Partager cet article

Le terrorisme nous oblige à repenser d'urgence le religieux

Un homme à genoux pendant la minute de silence observée le 23 mars 2016 sur la place de la Bourse à Bruxelles, au lendemain des attentats | AURORE BELOT/Belga/AFP

Un homme à genoux pendant la minute de silence observée le 23 mars 2016 sur la place de la Bourse à Bruxelles, au lendemain des attentats | AURORE BELOT/Belga/AFP

On croyait la religion en voie de disparition. Mais la guerre entre une Europe sécularisée et une idéologie religieuse meurtrière ne fait que commencer.

Les coups de menton martiaux et les effets de manche n’y pourront pas grand-chose. Les formules va-t-en-guerre, les programmations sécuritaires, aussi sophistiquées soient-elles, l’insistance autoritaire sur les valeurs laïques et républicaines paraîtront également vaines. Depuis 2001 au moins, l’Occident vit avec le terrorisme et continuera de longues années à vivre avec lui. Parmi beaucoup d’autres raisons, l’une est sans doute l’incapacité à penser le «religieux» –une catégorie sous-estimée dans les années 1960-1970 et même appelée à disparaître– à l’extérieur et à l’intérieur de nos frontières.

À l’extérieur d’abord. Quel que soit le côté par lequel on entend saisir le «monstre» islamiste qui vient de frapper le cœur de l’Europe, on ne peut plus s’aveugler sur les rivalités de puissance et les fractures confessionnelles qui ont marqué, depuis la fin de l’Empire ottoman, l’histoire du Moyen-Orient. Un Moyen-Orient redessiné à la hâte, au début des années 1920, sans égard pour les frontières religieuses locales, par les puissances anglaise et française dans le seul but de défendre leurs intérêts coloniaux rivaux. Un remarquable documentaire de la chaîne Arte, programmé mardi 22 mars, au soir même des attentats de Bruxelles, retrace le récit de ce dépeçage, en dépit du bon sens, de l’Empire ottoman: de l’attribution du mandat français sur la Syrie et le Liban, du mandat britannique sur la Palestine et la Mésopotamie à la création d’un État tout à fait artificiel appelé l’Irak.

Dans ce dernier pays, après la chute en 2006 de Saddam Hussein, considéré comme le rempart du sunnisme, les Américains ont donné tout pouvoir aux chiites et jeté du même coup les officiers de l’ancien régime dans les bras de l’organisation État islamique après l’éclatement du conflit syrien. Ils ont répété la même erreur que celle des Anglais à la naissance de l’Irak: réveiller l’antagonisme fratricide et millénaire entre les deux branches majeures de l’islam, sunnite et chiite, qui, depuis, façonne tous les conflits de cette région explosive.

Rivalité

Dans les années 1960, la montée en puissance du wahabbisme, religion d’État en Arabie saoudite, puis celle des Frères musulmans et autres groupes radicaux en Égypte et en Syrie, réactive, dans les pays sunnites, la vieille détestation des chiites réputés, depuis les guerres de succession de Mahomet au VIIe siècle, comme des déviants et des hérétiques. Certes, les chiites ne représentent guère plus de 10% du 1,2 milliard de musulmans dans le monde, mais ils sont majoritaires dans des pays-clés de la région.

Comme en Iran, où la Révolution islamique de 1979 transforme la rivalité chiites-sunnites en une ligne de fracture irréversible avec l’Arabie saoudite, berceau et sanctuaire de l’islam sunnite. Depuis, le chiisme est perçu par le monde arabe sunnite comme le relais d’une stratégie iranienne hégémonique. Téhéran forge une alliance avec la Syrie de Hafez el-Assad, de confession alaouite, branche minoritaire du chiisme, et avec le Hezbollah chiite du Liban. Grâce à ces alliés, l’Iran mène une guerre terrible, de 1980 à 1988, avec l’Irak de Saddam Hussein, alors soutenu par les Occidentaux et la quasi-totalité du monde sunnite. L’axe chiite naît. Il unit Téhéran à Beyrouth et Damas, avant de s’étendre à Bagdad en 2006. 

Les réseaux puissamment financés par l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe, pour limiter la poussée chiite, ont engendré des mouvements djihadistes qui ont fini par échapper à tout contrôle

En 2003, l’invasion américaine de l’Irak, puis la chute de Saddam Hussein déclenchent en effet une nouvelle guerre civile entre chiites et sunnites. La branche irakienne d’al-Qaida développe un djihad antichiite et elle forme, avec le renfort d’anciens cadres du régime, la matrice de l’actuelle organisation État islamique. Celle-ci profite du ressentiment des populations sunnites d’Irak contre le gouvernement dominé par les partis chiites et sous influence iranienne. Daech commet aussi des attentats contre des communautés chiites loin de ses lignes de front jusqu’en Arabie saoudite, au Koweït, au Yémen et au Liban.

En 2011, dans la foulée des «printemps arabes», la Syrie bascule à son tour dans la guerre civile. La répression du régime Assad contre la rébellion favorise la montée en puissance de l’extrémisme sunnite. Et pour diviser et discréditer son opposition, Bachar el-Assad ne trouve rien de mieux que de libérer des centaines de prisonniers djihadistes sunnites, dont beaucoup rejoignent Daech, le Front al-Nosra (la branche syrienne d’al-Qaida) et d’autres groupes radicaux.

La guerre actuelle en Irak et en Syrie et la terreur djihadiste qui s’exporte depuis en Europe s’inscrit donc dans cette rivalité de très longue date entre musulmans chiites et sunnites, entre la République chiite iranienne et le royaume wahabbite d’Arabie saoudite. Les réseaux puissamment financés par l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe comme le Qatar, pour limiter la poussée chiite, ont engendré des mouvements djihadistes qui ont fini par échapper à leur contrôle. La mouvance djihadiste internationale (al-Qaida en Irak, puis Daech) se pose aujourd’hui en défenseur de tous les arabes sunnites marginalisés et crée un ambitieux califat sunnite à cheval entre l’Irak et la Syrie.

Mythifié

La dimension confessionnelle est donc essentielle pour comprendre les fractures géopolitiques à l’œuvre au Moyen-Orient. Mais l’exportation du terrorisme en Europe possède aussi une charge religieuse incandescente. Elle ne peut plus se résumer, comme on l’a trop longtemps pensé, à des parcours de jeunes délinquants suicidaires, à des accès de folie individuelles, à des dérives islamistes sectaires, à des échecs de l’intégration républicaine. Aujourd’hui face à un retour du «religieux» islamique dans sa forme la plus absolue et monstrueuse, l’Europe se trouve désemparée.

«Expliquer [le terrorisme], c’est déjà vouloir un peu excuser», disait Manuel Valls en janvier dans une phrase qui en dit long sur l’aveuglement d’une partie de nos élites devant des dérives religieuses qui fissurent les sociétés modernes. En cantonnant le religieux à la sphère individuelle et privée, en s’arc-boutant sur les mots fétiches de sécurité et de laïcité, la gauche française et belge –aussi bien que la droite– a tardé à prendre la mesure d’aspirations nouvelles touchant une partie de la jeunesse, radicalisée ou non, à une sorte de transcendance et à l’enracinement dans un islam mythifié.

Directeur du Monde des livres, Jean Birnbaum vient ainsi de faire le procès de cette incapacité de la gauche française, en partie à cause de son histoire anticléricale, à «penser» le fait religieux, son capital de mythes, de symboles, de représentations, son patrimoine historique, son réservoir de raisons de vivre et de croire dans une modernité occidentale débridée.

«Les hommes et les femmes de gauche, ceux qui peuplent ses cercles de réflexion ou ses cabinets ministériels, s’en tiennent à une conception rudimentaire de la religion», déplore Jean Birnbaum dans Un silence religieux. La gauche face au djihadisme (Seuil). Ces hommes et ses femmes de gauche, poursuit-il, ne prennent jamais la religion pour ce qu’elle est vraiment. Pour eux, «elle n’est qu’un symptôme du malaise social, une illusion qui occulte la réalité des conflits économiques». Dans le même esprit, le sociologue Alain Bertho écrit dans un autre ouvrage publié en janvier 2016 Les enfants du chaos. Essai sur le temps des martyrs (La Découverte): «Notre pays fait face à des monstres qu’il a lui-même contribué à créer.»

Ainsi l’incapacité à prendre en compte la plénitude du phénomène religieux dans une société sécularisée a-t-elle pu contribuer au manque de vigilance, face à la montée du salafisme depuis deux décennies, face à l’exaltation par les radicaux, fussent-ils très minoritaires, de mythes aussi barbares que le retour aux premiers temps belliqueux de l’islam, celui de Mahomet et des califes «bien guidés», des appels à la «guerre sainte» et à la revanche contre les «croisés» (comme sont nommés les Occidentaux dans la rhétorique djihadiste).

Ressuscité

Dans les années 1960-1970, la plupart des philosophes, des sociologues et des politologues affirmaient qu’on était entré dans une ère post-religieuse. Ils croyaient dur comme fer à la mort de la religion, au «désenchantement» de la société moderne, pariaient sur la laïcisation des mœurs, des idées, de la politique, écrivaient que le progrès de la raison scientifique et technique conduiraient inéluctablement à une «sortie» de la religion.

L’incapacité à prendre en compte la plénitude du phénomène religieux dans une société sécularisée a contribué au manque de vigilance

Et comment aurait-on pu, à l’époque, leur donner tort? Tout convergeait: l’urbanisation et la fin de la civilisation paroissiale symbolisée par le clocher du village; le déclin des Églises et confessions historiques; l’assimilation aux sociétés modernes d’un judaïsme en diaspora, la domination, dans les pays musulmans, d’un nationalisme laïque, arabe ou turc; l’envahissement, dans les pays riches, des modèles de consommation, la transformation du statut de la femme, l’émergence d’une civilisation de loisirs, l’omniprésence de médias qui façonnent les esprits! On croyait la religion terminée.

Mais les mêmes qui avaient observé cette montée massive de l’individualisme, de la sécularisation, de l’indifférence religieuse, confessaient peu après qu’une «revanche de Dieu» était à l’œuvre. Que Dieu avait été simplement «refoulé» et ne demandait qu’à ressusciter. En 1968, le sociologue américain Harvey Cox écrivait un maître-ouvrage intitulé La Cité séculière, qui exprimait cette fatalité de la disparition de la religion. Moins de trente ans après, le même publiait un autre livre intitulé Le retour de Dieu, qui analysait le succès des groupes évangéliques et pentecôtistes aux États-Unis, dans les immenses mégapoles d’Amérique du Sud, d’Asie, d’Afrique.

De même, Gilles Kepel, dans La revanche de Dieu (en 1992), soulignait l’extraordinaire concomitance, à partir de la fin des années 1970, de phénomènes religieux identitaires: dans le judaïsme, avec l’ascension des courants ultraorthodoxes en Israël; dans l’islam, avec le succès de la Révolution iranienne (1979) et la percée de groupes islamistes; dans le christianisme, avec l’affirmation de courants évangéliques protestants et la «nouvelle évangélisation» militante d’un pape comme Jean Paul II.

Mais les élites européennes ont continué de percevoir le fait religieux comme fermé, obsolète et culpabilisant. Il n’est plus guère enseigné dans les écoles. Dans son rapport de 2002 suivant les attaques du 11 septembre 2001, Régis Debray estimait que «la relégation du fait religieux hors des enceintes de la transmission rationnelle favorise la pathologie du terrain au lieu de l’assainir». Depuis, convaincus que l’ignorance des fondements et du rôle des religions empêchait les jeunes de comprendre le monde, voire nourrissait les extrémismes, les pouvoirs publics ont surmonté les résistances et introduit dans les programmes des éléments de savoir sur les principales confessions.

Mais il reste beaucoup à faire pour redécouvrir la complexité des phénomènes religieux et c’est une tâche urgente. Car le «vide spirituel» d’une Europe laïcisée alimente tout le discours djihadiste. Après les attentats du 13 novembre à Paris, Dar-al Islam, le magazine de propagande de Daech publiait ce texte sidérant: «Ce pays faible [la France], en pleine crise économique et morale, dont le peuple est abruti par les divertissements, où la presse people est plus lue que la presse politique, déclare la guerre à un État [l’État islamique] où chaque habitant est un combattant en puissance ayant suivi un entraînement militaire et faisant la guerre pour sa foi, espérant le paradis éternel s’il est tué.»

La guerre ne fait que commencer entre une Europe sécularisée qui n’a que les valeurs de la démocratie et de la laïcité à défendre et une idéologie religieuse planétaire et meurtrière. En annonçant le rétablissement du califat en 2014, le porte-parole de l’État islamique lançait ce mot d’ordre à tous les musulmans: «Rejetez la démocratie, la laïcité, le nationalisme et les autres ordures de l’Occident. Revenez à votre religion.»

Sur le front extérieur du terrorisme, on l’a vu, il faut prendre en compte à la fois l’importance stratégique de l’Iran et les enjeux communautaires propres à la Syrie et à l’Irak, deux pays où la population sunnite nourrit un ressentiment antichiite qui alimente la machine idéologique de Daech. Sur le front intérieur, il faut enfin se demander comment renforcer la démocratie et la laïcité pour faire face à ces djihadistes qui disent agir par cette conviction religieuse démesurée et dévoyée qui les amène à commettre les crimes les plus atroces et les plus barbares contre la civilisation. 

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte