Monde

Les Républicains américains sont prêts à se tromper deux fois

William Saletan, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 05.04.2016 à 16 h 31

L’histoire récente montre que le camp conservateur ne tirera pas d’enseignements de l’issue de la présidentielle américaine. Si Trump est investi puis perd l'élection, ils risqueraient de se tourner vers Cruz en 2020.

Donald Trump et Ted Cruz I JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Donald Trump et Ted Cruz I JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Donald Trump est à mi-chemin du parcours menant à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle. Le sénateur Ted Cruz est le seul adversaire à pouvoir le rattraper. Bon nombre de républicains estiment que l’un comme l’autre de ces présidentiables seraient désastreux, sans pouvoir dire lequel serait le pire. Si Donald Trump est imprévisible et incendiaire, Ted Cruz est quant à lui dogmatique et caustique. Faire un choix entre ces deux-là revient, pour reprendre la formule du sénateur Lindsey Graham, à choisir entre «se faire tirer dessus ou être empoisonné».

Mais on peut y voir une bonne nouvelle, pensent ces mêmes Républicains: aucune de ces blessures ne serait mortelle. Que Trump ou Cruz soient en tête de liste, 2016 sera une mauvaise année, mais ce gâchis arrachera les électeurs républicains à leur état d’ivresse. Ils comprendront que rejeter un candidat de l’establishment au profit d’un outsider en colère ou d’un fanatique ne fait qu’offrir plus de voix et de pouvoir au Parti démocrate. La fièvre républicaine finira par retomber et, en 2020, les électeurs fidèles au Grand Old Party choisiront un candidat plus conventionnel.

C’est une logique rassurante et plausible, quel que soit l’homme, Trump ou Cruz, qui se retrouvera en fin de compte face au candidat démocrate. Mais si on avait affaire aux deux? Que se passerait-il si Donald Trump remportait l’investiture républicaine cette année, et Cruz en 2020? En l’état actuel des choses, ce scénario est tout à fait probable. Le Parti républicain serait donc d’abord empoisonné avant d’essuyer des tirs.

La prochaine primaire est la bonne

Ces trente dernières années, les Républicains ont organisé six primaires véritablement ouvertes pour l’investiture à la présidentielle. C’est-à-dire qu’aucun président sortant n’y était candidat. Cinq de ces six batailles ont été remportées par le candidat arrivé second aux précédentes primaires ouvertes. Ronald Reagan est passé à côté de l’investiture en 1976 au profit de Gerald Ford, avant d’être investi en 1980. George H. W. Bush, qui a perdu en 1980 contre Reagan, est devenu le vice-président de Reagan, puis il a gagné les primaires suivantes en 1988. Bob Dole a perdu en 1988 face à Bush, mais l’a emporté en 1996. John McCain a été devancé par George W. Bush en 2000, mais il a ensuite gagné les primaires en 2008. Mitt Romney a perdu contre John McCain en 2008, avant d’obtenir l’investiture en 2012.

Ted Cruz a à sa disposition presque trois fois plus d’argent que ce qu’avaient recueilli Pat Buchanan et Rick Santorum durant toute leur campagne

La seule exception au cours de cette période concerne Pat Buchanan, qui était arrivé second en 1996, mais a intégré en 1999 le Parti de la réforme. L’année 2016 fera aussi exception: l’ex-sénateur Rick Santorum, candidat arrivé second en 2012, a fait long feu cette fois et ne sera pas de la partie. Mais en tout état de cause, aucun de ces candidats n’a eu de résultats un tant soit peu comparables à ceux de Ted Cruz cette année. Selon Associated Press, en 1996, Pat Buchanan n’a convaincu que 145 délégués. En 2012, Rick Santorum en a obtenu 245. Mais l’incroyable Ted Cruz, lui, totalise déjà 400 délégués à mi-parcours.

L’impressionnante machine à cash

Ted Cruz a une impressionnante machine à cash: à la fin janvier, il avait levé 54 millions de dollars, soit environ 20 millions de dollars de plus que Donald Trump, Jeb Bush, ou Marco Rubio. Les super PAC pro-Cruz avaient collecté un complément de 50 millions de dollars. Le mois dernier, Ted Cruz a annoncé avoir réuni encore 12 millions de dollars. Il a donc à sa disposition presque trois fois plus d’argent que ce qu’avaient recueilli Pat Buchanan et Rick Santorum durant toute leur campagne. Par comparaison, Ted Cruz a bâti un réseau beaucoup plus vaste, qui mène des opérations de terrain bien huilées dans chaque État. Il jouit en outre d’un puissant appui politique au sein de la droite religieuse et d’une autre base électorale solide au Tea Party. En 2020, il se présenterait avec les mêmes atouts, sinon plus.

Les détracteurs de Ted Cruz le décrivent comme quelqu’un d’odieux. Ses collègues ne l’apprécient guère, et les sondages réalisés à la sortie des urnes montrent qu’il ne convainc pas autant les électeurs modérés et un peu conservateurs que les ultra-conservateurs. Marco Rubio, au contraire, est largement considéré comme le candidat le plus séduisant. C’est pourquoi, lorsque mon confrère Jamelle Bouie a parié sur Cruz, moi, j’ai misé sur Marco Rubio. Quatre mois plus tard, j’ai dû me rendre à l’évidence: j’avais eu tort. Ted Cruz n’a pas arrêté la déferlante Trump, mais il prouve que dans un parti courroucé, son organisation, sa discipline et son message peuvent avoir raison d’un rival attirant aux yeux d’un large public républicain.

Une leçon qui risque ne pas être tirée

Les Républicains qui donnent leurs suffrages à Trump en 2016, pour le voir inéluctablement abandonné par des membres de leur parti et défait à la présidentielle, seront toujours aussi en colère en 2020. La déroute du magnat de l’immobilier les pousserait-elle à ne pas soutenir Ted Cruz en 2020? Rien n’est moins sûr pour deux raisons évidentes.

D’une part, le fait que Trump s’aliénera au moins une partie l’establishment du Grand Old Party brouillera l’équation. Une défaite de Trump à la présidentielle ne prouverait pas que les Républicains auraient mieux fait d’investir un candidat à l’image de George W. Bush, car la droite serait en mesure d’invoquer une différence de taille entre 2000 et 2016: Trump a été trahi par l’establishment.

Cruz dépeint Donald Trump comme un bailleur de fonds des libéraux, un socialiste en matière de santé et un mou sur la question du planning familial

D’autre part, Cruz n’est pas Trump. Le conservatisme du milliardaire est viscéral et fait partie de son style. Il se préoccupe bien davantage des techniques d’interrogatoire comme la simulation de noyade, des représailles contre la Chine et le Mexique, de l’écrasement de l’État islamique et des contestataires que du principe d’économie de marché. Alors que le conservatisme de Cruz est idéologique. Il cherche à réduire les impôts, déréguler et cibler avec précision les politiques sociales. Beaucoup de partisans de Ted Cruz considèrent Trump comme un apostat qui penche à gauche.

La prime au pur et dur

Si Trump perd la présidentielle, ils ne se diront pas que le conservatisme qui les caractérise a été désavoué. Ils se diront, à plus ou moins juste titre, que le conservatisme qui les caractérise n’a pas été testé.

Ted Cruz développe cet argumentaire depuis plusieurs mois maintenant. Dans ses discours, ses débats, ses interviews et ses publicités de campagne, il dépeint Donald Trump comme un bailleur de fonds des libéraux, un socialiste en matière de santé et un mou sur la question du planning familial. Cruz va vraisemblablement marteler ces différences jusqu’au bout. 

Et si, au final, Trump perd l’élection présidentielle, Cruz reprendra son combat là où il s’est arrêté. Il lèvera plus de fonds, renforcera son organisation sur le terrain et s’assurera le soutien des membres du Tea Party ainsi que de la droite religieuse. Il servira aux républicains purs et durs ce qu’ils veulent entendre: si Donald Trump a perdu, c’est parce qu’il n’a pas été un «conservateur cohérent». Voilà une excuse rebattue à chaque défaite républicaine, même si c’est bien le cas de Trump.

Comment les Démocrates pourraient perdre en 2020

Selon ce scénario, d’ici quatre ans, le Parti républicain aura en face de lui la présidente Hillary Clinton. Les Démocrates tenteront bien sûr de remporter leur quatrième présidentielle d’affilée, un exploit inaccompli par quelque parti que ce soit depuis 1948. L’électorat sera agité. Par ailleurs, les États-Unis pourraient être en proie à une récession, engagés dans une guerre impopulaire ou subir un catastrophique attentat terroriste.

Contrairement à Trump et à Cruz, Bill Clinton privilégiait la collaboration par rapport au conflit

La dernière fois qu’un parti a tenu la Maison Blanche pendant douze ans, le camp de l’opposition –en l'occurence, il s'agissait du Parti démocrate– s’est ressaisi. Il a investi un centriste séduisant: Bill Clinton. Contrairement à Walter Mondale, Bill Clinton n’était pas un progressiste à tous crins. Contrairement à Michael Dukakis, il comprenait les angoisses culturelles conservatrices du peuple américain. Et contrairement à Donald Trump et à Ted Cruz, il privilégiait la collaboration par rapport au conflit. Ce sont autant de caractéristiques distinctives qui ont contribué à le mener à la présidence des États-Unis.

Les Républicains le comprendront-ils, à plus forte raison si Trump les mène à une cuisante défaite? Pas évident qu’ils le comprennent tout de suite. Perdre une quatrième élection au profit des Démocrates et offrir un quatrième mandat à un membre de la famille Clinton en trois décennies serait lourd. Mais avec son côté moralisateur et son programme très à droite, Ted Cruz pourrait aussi être à la hauteur.

Ce serait un sort cruel pour Lindsey Graham. Le 17 mars, le sénateur républicain de Caroline du Sud a en effet soutenu Ted Cruz, qualifiant Trump de «désastre pour [leur]parti». Mais la situation est pire que vous ne le croyez, M. Graham. Des désastres, il y en a deux, et vous risquez de les voir se succéder.

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
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