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Il faut combattre le terrorisme... et la tentation de céder à la terreur

À Bruxelles, le 27 mars 2016. PATRIK STOLLARZ / AFP.

À Bruxelles, le 27 mars 2016. PATRIK STOLLARZ / AFP.

Après les attentats qui ont frappé Bruxelles, l'émotion est légitime. Mais nos gouvernants, par calcul politique et les médias, par intérêt commercial, dramatisent la situation et contribuent à installer l’ambiance que les terroristes cherchent à créer.

Le puissant effet de sidération de l’opinion produit, cette fois-ci, par les tueries de Bruxelles est éminemment compréhensible. Tout comme la réaction de solidarité humaine qui a poussé à se sentir «belges» tant de personnes, à travers le monde, en cette fin mars 2016.

Et pourtant, il convient également de se poser la question du contrôle de notre réaction émotionnelle. De par sa cruauté aveugle combinée à des cibles soigneusement choisies pour obtenir un impact symbolique maximal, l’acte terroriste cherche avant tout à créer un climat de peur généralisée.

C’est pourquoi tout ce qui contribue à répandre la terreur constitue un succès pour les terroristes. Il ne s’agit pas ici de sous-estimer la gravité de la menace djihadiste, qui est effectivement mondiale et destinée à durer longtemps. Il est simplement question de garder le sens des proportions et de ne pas céder à une dramatisation outrancière.

La lutte efficace contre le terrorisme passe avant tout par un patient et discret travail de renseignement et d’infiltration des groupes dangereux. Elle devrait simultanément s’accompagner d’un travail de maîtrise des peurs collectives engendrées par ce nouveau type de menace. C’est aussi en ne cédant pas à la terreur que l’on combat le terrorisme.

Rhétorique anxiogène

Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas précisément ainsi que les choses se passent. Loin de rassurer les populations, les gouvernants ont tendance à surréagir à ce type d’événements.

La surréaction des gouvernants au terrorisme ne va pas sans arrière-pensées. Le pouvoir se plaît à poser en protecteur de son peuple menacé

En France, le cas de Manuel Valls est le plus symptomatique d’un discours cherchant délibérément la dramatisation. Le Premier ministre peut se targuer d’avoir prévu, quelques jours avant les événements de Bruxelles, qu’il y aurait des attentats «d’ampleur» en Europe. En annonçant à l’avance les actes de «l’hyperterrorisme», puis en prévoyant que la «guerre» contre le terrorisme serait le «combat d’une génération», le chef du gouvernement alimente le climat anxiogène. «Votre génération doit s’habituer à vivre avec le terrorisme», a-t-il même averti des lycéens, qui ne voient déjà pas la vie en rose.

Il est fait un usage immodéré du mot guerre dans l’actuelle réthorique du pouvoir. Les experts qui répètent à quel point la spécificité de la menace terroriste diffère d’un conflit militaire sont de moins en moins écoutés. François Heisbourg, conseiller spécial à la fondation pour la recherche stratégique de Paris, n’a pourtant pas tort de considérer qu’accorder le statut de «guerriers du djihad» à des «criminels» constitue «une erreur capitale».

Cette «erreur» n’en est pas moins, pour partie, le fruit d’un calcul politique. La surréaction des gouvernants au terrorisme –jusqu’à l’annonce d’une révision constitutionnelle en France– ne va pas sans arrière-pensées. Le pouvoir se plaît à poser en protecteur de son peuple menacé.

La ficelle sécuritaire peut, il est vrai, un temps redresser des cotes de popularité. Un bénéfice de courte durée, puisque le mécontentement à l’égard de François Hollande était retombé, à la veille des attentats de Bruxelles, au niveau antérieur aux premières frappes terroristes françaises de janvier 2015.

Surréaction médiatique

Les médias, eux aussi, ont fâcheusement tendance à amplifier exagérément l’écho des actes terroristes. «Le terroriste ne veut pas que beaucoup de gens meurent, il veut que beaucoup de gens sachent», notait déjà le philosophe Raymond Aron.

Il n’est évidemment pas question de suggérer que les médias taisent les attentats comme c’est la règle dans les régimes totalitaires. Tout est simplement une question de mesure. Or la démesure guette lorsque le «terrorisme» est en passe d’être considéré comme le problème numéro un.

L’excès provient ici de considérations commerciales. Par sa charge émotionnelle, l’acte terroriste est tristement vendeur. «Est-ce qu’à parler autant des attentats, nous ne tombons pas finalement dans le piège qui nous est tendu?» s’interroge pertinemment Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Dérives sécuritaires

Le terroriste ne veut pas que beaucoup de gens meurent, il veut que beaucoup de gens sachent

Raymond Aron

L’ensemble de ces réactions excessives créent un lourd climat propice à bien des dérives sécuritaires plus ou moins gesticulatoires. Jamais en retard d’un propos démagogique, Ségolène Royal avait cru bon de réagir à l’attaque dans le Thalys Amsterdam-Paris d’août 2015 en souhaitant la mise en place de portiques de sécurité dans les gares, en commençant par les liaisons internationales.

En réalité, seuls les Thalys partant de Paris et Lille vers la Belgique ont été équipés de ce coûteux dispositif. Une situation étrange puisque les Belges ne pratiquent pas de contrôles sur ces mêmes lignes en sens inverse. Ces portiques ont, au demeurant, le double inconvénient de faire perdre beaucoup de temps aux voyageurs et de créer des queues pouvant donner des idées aux terroristes.

Mais l’important, aux yeux de nos gouvernants, est de «rassurer» les populations. C’est ainsi que l’on croise de jeunes soldats à l’air absent et la mitraillette à l’air dans les gares. Ou dans nos rues, pour protéger les lieux de culte, alors que, comme l’observe Jean-Pierre Chevènement, ce n’est pas précisément le rôle d’une armée. Cela ne sert pas forcément à grand-chose mais participe de l’ambiance sombre et belliqueuse que les terroristes cherchent précisément à créer.

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