux domestiques. Or moi, je fais de la politique en mode sauvage!» Son attaché de presse peine parfois à lui trouver des créneaux dans les médias. Il en plaisante mais a voulu professionnaliser la chose. «C'est compliqué, c'est un parcours semé d'embûches, la présidentielle», reconnaît-il. «À part certains journalistes, qui imaginent que nous avons raison, la plupart ont un comportement moutonnier. Mais ils ne parviendront pas à congédier le pays réel! Tout ce système est une illusion d'optique... Et nous, on se bat contre les conservateurs de droite et de gauche.»

Militer tous les jours

Nathalie Arthaud comme Philippe Poutou font partie des rares candidats à exercer un emploi à côté. Ils pensent que les luttes sont indépendantes des élections. Et relativisent la violence de la campagne ainsi que la folie qui l'entoure. «Le travail, la fatigue de la présidentielle, je n'y pense pas trop», confie Poutou. «Ce que je vois, c'est les réflexions des copains au boulot. Certains sont racistes, d'autres sont déçus par la politique du gouvernement. Nous, à l'usine, on prend des coups au quotidien. On est pas dans le sens du vent. Alors la présidentielle, c'est pas plus difficile que le reste.» 

«Il faut se battre tous les jours pour faire entendre notre point de vue», souligne Arthaud, qui se dit fier de se placer dans «le camp des opprimés» et veut que la peur «change de camp». «Pour moi, ça n'est pas une aventure individuelle. La conviction qui m'anime au quotidien, c'est que les exploités se lèveront tôt ou tard. J'ai un peu l'impression d'être en campagne permanente. Alors la présidentielle, c'est la continuité de mon engagement, j'organise ma vie en fonction de ça, des semaines je me déplace dans toute la France. Et vous savez, c'est plus compliqué de faire valoir ses droits de travailleur que de se présenter à l'élection présidentielle. La vie n'est pas de tout repos ! C'est comme ça que je vois les choses.»

Pas dur à en mourir, mais assez pour devenir fou? Poutou: «En tout cas, moi, ne suis pas fou», lâche-t-il. «Enfin pas encore. Peut-être qu'à l'issue de la campagne, on verra si je dis toujours la même chose...»

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