«La laïcité française nourrit-elle le djihadisme?» Un débat qui monte, qui monte…

Des partisans de Daesh en Inde. Crédit: TAUSEEF MUSTAFA / AFP

Des partisans de Daesh en Inde. Crédit: TAUSEEF MUSTAFA / AFP

Deux chercheurs américains soulignent dans une étude que «quatre des cinq pays enregistrant les plus forts taux de radicalisation dans le monde sont francophones». Ils accusent la «culture politique française» et la conception de la laïcité de «virulence». Une critique déjà soulevée ces derniers mois par de nombreux intellectuels français.

«Il y a une polémique qui naît avec des déclarations de chercheurs aux Etats-Unis, sur la conception française de la laïcité qui pourrait nourrir le djihadisme, vous êtes d’accord avec cela?», demandait ce dimanche 27 mars à son interlocuteur, le député Meyer Habib, notre contributeur Claude Askolovitch. «Je ne suis absolument pas d’accord avec cette théorie», répond le député, qui balaie d’un revers de main la question, explosive et dérangeante. Elle implique rien de moins que la remise en cause de notre conception actuelle des liens entre l’Etat et les religions, et des nombreuses «lois sur le voile» édictées depuis 2004.

Les chercheurs en question sont Will McCants et Chris Meserole, ils appartiennent à la Brookings Institution, un institut de recherche réputé aux Etats-Unis. Ils ont écrit, dans un article publié jeudi dans la revue Foreign Affairs, intitulé «The French Connection» et résumé par l’AFP, que les valeurs politiques et culturelles françaises jouent un rôle clé dans la radicalisation islamiste. Tout part d’un constat qui interpelle: «Aussi bizarre que cela puisse paraître, quatre des cinq pays enregistrant les plus forts taux de radicalisation dans le monde sont francophones, dont les deux premiers en Europe», écrivent-ils.

«L'approche française de la laïcité est plus incisive que, disons, l'approche britannique. La France et la Belgique, par exemple, sont les deux seuls pays européens à bannir le voile intégral dans les écoles publiques», notent McCants et Meserole. «Par habitant musulman, la Belgique produit nettement plus de combattants étrangers que le Royaume-Uni ou l'Arabie Saoudite».

Chômage et urbanisation

Ils insistent aussi sur un autre facteur: l'interaction entre les taux d'urbanisation et de chômage chez les jeunes. Un  taux d'urbanisation de 60 à 80%, associé à une proportion de jeunes désoeuvrés de 10 à 30%, favorise l’apparition d’un extrémisme sunnite selon eux.

«Nous supposons que lorsqu'il existe de fortes proportions de jeunes sans emploi, certains d'entre eux sont voués à la délinquance. S'ils vivent dans des grandes villes, ils ont davantage d'occasions de rencontrer des gens ayant embrassé une doctrine radicale. Et quand ces villes sont dans des pays francophones ayant une conception virulente de la laïcité, alors l'extrémisme sunnite apparaît plus séduisant.»

«Un gouvernement supposément laïc et neutre»

Mais ils sont loin d’être les seuls à critiquer les conséquences de lois visant implicitement les musulmans. De nombreux chercheurs aux Etats-Unis développent des thèses similaires, accusant la laïcité d'exacerber les tensions, comme Mayanthi Fernando, professeure associée à l’Université de Californie, dont l’ouvrage «The Republic Unsettled: Muslim French and the Contradictions of Secularism» est résumé ici par l’historien John Tolan:

«Quand les musulmans français réclament le droit de porter le foulard, d’avoir des repas sans porc dans les cantines scolaires, ou de s’absenter du travail ou de l’école pour célébrer des fêtes, leurs demandes sont souvent vues comme l’expression d’un communautarisme (terme péjoratif utilisé pour décrire ceux qui font passer leur propre communauté sectaire avant la République universelle) ou, pour les moins hostiles, comme l’expression du droit à la différence. Mais pour beaucoup de musulmans français, il s’agit simplement de demander une égalité de traitement ou, comme le formulent certains des interlocuteurs de Mme Fernando, un droit à l’indifférence: le droit, par exemple, de ne pas être fixé et ostracisé à cause de ses vêtements, de sa barbe, de sa coupe de cheveux ou de son régime alimentaire. Puisque six des dix jours fériés français sont catholiques, quand des musulmans (ou des juifs, ou des bouddhistes) demandent à pouvoir célébrer leurs propres fêtes, ils demandent simplement un traitement égalitaire de la part d’un gouvernement supposément laïc et neutre. Plutôt que de reconnaître les insuffisances de la laïcité française ou au moins d’accueillir favorablement un débat sur la question de savoir si le système actuel reflète bien les principes de neutralité et de séparation qu’il est censé incarner, beaucoup d’hommes politiques français et d’écrivains préfèrent stigmatiser les musulmans, les blâmant pour les contradictions inhérentes à l’athéisme libéral.»

Contresens

En France aussi, de plus en plus de sociologues, anthropologues, politologues et spécialistes du fait religieux (Jean BaubérotPierre Merle, François Dubet) ont émis des critiques sur l’usage du mot laïcité, qu’ils accusent d’être utilisé désormais comme un étendard contre les musulmans. Le débat est tellement central que des économistes comme Thomas Piketty s’en sont emparés:

«En vérité, en dehors du visage totalement couvert (qui empêche l’identification), et de certaines parties du corps trop nettement découvertes (indécence qui, semble-t-il, menacerait la paix publique), il serait sans doute sage de laisser le choix des tenues et des ornements à la liberté de chacun. La laïcité, cela pourrait consister à traiter la religion comme une opinion comme les autres, ni plus, ni moins.»

Là où les chercheurs américains se trompent sans doute, ou omettent à tout le moins quelque chose, c’est que la laïcité n’a pas toujours été utilisée en un sens guerrier, comme le défend la chercheuse Christine Delphy, elle aussi très critique de ces nouveaux usages. La laïcité originelle, définie par la loi de 1905, est d’une toute autre teneur que la laïcité actuellement défendue, qui incite à interdire toujours plus le port du voile (aux mères voilées, à l’université etc.), argue-t-elle dans un article publié sur son blog:

«Cette loi est tout entière résumée dans son article premier : ‘La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public’. Ce libre exercice est régulé dans les articles 3 et 4, mais on voit dès l’article 1 qu’il est présumé public. Il suffit de lire le premier article pour s’apercevoir que les clichés –tout nouveaux—qui circulent partout sur le caractère prétendument ‘privé’, voire ‘intime’ que devraient avoir les religions sont une série de contresens et de non-sens. (...) Cette persécution prétend s’appuyer sur la loi de 1905. Or, c’est le contraire: c’est cette persécution qui est contraire à la loi de 1905.»

En ce sens, il n’est pas sûr que toute la «culture politique française» puisse être mise en cause, comme le soulignent les chercheurs de la Brookings Institution, mais peut-être une version très conjoncturelle.

 
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