Face au terrorisme, pour quoi suis-je prêt à mourir?

À Bruxelles, le 23 mars 2016 I YORICK JANSENS / BELGA / AFP

À Bruxelles, le 23 mars 2016 I YORICK JANSENS / BELGA / AFP

Les kamikazes de Bruxelles l'ont prouvé: ils étaient prêts à tout pour défendre une idée. Et nous, quel prix attachons-nous à notre justice et à notre liberté?

Comme beaucoup, je cherche à comprendre ce qui arrive aujourd’hui avec le djihadisme. Comme beaucoup, je lis des études, des analyses, des enquêtes, des témoignages, et chaque jour qui passe augmente mon désir de savoir sans d’ailleurs encore diminuer sensiblement mon ignorance.

Comme beaucoup, j’ai lu sur Slate.fr l’entretien avec David Thomson, très éclairant, sur les comportements des Français qui partent pour la Syrie afin de lutter au sein de ce qu’il est convenu d’appeler l’EI ou Daech. D’après lui, il n’existe pas de profil type de fille ou de garçon basculant dans le meurtre prémédité, même si certaines constantes se retrouvent. La plus importante d’entre elles, me semble-t-il, est l’attirance pour une «cause», une transcendance qui donnerait un sens à la vie individuelle.

L'Idée, la Patrie, la Liberté, la Justice…

Les femmes et les hommes qui respectent leurs idées, qui sont prêts à mourir pour elles, ne sont jamais légions. Il en existe cependant qui n’hésitent pas. Les causes pour lesquelles ils sont prêts à donner leur vie ne sont, elles-mêmes, pas très nombreuses. On pourrait sans doute les compter sur les doigts d’une seule main: l’Idée, la Patrie, la Liberté, la Justice. Le Parti aussi, peut-être. Mais qui, aujourd’hui, pour défendre des idées révolutionnaires dans les pays acquis à la démocratie, reprendrait ce propos de Saint-Just (1767-1794) dans ses Fragments sur les institutions républicaines: «Je méprise cette poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière! Mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux»

De même, est-on prêt à mourir pour la Patrie –ou le Drapeau, ce qui revient au même–, comme ce fut le cas des quelques milliers de résistants pendant les années noires de Vichy? La Liberté aurait-elle plus de chances d’attirer des combattants décidés à la défendre au prix de leur existence? La Justice? Qui donc désormais irait jusqu’au bout pour la faire triompher? Qui, aujourd’hui, pourrait illustrer cette réflexion d’Albert Camus dans C’était plus difficile, à propos des résistants:

Il est possible qu’une civilisation du tout-monnayable, sans loi divine s’imposant à tous, ait pris pour certains le visage de l’absurde

«Et puisque nous ne pouvons plus rien pour le courage et la noblesse qui ont été tués avec nos frères, sachons du moins ne pas oublier cette part vivante d’eux-mêmes qu’ils ont laissée parmi nous et qui témoigne du mérite qu’ils ont eu à devenir des hommes de justice alors qu’ils auraient préféré demeurer des êtres d’amour et de bonheur»?

Le sentiment du devoir

L’Idée, la Patrie, la Liberté, la Justice, autant de valeurs transcendantes, qui dépassent les préoccupations quotidiennes, les désirs matériels, l’attachement à un certain style de vie, mais pour lesquelles, dans notre pays comme dans beaucoup d’autres, on ne se bat plus jusqu’à la mort. Je ne parle pas ici de ceux qui s’opposent courageusement à l’EI, par leurs écrits et/ou par la lutte armée, mais de nous tous, les citoyens ou encore la société civile. En écrivant cela, je ne jette de pierre à personne ni ne me lamente sur un état d’esprit. Je m’interroge, y compris sur moi-même. Plus exactement, l’abomination me contraint à m’interroger sur ma capacité de réaction.

Une chose me frappe parmi toutes: les djihadistes assassinent en se sacrifiant eux-mêmes –sauf quelques exceptions. Autrement dit, ces assassins, quelle que soit l’idéologie dont ils maquillent leurs crimes, sont prêts à aller jusqu’au bout au nom d’une «cause» qui les conduit à tuer tout ce qui passe, au hasard des explosions. Ils meurent avec la conviction que leur violence aveugle répond à une exigence: celle d’accomplir un devoir.

Une société de l'absurde

Je ne sais pas si ce qui détermine des jeunes à se convertir au djihadisme trouve sa source unique dans le désenchantement du monde –de notre monde–, pour reprendre la formulation du sociologue allemand Max Weber (1864-1920). Il est possible qu’une civilisation du tout-monnayable, sans loi divine s’imposant à tous, ait pris pour certains le visage de l’absurde. Un absurde inacceptable, qui les conduit au comportement le plus extrême, de quelque manière qu’ils s’attifent et de quelque vocable dont on la qualifie. Cela ne justifie en rien et ne justifiera jamais l’horreur.

Je tâche néanmoins de me convaincre que le croyant et le non croyant peuvent vivre ensemble, en bonne intelligence, quelles que soient les convictions de chacun. Mais je ne peux pas accepter que ceux qui veulent ma mort continuent d’empoisonner ma vie. À un moment donné, il faudra que moi aussi je sois prêt à mourir pour qu’on me laisse vivre.

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