Culture

De retour à la télé, Betty Boop restera-t-elle une icône subversive?

Aude Deraedt, mis à jour le 08.04.2016 à 9 h 24

Un nouveau dessin animé à destination des ados est annoncé pour 2018. Mais quel visage prendra la pin-up? Celui d'une femme émancipée? D'une victime? D'une mère au foyer? Des rôles qu'elle a déjà tous incarnés par le passé.

«I wanna be loved by you…» | *highlimitzz via Flickr CC License by

«I wanna be loved by you…» | *highlimitzz via Flickr CC License by

La pin-up américaine est de retour. Quatre-vingt-huit ans après son premier cartoon, Betty Boop reviendra bientôt sur le petit écran pour 26 nouveaux épisodes. Le studio Normaal Animationproducteur de Peanuts de Schulza annoncé début février le come-back de la starlette, souvent jugée subversive, pour septembre 2018. Mais difficile de savoir à quoi ressemblera cette nouvelle version du personnage créé dans les années 1930.

«Il encore trop tôt.» Du côté des producteurs français, aucune information ne s'échappe. L'équipe planche sur le graphisme et sur l'histoire, et «rien n'est encore établi», explique le service de communication. Outre- Atlantique, les studios Fleischer, créateurs de Betty Boop et partenaires de Normaal Animation pour ce projet, sont moins hermétiques. En quelques mots diffusés dans un communiqué, ils plantent le décor de la nouvelle série animée qui cible les ados et pré-ados: «Les luttes quotidiennes, les joies et les victoires de la jeune Betty Boop, qui a l'intention de devenir une superstar.» Une description en rupture avec les premières apparitions de la pin-up, souvent sombres et peu adaptées à un jeune public, et qui laisse le doute s'installer sur l'esthétique et la personnalité de cette nouvelle version du cartoon.

Il faut dire que Betty Boop, ses longues jambes et sa silhouette hyper-sexualisée ont fait coulé beaucoup d'encre, et pas seulement sur des planches à dessin. Stéréotype du fantasme masculin, victime du patriarcat ou même féministe, peu d'étiquettes ont épargné la pin-up des studios Fleischer. En particulier à ses débuts.

Victime de la domination masculine

«Les années 1930 sont censées être une période de liberté pour le cinéma, explique Mélanie Boissonneau, auteure d'une thèse sur les pin-up. Betty Boop est le premier personnage féminin à avoir le rôle-titre d'une série de cartoons. Aujourd'hui, on en a une image de modernité, presque féministe, de jeune femme libérée. Mais en réalité, dans presque tous ses films, Betty Boop est une victime. Elle est victime d'une domination la plupart du temps masculine: celle de ses créateurs, qui sont tous des hommes, des personnages masculins dans les films, mais aussi de tout ce qui l'entoure, même de la mer.»


Au tout début, Betty Boop n'était pas une femme, mais une chienne, les formes anthropomorphes féminines étant trop difficiles à dessiner. C'est aussi ce qui explique ses cheveux courts, et sa relation amoureuse avec un chien, Bimbo. Rien de subversif là-dedans, simplement «une méthode utilisée pour animer plus facilement les personnages féminins», rappelle Mélanie Lallet, spécialiste des représentations de genre dans les séries animées. C'est au fil des années que ses oreilles de chien ont disparu pour devenir des anneaux. Bimbo, lui, est resté tel quel.

Dès 1934, la jupe de Betty Boop se rallonge, ses cheveux perdent quelques boucles, des manches apparaissent. Moins mordante, la pin-up devient mère au foyer

«Deux récits se distinguent dans les cartoons mettant en scène la pin-up», explique Mélanie Boissonneau. D'un côté, «l'effet de Betty Boop sur les personnages masculins», qui en deviennent fou, de l'autre, «la femme-objet avec un rapport de voyeurisme». «On le voit dans les yeux mâles qui se remplissent de Betty Boop» dans de nombreux épisodes, avec parfois un focus sur ses jambes. C'est le cas dans «SOS», où la pin-up, qui apparaît dans les yeux d'un pirate, tire sur sa robe pour les cacher (à 4'10). Ces scènes, récurrentes, lui ont valu de nombreuses critiques, en particulier de la part des féministes.


Sexe, drogue et paillettes

Les débuts de Betty Boop, de 1930 à 1934, sont pourtant la période où la jeune pin-up semble la plus subversive. Bien qu'elle symbolise le fantasme masculin de l'éternelle poupée, avec sa voix suppliante et sa naïveté, elle permet d'aborder des sujets tels que le sexe et la drogue, ce qui est rare à l'époque.

Mais dès 1934, le code Hays, loi de censure sur la production des films aux États-Unis, y met un terme. La jupe de Betty Boop se rallonge, ses cheveux perdent quelques boucles, des manches apparaissent. Moins mordante, la pin-up devient mère au foyer, s'occupe de chiots ou de bébés, ou se consacre à sa carrière de chanteuse. Fini le sexe. Fini la drogue.


«Après le code Hays, Betty Boop perd le côte subversif et féministe qu'on lui prête», analyse Mélanie Boissonneau, qui précise toutefois que pour elle, le personnage «n'est en rien subversif». «Elle sert d'excuse afin de montrer du sulfureux, grâce au contexte de sa mise en scène. Lorsqu'il est question de drogue ou de sexe, elle est la plupart du temps une victime. Ses tentatives d'émancipation sont néfastes, et parfois, ça finit même en agression sexuelle, comme dans “Boop-oop-a-doop” [à 6'20]


Betty Boop, dont les derniers épisodes datent de 1939 –avant d'être colorisés dans les années 1960– termine donc sa carrière de personnage féminin comme une incarnation de la société patriarcales. Timide, pudique et dominée. Une image très éloignée de celle que l'on peut avoir aujourd'hui de la pin-up.

Dans les années 1980, Betty Boop est devenue une icône féministe. Carriériste, séductrice, sulfureuse. La pin-up apparaît comme un exemple d'émancipation féminine

 

Symbole de l'émancipation féminine

Dans les années 1980, Betty Boop est devenue une icône féministe. Carriériste, séductrice, sulfureuse. La pin-up des années 1930 n'apparaît plus comme une victime, mais comme un exemple d'émancipation féminine. En cause? Un marketing centré sur cette image. «Peu de gens nés dans les années 1980 ont vu les films», souligne Mélanie Boissonneau. Les dessins-animés sont rarement diffusés, tandis que les produits dérivés se multiplient, véhiculant une toute autre image du personnage, qui évolue malgré lui pour s'adapter à une société nouvelle.

Son unique nouveau rôle à l'écran date de 1988, dans le film Qui veut la peau de Roger Rabbit? (de Robert Zemeckis). La scène dure à peine quelques secondes. Betty Boop est dans un bar, en noir et banc, un peu effacée. «Elle apparaît aussi tristement sexy que cinquante ans auparavant», observe Mélanie Boissonneau, qui souligne le contraste avec le personnage Jessica Rabbit. Serveuse, elle demande à Eddie Valiant, le personnage principal, si elle a toujours «le truc», pendant que la nouvelle pin-up se produit sur scène, voluptueuse. «Contrairement à Jessica Rabbit, qui l'efface totalement, il n'y a pas de séduction active chez Betty Boop, mais de la pudeur. Elle est le symbole d'une féminité passive.» Pour l'un de ses dernier rôle dans un film, Betty Boop incarne un personnage d'un autre temps, un concept révolu.

 

Vers une version plus édulcorée?

Pourtant, Normaal Animation entend bien la faire remonter sur scène. Un come-back qui s'accompagnera sans aucun doute de quelques changements. Vu le public ciblé en 2018, les 26 nouveaux épisodes vont sans doute ressembler à ceux de l'après-code Hays. «L'animation ne visait pas les enfants quand Betty Boop est née, elle a commencé à le faire dans les années 1960», rappelle Mélanie Lallet. Difficile dès lors de se baser sur les précédentes apparitions du personnage.

«Il faut faire table rase de ce qui s'est fait avant, ajoute la spécialiste, qui rappelle que la plupart des série animées aujourd'hui sont des adaptations. Ce sera sans doute comme avec Tchoupi: les producteurs n'avaient pas lu les bouquins. Pour faire une adaptation, on ne s'appuie pas forcément sur l'original, on repart de zéro, mais en gardant l'esprit cartoon. Il n'y a pas de logique réactionnaire, on joue sur la nostalgie, sur une forme de continuité.»

Si on en fait une apologie de la pin-up, c'est pas terrible. Mieux vaut jouer sur son statut de vieille icône

Mélanie Lallet

Si l'esthétique de Betty Boop devrait être conservée, ses aventures pourraient ainsi évoluer en s'adaptant à notre époque. Mais ici encore, certaines règles s'imposent. Parmi les consignes qui circulent, «l'interdiction de parler d'amour ou de sexualité pour les petits, rapporte Mélanie Lallet. L'animation était plus choquante avant. Aujourd'hui, il y a plus de tabous, et la protection de l'enfance, bien sûr.»

Ici, le problème devrait moins se poser avec la tranche d'âge ciblée. Le personnage de Betty Boop répond d'ailleurs à une tendance récente: celle de vieillir les personnages en les parant de tenues plus sexy et de maquillage. «On propose beaucoup de petites adolescentes qui ressemblent déjà à des petites femmes, et peu de petites filles, sauf dans l'animation dite “pré-school», qui vise les 2-4 ans”, précise Mélanie Lallet. Une technique utilisée pour mieux s'adapter aux enfants, qui «se projettent dans la tranche d'après».

Normaal Animation aura donc la tache ardue de répondre à toutes ces conditions, sans dénaturer le personnage. Betty Boop pourrait ainsi garder son sexy dans une version sans doute plus édulcorée. «Il faut laisser une liberté d'interprétation, souligne Mélanie Lallet. Si on en fait une apologie de la pin-up, c'est pas terrible. Mieux vaut jouer sur ça, sur son statut de vieille icône.» Et en profiter pour lui ôter ce statut de victime qu'elle traîne depuis près d'un siècle.

Aude Deraedt
Aude Deraedt (37 articles)
Journaliste
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