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La grande famille du cinéma français au bord du divorce

Le studio 28 à Paris I OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

Le studio 28 à Paris I OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

La réécriture d'un amendement au projet de Loi relatif à la Liberté de Création, à l’Architecture et au Patrimoine a mis le feu aux poudres entre distributeurs, producteurs, réalisateurs et exploitants. La solidarité entre les gros porteurs et les plus petits semble de plus en plus fragile, menaçant tout l'édifice.

Ce serait un beau château d’apparence prospère, mais où couve un incendie. En apparence, le cinéma français se porte bien, il vient à nouveau d’annoncer une fréquentation record en ce début d’année, sa production est au plus haut, il gagne des prix dans les festivals, le monde entier lui envie son dynamisme et sa diversité. Et pourtant.

Tout cet agencement complexe et finalement fécond repose sur le pari, vieux comme Malraux, de la singularité du secteur (le cinéma ce n’est pas de la télé, pas du jeu vidéo, pas du multimédia) et son unité (aussi différents soient-ils, les blockbusters et les films d’auteur relèvent du même univers, la prospérité économique des uns et l’inventivité artistique des autres contribuent au bien commun).

Ce sont ces fondations qui sont de plus en plus remises en question. Et la guérilla politico-médiatique qui s’est allumée la semaine dernière en témoigne en même temps qu’elle risque de l’aggraver considérablement. Déjà bien présent, le risque d’une cassure du dispositif d’ensemble est de plus en plus menaçant.

Aux Assises du cinéma, les portes claquent

L’affaire semble technique et financière, elle est politique, et artistique. Le projet de Loi relatif à la Liberté de Création, à l’Architecture et au Patrimoine vient de revenir en discussion à la Chambre des députés, porté désormais par Audrey Azoulay. Parmi de très nombreuses autres dispositions, ce projet avait en première lecture fait l’objet d’un amendement du gouvernement autorisant entre autres la mise en place d’une régulation dans l’accès aux films par les salles, et aux salles par les films. Supprimé par les sénateurs, cet amendement a été rétabli par le gouvernement jeudi 17 mars, mais sans la clause concernant cette possibilité de régulation.

Les gros circuits et les gros distributeurs veulent pouvoir inonder le marché des produits les plus porteurs

Aussitôt, l’ensemble des représentants de la production et de la distribution indépendante s’est insurgé contre cette suppression, dénonçant le recul devant le lobbying des grands circuits.

L’affaire tombait d’autant plus mal que le lundi 21 débutait une vaste négociation entre professionnels sous l’égide des pouvoirs publics, précisément sur le volet distribution-exploitation, suite lointaine mais décisive de la concertation lancée en 2013 après les polémiques déclenchées par une déclaration du producteur Vincent Maraval

Les protestataires –associations de réalisateurs, de producteurs et de distributeurs indépendants– ont claqué la porte de ces Assises du cinéma dès le début, déclarant n’avoir reçu aucune réponse satisfaisante du cabinet et du CNC. La SRF, syndicat des réalisateurs, a publié un communiqué intitulé «Consternés et en colère», dont le titre résume l’ambiance.

Une bataille pour quelques films

Quel est le débat? En apparence, c’est simple, les gros circuits et les gros distributeurs veulent pouvoir inonder le marché des produits les plus porteurs, tous les autres essaient d’endiguer cette tendance bien réelle, qui a déjà de facto mis en place un cinéma à deux vitesses, même si la régulation fait comme si ce n’était pas le cas, et dans une certaine mesure en compense les pires effets.

Dans un communiqué où elle félicite la ministre d’avoir supprimé le paragraphe concernant le contrôle de la programmation, la FNDF (qui regroupe Gaumont, Pathé, UGC, MK2, les filiales françaises de majors américaines…) insiste sur des effets selon elle dangereux de la version initiale de l’amendement. 

Se posant elle aussi en défenseur de la diversité, elle affirme que «de tels engagements de diffusion auraient porté bien entendu en priorité sur les films les plus demandés par les exploitants: films commerciaux et films art et essai dits porteurs, et auraient donc eu pour effet de réduire plus encore l’accès au marché des films de la diversité en augmentant gravement les difficultés de programmation de l’ensemble des TPE de notre secteur.»

Cet argument repose sur la demande massive de films à fort potentiel par de nombreux cinémas, et pas seulement par les grands circuits. De fait, les indépendants ne sont pas tous du même côté: les salles indépendantes sont dans leur grande majorité les premières à se battre pour obtenir lesdits «films porteurs». Comme ce fut le cas lors de la sortie du dernier épisode de Star Wars. Elles contribuent ainsi à la concentration sur quelques titres au détriment de tous les autres, et ce alors qu’elles ont particulièrement vocation (dûment subventionnée) à assurer la diversité des offres.

Vous avez dit «indépendant»…

Il y a beau temps qu’on sait que le label «indépendant» recouvre des situations différentes, voire conflictuelles: on vient d’en avoir une nouvelle manifestation avec l’impossibilité pour le distributeur indépendant Capricci de trouver une seule salle indépendante à Paris pour sortir le très beau premier film chinois Kaili Blues. Seul un UGC et un MK2 l’ont accueilli. Dans le même temps, la difficulté d’accès de certains films aux écrans les détourne vers le funeste dispositif de l’e-cinéma (sortie directe en VOD) qui à moyen terme menace surtout… les salles indépendantes.

De nombreux films sont projetés dans très peu de salles d’où ils sont éjectés avant d’avoir la moindre chance de trouver un public

Il reste que l’argumentation de la FNDF est assez spécieuse. Ses membres sont bien les principaux responsables des stratégies de «tapis de bombes», qui submergent chaque semaine les salles de centaines de copies pour des films qui évincent ou marginalisent la diversité de l’offre, et contraignent la plupart à une existence précaire, dans très peu de salles d’où ils sont éjectés avant d’avoir la moindre chance de trouver un public. Ce mercredi 30 mars, pas moins de 21 nouveaux longs métrages sortent en salle, dont une quinzaine –certains parmi les meilleurs– réduits à se disputer une poignée d’écrans.

Et lorsque sort un blockbuster au potentiel énorme, James Bond, Star Wars ou, cette semaine, Batman Vs Superman (sorti sur 822 copies), ce sont bien les multiplexes qui dédient un nombre anormal d’écrans à ces machines à sous surdimensionnées.

Si le Médiateur du cinéma a vocation à régler les contentieux entre salles indépendantes et distributeurs, c’est surtout pour encadrer les pratiques des poids lourds de la distribution –qui sont souvent aussi ceux de l’exploitation– que devait être acté le principe des engagements de diffusion. Faute de quoi les forces de dislocation du dispositif (du «château») ne pourront que s’aggraver, alors qu’on semble très près déjà d’un point de rupture.

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