Laissez les gens prier s'ils en ont envie!

Après les attentats du 13 novembre, le slogan #PrayForParis avait suscité quelques remous chez ceux qui pensent que la religion est un fléau. Un phénomène qui se répète avec #PrayForBrussels.

Qu'on soit religieux ou athée, qu'on croie en quelque chose qui nous transcende ou pas du tout, je ne vois pas au nom de quoi il faudrait empêcher les gens de prier après des attentats terroristes. C'est leur choix. Mais comme d'habitude, le bal des indignations a fleuri après les explosions de Bruxelles. Sur Facebook, un certain Andrew Seidel s'est offusqué qu'on puisse «prier» pour la Belgique et nos voisins belges:

«À tous ceux qui suggèrent de prier pour Bruxelles, plus de religion n'est pas la réponse à ce problème. Même si ces prières vont font du bien, elles ne servent qu'à ça. […] Priez si vous le devez, mais en plus d'agir, pas à la place, et n'espérez pas plus de vos prières. La religion n'est pas la solution, c'est le problème.»

Difficile d'être plus tranché et binaire. L'homme est un activiste (et photographe) qui travaille pour le Central Florida Free Thought Community (CFFTC), un groupe de militants athées. Il incite les gens à faire des dons pour des associations, tels Médecins sans Frontières. C'est louable. Mais pourquoi prier et donner seraient incompatibles? Pourquoi l'un ne pourrait pas nourrir l'autre? Il faut dire que Seidel n'en est pas à son ballon d'essai puisqu'il avait entrepris, avec le CFFTC, une action contre la distribution de bibles dans les écoles du comté d'Orange pour s'opposer à l'exposition des enfants à la religion chrétienne.

Mais la religion n'est pas le problème. C'est son interprétation littérale, par des hommes fous qui la dépouillent de son sens profond, qui est bien plus préjudiciable. Une idée ne tue personne. Une idée peut même faire avancer des millions de gens. C'est ce qu'on fait de cette idée qui peut s'avérer nuisible.

La laïcité n'est pas la disparition des religions

Déjà, après les attaques de novembre à Paris, Luc Le Vaillant s'était fendu d'un billet tout aussi caricatural dans Libération: «Il y a un hashtag qui me colle des boutons d’autant plus qu’il est repris par le monde entier. Cela s’intitule "#prayforparis". Et d’Hillary Clinton à Teddy Riner en passant par Thiago Silva, ils sont plein d’empathie et de compassion tous ceux qui veulent prier pour Paris. Sauf que non, non, il ne faut pas, surtout pas, car ce serait faire le jeu du religieux et de ses guerres. Je n’irais pas jusqu’à dire faire le jeu des islamos, mais presque...» Ou comment se donner bonne conscience en dénonçant les religieux qui ne tuent personne, tout en prétendant lutter contre les djihadistes...

La laïcité n'est pas la disparition des religions: c'est au contraire leur reconnaissance dans le cadre de la loi, et la neutralité d'un Etat qui ne doit pas prendre partie pour telle ou telle croyance. Car de telles interprétations se méprennent complètement sur la loi de 1905. «La France est un pays laïc où toutes les religions ont le droit d’exister mais doivent se tenir cachées dans le domaine privé», prétend-t-il (où peut-on trouver ce passage dans la loi de 1905?). «La sphère publique, elle, appartient à tous les citoyens, sans distinction de race, de convictions ou de religion. La bagarre a été longue depuis 1789 entre la réaction catholique et le progressisme républicain. Cela s’est conclu par la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905.» Oui, la sphère publique appartient à tous les citoyens, libres de se définir comme ils l'entendent. Libres de pratiquer leur culte, d'être juifs, musulmans, bouddhistes, chrétiens, ce qu'ils veulent, à condition qu'ils ne menacent pas l'espace public.

C'est bien plus l'éducation à l'histoire religieuse qui nous permettra de se comprendre les uns les autres. Comprendre comment la France s'est arrachée à l'influence de l'Église pour construire sa laïcité. Comprendre comment les juifs allemands ont conquis leur citoyenneté en s'inspirant des textes spirituels de leur tradition. Ces cours n'existent pas en France, ce pays où la religion est forcément synonyme de déraison. Ce pays où le souvenir des guerres violentes de religions pourrit encore le climat qui entoure les cultes aujourd'hui.

Prière de compassion

Au moment où les djihadistes ont frappé Bruxelles, la communauté juive, dans le monde, célèbre la fête de Pourim, qui se souvient du triste Haman, qui tenta de détruire le peuple juif. La Grande Synagogue de la Victoire a ainsi appelé les fidèles à se rappeler de cette funeste période pour en tirer les conséquences aujourd'hui: «L’actualité nous montre depuis des siècles, à nouveau depuis ces derniers mois et jusqu’à ces derniers jours, qu’Haman continue à susciter des émules, partout dans le monde et jusque dans nos villes. Nous avons donc besoin de la douceur et de la joie des traditions de Pourim pour conjurer cette hostilité récurrente, et rappeler ce moment de l’Histoire Ancienne où, pour la première fois, ses ennemis ont nourri le dessein d’exterminer la population juive qui vivait paisiblement au milieu d’eux.» Faut-il blâmer ces paroles de sagesse parce qu'elles s'inspirent d'un texte religieux?

Les attaques des terroristes nous imposent de nous rassembler. C'est ce qu'on fait, par exemple, les participants des Voix de la Paix, un événement «inter-convictionnel» organisé le 22 mars à Paris où se sont réunis responsables politiques, religieux et citoyens, musulmans, juifs, chrétiens, bouddhistes, agnostiques et athées. «Le mot est un petit peu nouveau et dépasse l'interreligieux classique», justifiait le rabbin Yann Boissière, du Mouvement juif libéral de France (MJLF). «La période actuelle exige de hausser le curseur concernant la nécessité de se parler tous, quels que soient nos convictions, nos non-convictions ou nos doutes.»

Un djihadiste tue, indifféremment, un juif ou un chrétien, un musulman ou un bouddhiste. Il se bat contre un pays, une entité faite d'indivus qui partagent un destin commun. C'est ainsi qu'en novembre 2015, Dalil Boubakeur, alors recteur de la Grande Mosquée de Paris, avait lancé un «appel aux imams pour participer à une prière solennelle, pour marquer notre compassion et participer à la douleur des familles.» C'était là une manière d'exprimer sa solidarité. D'espérer. De montrer qu'il existait une forme de religion qui ne prônait ni la mort, ni le chaos. Si chacun est libre d'exercer son culte librement, pourquoi vouloir les faire taire? L'athéisme, combien de contradictions?

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