France

Face aux migrants, le blues des routiers calaisiens

Elisa Perrigueur et Clémentine Athanasiadis, mis à jour le 08.04.2016 à 17 h 02

Aux premières loges de la crise migratoire, les chauffeurs routiers qui traversent régulièrement la Manche livrent leur vision du problème.

La présence des «jungles» de Calais et de Grande-Synthe a fortement impacté le travail des routiers (Illustration: Elisa Perrigueur)

La présence des «jungles» de Calais et de Grande-Synthe a fortement impacté le travail des routiers (Illustration: Elisa Perrigueur)

Jeudi 31 mars, un Afghan de 22 ans est mort après avoir été renversé par un poids lourd aux abords de Calais. Le jeune homme, résidait dans la «Jungle». Il était l’un des nombreux candidats à l’exil voulant rejoindre la Grande-Bretagne. Dans le Nord-Pas-de-Calais, chaque semaine, des migrants, bloqués dans des conditions indignes à Calais, tentent de s’immiscer dans l’un des quelque 2.500 camions qui relient chaque jour la France à l’Angleterre.

Les scènes sont généralement très rapides. Les silhouettes se dessinent, filent, agiles, sur l’autoroute. Un homme ouvre la porte arrière du poids-lourd, les autres personnes s’engouffrent dans le véhicule. Des images comme celles-ci ont été relayées sur la toile dès 2014.

Les poids-lourds sont l’un des rares moyens de parvenir à leur «Eldorado» britannique, où ils espèrent trouver un logement et un travail. Désespérés mais déterminés, venus d’Afghanistan, d’Irak, de Syrie, d’Érythrée, du Soudan… les migrants n’ont plus rien à perdre. Les «jungles» de Calais ou Grande-Synthe sont d’ailleurs érigées à des endroits stratégiques, le long de la rocade ou de départementales qui les rapprochent des camions qui gagnent les ports ou d’Eurotunnel. En 2015, la pression s’est accentuée chez les chauffeurs routiers.

Dans les locaux de l’entreprise de transport Deroo, nichée dans la zone industrielle de Wizernes, près de Saint-Omer, la sonnerie du téléphone ne s’arrête pas. Les 250 chauffeurs sur les routes font régulièremet le point sur le trafic et les cargaisons. Ce matin-là, Alain Noyelle, responsable, pose une question à l’un de ses salariés au bout du fil. Depuis quelques mois, il la pose souvent. «Tu en as vu ces derniers jours?» L’homme évoque, comme souvent, les migrants.

Selon le gérant, la présence des «jungles» de Calais et de Grande-Synthe a fortement impacté le travail des routiers. Il résume: «L’Angleterre représente 30% du chiffre d’affaires de la société, trente de nos chauffeurs s’y rendent régulièrement.» Dans la boîte, on les surnomme «les Anglais». Cette année, Alain Noyelle a vu les problèmes chez «ses hommes»: «Retards, agressions, stress, certains ont même démissionné.»

«Ce n’est pas rassurant»

Parmi les «Anglais» qui relient le Royaume-Uni, Elvis, 37 ans, soupire et jette des regards à tous les coins lorsqu’il est au volant de son camion. Le premier réflexe de ce père de quatre enfants, lorsqu’il entame son trajet: se saisir de son smartphone. Il veut «checker» ce qui se passe autour de la «Jungle». «Avec des potes, on a créé un groupe Facebook privé pour les routiers en 2015. On est 200 et y a que comme ça qu’on sait si les migrants perturbent le trafic; nous avons nos propres infos, des vidéos, des données sur les retards au tunnel.» Comme ce groupe privé, d’autres foisonnent sur le réseau social. Certains sont alimentés de commentaires radicaux, antimigrants ou de rumeurs concernant Calais et la «Jungle».

Elvis, 37 ans, routier, fait partie des «Anglais» | Photo: Clémentine Athanasiadis

La méfiance, la colère d’Elvis ont grandi ces dernières années. Surtout pendant l’été 2015. Le nombre de migrants –une grande partie des réfugiés ayant fui les conflits– battait des records. «Ils tentaient de monter dans tous les véhicules, même parfois dans les camions-citernes. C’est hyper dangereux, pour respirer, ils prennaient des pailles. Bien sûr, c’est triste mais on a la pression.» Son collègue, Sylvain, vingt-sept ans de métier au compteur, se souvient de la période estivale: «C’était impressionnant. Ils déboulaient à 150 ou 200 sur la route pour essayer de monter dans nos camions. Ils jetaient des choses sur la chaussée pour nous forcer à l’arrêt. Ils sont bien équipés et démontaient les câbles de tirs, les boulons et les cadenas que l’on met exprès à l’arrière de nos remorques. Avec des couteaux, ils arrachaient les bâches. La journée, ça va, mais la nuit, quand on ne voit rien, ce n’est pas rassurant.»

Le routier de 52 ans prefère d’ailleurs les laisser monter à bord de son véhicule, «ne pas prendre de risques». Lors de l’un de ses trajets, quatre hommes se sont faufilés à l’arrière. Ils se sont cachés sous les quads et motos transportés par le routier. «Ils ne se sont pas fait prendre aux contrôles. Quand je suis arrivé en Angleterre, ils ont déchiré la bâche et sont partis.»

Elvis, lui, hausse le ton quand il relate un épisode similaire. Il y a cinq ans, sans le savoir, il a transporté trois migrants à bord de son camion. Lui et son entreprise ont alors écopé d’une amende de l’Angleterre. Elle peut aller jusqu’à près de 2.000 euros par personne «attrapée». Elvis en est convaincu, certains routiers profitent de la situation:

«Y en a qui les font monter, ils prennent plus que 2.000, car c’est le prix de l’amende. Si jamais ils se font chopper aux contrôles, ça leur fait quand même de l’argent. C’est dégueulasse, dénonce t-il. Mais je peux comprendre que certains routiers fassent passer des gens par humanisme, comme ce chauffeur anglais qui avait pris la petite de 4 ans [Rob Lawrie]. Pour ceux qui veulent rejoindre leur famille en Angleterre, c’est normal.»

Durant ses dix-sept ans passés sur les routes, Elvis insiste: il a toujours vu des migrants. À la fin des années 1990, l’homme a observé les réfugiés des Balkans arriver à Calais. Ils fuyaient déjà la guerre. «Ils étaient moins nombreux et étaient à Sangatte [ce centre géré par la Croix-Rouge abritait alors moins de 2.000 personnes], pas dans une “jungle”, explique t-il. Ces migrants posaient moins de problèmes. Ils étaient moins violents car c’était plus facile. Ils montaient dans les camions mais il n’y avait pas autant de contrôles.»

«Calais, c’est Alcatraz»

«Y en a qui font monter les migrants, ils prennent plus que 2.000 euros, car c’est le prix de l’amende. Si jamais ils se font chopper aux contrôles, ça leur fait quand même de l’argent. C’est dégueulasse

Elvis, routier

Eurotunnel, le gestionnaire privé du tunnel sous la Manche se barricade. À coup de millions d’euros en 2015 et 2016, tout a été mis en œuvre pour dissuader les migrants de s’introduire sur leur site. Depuis son camion qui file vers le tunnel, Sylvain égrène les changements, fataliste. À sa gauche se dresse le «camp de Lande», ou la «jungle» de Calais, retranché derrière des kilomètres de clôtures surmontées de barbelés. «Même sur le pont de l’autoroute, ils ont mis des grillages pour éviter que les migrants sautent sur le toit des camions. C’est les Anglais qui financent tout.»

Un peu plus loin, le routier désigne un immense terrain désert: «Avant, il y avait beaucoup de végétation mais ils ont tout rasé pour éviter que les migrants se cachent dans les arbres.» La terre est également inondée aux «passages-clés» près du terminal. «Le paysage a bien changé, c’est plus pareil, se désole Sylvain. Et puis, il y a des gendarmes et des CRS partout» (environ 1 .100 effectifs fin 2015). Elvis n’hésiste d’ailleurs pas à comparer Calais à «Alcatraz». «Ce sont les mêmes barbelés que la prison de Longuenesse [près de Saint-Omer] qu’on voit ici», lâche l’homme.

Sylvain, 52 ans, vingt-sept ans de métier au compteur | Photo: Clémentine Athanasiadis

Puis il y a l’attente aux contrôles, devenue interminable. Caméras de surveillance, chiens, vérification du véhicule, scanner... Les camions sont désormais passés au peigne fin, ordre du Royaume-Uni. Au moindre doute, l’engin se range sur le bas-côté pour une inspection plus minutieuse:

«Avant, on mettait vingt minutes pour rejoindre la navette de l’Eurotunnel; maintenant, si on met une heure trente, on est contents, détaille Sylvain. Cet été, on attendait parfois six parfois huit heures car les contrôles créent des embouteillages. Il est même arrivé qu’on ne parvienne pas à aller jusqu’en Angleterre pour décharger notre marchandise!»

La cadence épuise le père de famille, «mais c’est du boulot», pas facile à trouver dans la région où le chômage culmine à 21%.

«Y a pas de solution miracle», lâchent unanimes les deux routiers de l’entreprise Deroo. Elvis analyse tout de même que, «si l’Angleterre sort de l’UE, vu que c’est le débat en ce moment, on lui enverra tous les migrants». Celui qui vote Front national ajoute: «Si Marine Le Pen passe, ce sera une bonne chose, elle seule fera le “tri” de ceux qui doivent rester ou partir.» Sylvain comprend le choix du vote FN: «Il faut essayer différents bords politiques pour que ça bouge.» Mais il prefère, comme sa femme, ne plus donner sa voix aux candidats: «Les hommes politiques disent beaucoup de choses mais ne font rien.»

Elisa Perrigueur
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