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La guerre contre la drogue de Nixon était un «mensonge» qui visait à casser la communauté noire

Nixon edited transcripts  | National Archives & Records Administrationvia  Wikimedia Commons CC SA domaine public License by

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Un conseiller de Richard Nixon a affirmé en 1994 à un journaliste du magazine Harper’s que le gouvernement était bien conscient de mentir sur les drogues, les véritables ennemis étant «la gauche pacifiste et les noirs».

En 1971, l’ancien président américain Richard Nixon déclara la guerre à la drogue, devenue son «ennemi public numéro 1». Il fut le premier président américain à octroyer des sommes importantes à la lutte contre l’addiction et aux traitements. Mais il se pourrait bien que ces intentions, en mettant très clairement la priorité sur les drogues, aient été moins bonnes qu’elles ne le paraissaient. Un témoignage paru dans le magazine Harper’s d’avril, repéré par le magazine Mic, laisse penser que sa priorité réelle était de stigmatiser les noirs et les hippies et de légitimer une forte répression à leur encontre.

Selon John Ehrlichman, un ancien conseiller de Richard Nixon, le discours de la Maison blanche sur la nocivité des drogues n’était que pur «mensonge», un mensonge fait pour pouvoir cibler directement les deux ennemis prioritaires à cette époque du président: les militants africains-américains, qui venaient juste d’arracher des victoires après plusieurs années de lutte pour leurs droits civiques, et les opposants à la guerre du Vietnam, dont certains s’étaient radicalisés au sein du mouvement Weather Underground.

«Deux ennemis»

Les déclarations de ce conseiller interviennent en 1994, après sa disgrâce et plusieurs mois de prison à la suite du scandale du Watergate. Elles ont été rapportées par Dan Baum, ancien journaliste du New Yorker et contributeur pour Harper’s, dans l’édition du mois d’avril du magazine. Voici ce que déclare le journaliste:

«A cette époque, j’étais en train d’écrire un livre sur la politique anti-drogue. J’ai commencé à poser à Ehrlichman une série de questions candides, à côté de la plaque, qu’il a balayées d’un revers de main. "Vous voulez savoir ce dont il s’agissait?" m’a-t-il demandé sur un ton direct, celui d’un homme qui a été publiquement discrédité, a passé du temps en prison et n’a plus rien à perdre. "L’équipe de campagne de Nixon en 1968, et la Maison blanche par la suite, avaient deux ennemis: la gauche pacifiste et les noirs. Vous voyez ce que je veux dire? Nous savions que nous ne pouvions pas rendre illégal le fait d’être pacifiste ou noir, mais en incitant le grand public à associer les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne, puis en criminalisant lourdement les deux produits, nous pouvions casser ces communautés. On pouvait arrêter leurs responsables, fouiller leurs maisons, briser leurs rassemblements et les diaboliser jour après jour dans les JT. Est-ce qu’on savait qu’on mentait à propos des drogues? Bien évidemment."»

«Est-ce qu’on savait qu’on mentait à propos des drogues? Bien évidemment.»

 

Le crack cent fois plus criminalisé que la cocaïne

John Ehrlichman est mort en 1999, il n’est donc pas possible de vérifier ces déclarations, mais selon Mic.com, un certain nombre de faits troublants viennent accréditer cette thèse.

Par exemple, les peines de prison ont été considérablement plus élevées pendant des années pour les consommateurs de crack, un dérivé moins cher de la cocaïne, que pour les consommateurs de cocaïne: une personne en possession de 5 grammes de crack écopait de la même peine qu'une personne interceptée avec 500 grammes de cocaïne. Or la cocaïne est un produit de blancs, et le crack, du fait de son prix, était plutôt consommé par les noirs.

Les noirs désormais «associés» aux stupéfiants

Ce système qualifié par beaucoup de chercheurs de «raciste» a été mis au jour par Michelle Alexander dans son livre  The New Jim Crow, Mass Incarceration In Colorblindness. Voici ce qu’elle en dit dans une interview à Rue89:

«Le plan a parfaitement fonctionné. Pendant plus d’une décennie, les toxicos et les dealers blacks ont fait la une de la presse et des journaux télé, changeant subrepticement l’image que nous avions du monde de la dope. Malgré le fait que depuis des décennies, toutes les statistiques montrent que les noirs ne vendent, ni ne consomment plus de drogues que les blancs, le public en est arrivé à associer la couleur noire avec les stupéfiants. A partir du moment où dans cette guerre l’ennemi fut identifié, la vague de répression contre les noirs a pu se déployer.»

Ces révélations d’Harper’s viennent renforcer une hypothèse déjà largement étayée par la recherche, dans un contexte de tensions entre autorités policières et militants du mouvement Black lives matters. Et ont aussi accessoirement fait exploser les visites du site Internet du magazine….

 
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