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Aujourd'hui, au spectacle, le public aussi est en tête d’affiche

Messmer fait monter sur scène une quarantaine d’«élus» | Photo: Eric Myre

Messmer fait monter sur scène une quarantaine d’«élus» | Photo: Eric Myre

Les représentations qui demandent au spectateur de sortir de son confort habituel, voire de participer au dispositif scénique, se multiplient dans plusieurs domaines de la création.

«•Personne qui se contente d’observer et ne participe pas à l’action.» «•Personne qui assiste à une cérémonie publique, à une manifestation sportive, à un spectacle.» Ces deux définitions du mot spectateur proposées par le Larousse donnent à l’acte d’aller à un spectacle une dimension absolument passive. Elle colle, c’est incontestable, avec la plupart des démarches de consommation de culture que nous connaissons: j’achète mon billet, j’arrive, je regarde, je repars.

Oui mais ça, c’était avant. Avant que les programmateurs et artistes, affairés à repousser les limites des expériences qu’ils proposent au public, se mettent à placer les individus au centre du dispositif scénique et de la proposition artistique, soit en lui proposant d'adopter une attitude différente face au spectacle qu'il va regarder, soit en le faisant participer plus directement à celui-ci. Nous en avons retenu trois ancrées dans l’actualité récente de l'année 2016, convaincus qu’elles préfigurent ce que seront nos spectacles à l’avenir.

1.Festival Assis! Debout! Couché! à NantesQuand la musique est une posture

«Assis! Debout! Couché! Ça sonne comme des ordres à un clébard. Mais non. C’est un festival du tonnerre, du genre populaire et pointu.» Sing Sing, le chanteur d’Arlt, ne réserve pas à ses textes l’exclusivité de son sens de la formule. Le Lieu unique de Nantes, situé dans un lieu exceptionnel (une ancienne biscuiterie Lu reconfigurée, au bord du canal Saint-Félix) peut aussi en faire usage pour sa communication.

«La ligne éditoriale d’Assis! Debout! Couché! n’est pas esthétique, elle est posturale, nous expliquait Cyril Jollard, programmateur en charge de la musique au Lieu unique, avant l’ouverture de la quatrième édition, qui avait lieu du 25 au 27 mars. Le point de départ, c’est le public. Pour un public assis, on peut proposer une musique qui va mériter de l’attention, un degré de présence proche de l’engagement, par exemple de la musique expérimentale ou axée sur le texte. Pour un public debout, on va vers une recherche physique d’abandon corporel par rapport au mouvement. Ça ne veut pas forcément se défouler, ça peut vouloir dire qu’on peut choisir l’endroit où on se place, comme Pierre Henry va le proposer en déployant quatre-vingts enceintes. Et quand on est allongé, le rapport au corps est encore différent. Quand on n’a plus besoin de se porter, on peut aller jusqu’à sentir ses organes sur certaines fréquences basses. C’est une autre forme d’abandon qui peut aller jusqu’à un état proche du sommeil.»

Comment isoler les gens pour qu’ils en profitent au maximum et comment ne pas perdre le lien collectif qui est propre à un concert?

Cyril Jollard, programmateur au Lieu unique

Festival Assis! Debout! Couché! | Photo: Martin Argyroglo pour le Lieu unique

Le Lieu unique ne prétend pas «réinventer» le principe du concert. «Les concerts couchés, ça existe depuis Xenakis», rappelle Cyril Jollard. Mais après avoir fait naître la «folk journée» au lendemain d’une blague trouvée un soir au bar, l’idée d’un festival axé autour des stratégies posturales –comme disent les ostéopathes– a rapidement trouvé son public (2.700 spectateurs, soit 94% de taux de remplissage en 2015) malgré une promesse d’aventure déroutante. «Les trois postures, c’est le cadre, la contrainte, explique Cyril Jollard. On joue avec la contrainte. D’elle naît la programmation. On ne fait pas venir les gens sur des noms mais sur un rapport de confiance.»

La programmation couchée, réservée au dimanche, y est par définition la moins balisée. Pour elle, les artistes sont obligés de concevoir un show unique. «Lorsqu’on est couché, presque aucun muscle ne fonctionne, il ne reste plus que les oreilles et l’esprit. Il était important pour nous de ne pas solliciter le corps mais seulement l’imagination du public», a témoigné Raphaël D’Hervez, de Romantic Warriors, après son passage en 2015. «Ça oblige les artistes à triturer leur musique pour que les gens s’abandonnent, reprend Jollard. Panda Bear a joué une bonne partie de son album en le réécrivant, l’expurgeant tous les rythmes, autour d’une atmosphère étrange, belle, très axée sur les voix, qui demandait une concentration de dingue. On avait un public alangui, des musiciens les yeux fermés qui ralentissaient leur musique comme un plongeur qui ralentit le rythme cardiaque à mesure qu’il s’enfonce. Flavien Berger, qui était en promotion de son album, a aussi tout retravaillé pour proposer quelque chose qui était un mélange d’émission nocturne de France Culture et de musique de Pierre Schaeffer. C’est par là qu’on veut aller.»

Ce type d’expérience représente l’avenir du spectacle vivant tel que Cyril Jollard le conçoit. «Cela donne envie de travailler encore plus sur la façon dont le concert se passe, jusqu’à engager un travail avec des designers sur l’espace. La qualité du temps du concert répond au fait que le public a payé 10, 20, 30, 50, 90 euros pour sortir de chez lui. Comment isoler les gens pour qu’ils en profitent au maximum et comment ne pas perdre le lien collectif qui est propre à un concert? Le rapport à la musique est à la fois très individuel et très collectif. Ce travail autour du rituel laisse encore le champ libre à beaucoup de possibilités. À terme, ce sera la différence entre les lieux publics et les lieux privés. Les lieux privés feront venir des gens très connus en période de promotion, et c’est super. Pour nous qui avons une mission de service public, la promesse de la soirée, ce sera l’instant, le souvenir, la trace que laisse un spectacle.»

2.«Le Sacre du Printemps» par Roger BernatVous êtes chorégraphe et danseur, si vous le voulez

Certains pensaient assister au ballet de Pina Bausch, conçu en 1975 sur la musique d’Igor Stravinsky, confortablement installés dans leur siège. Mais cela n’a rien à voir. Des casques sont distribués à tous les participants. Ils vont y entendre des consignes. Tous ne sont pas branchés sur le même canal, ce qui veut dire que les spectateurs ne recevront pas les mêmes ordres. D’ailleurs, les personnes arrivées ensemble, en couple, en famille ou entre amis, sont souvent dispatchées dans différents groupes. Ces jeudi 28 et vendredi 29 janvier, quatre-vingts personnes venues assister au spectacle mis en scène par Roger Bernat se retrouvent sur scène.

Les participants sont eux-mêmes acteurs et danseurs improvisés. Ils sont d’abord invités à aller écrire des mots à la craie sur des tableaux noirs accrochés aux coins de la scène pour donner naissance à plusieurs espaces: l’aube, la colline et la forêt… Lorsque la musique démarre –la même pour tous–, chacun se positionne en fonction des injonctions données par la voix de GPS qui s’échappe du casque vissé sur les oreilles. Chacun est à fois acteur, car il produit ses propres mouvements, et fait corps avec le collectif, tout en étant observateur de l’expérience qui se déroule sous ses yeux.

«Ce qui était très impressionnant, c’est que des indications comme “coup de hache” ou “pied droit en avant, pliez les genoux” deviennent vraiment une danse, s’étonne Léa, 24 ans, qui a vécu les deux représentations. Les indications sont très simples. C’est pour ça qu’on arrive tous à les faire en rythme, que l’on soit jeune ou vieux, souple ou non. Je pense que Roger Bernat a voulu montrer que tout le monde pouvait danser!»

Le Sacre du Printemps, revisité par Roger Bernat | dancetechtv via Flickr CC License by

Voir tous les gens autour de toi, unis dans un même mouvement, c’est hyper jouissif. Tu te rends compte que c’est possible, qu’on est en train de danser et que c’est joli!

Léa Wermelinger, participante du Sacre du Printemps par Roger Bernat 

Le quadragénaire catalan est connu depuis une vingtaine d’années pour sortir les spectateurs de leur zone passive de confort, et en faire la matière principale de ses spectacles. Christophe Blandin-Estournet, le directeur du théâtre de l’Agora, scène nationale d’Evry et de l’Essonne, admire son théâtre car il fait vivre une expérience inédite aux participants et les fait réfléchir en même temps. «Le vrai talent de Bernat est d’interroger les participants sur la notion d’individualité et de collectif, sur leur capacité à respecter ou transgresser un ordre, sur le regard qu’ils portent sur les autres et que les autres portent sur eux, sur la place que l’ils se donnent au sein d’un groupe…» Christophe Blandin-Estournet apprécie ce double niveau de lecture: «Pour certains, c’est avant tout une aventure très ludique, où l’on danse, on s’amuse. D’autres feront une lecture plus profonde, s’interrogeront sur ce qui fait la démocratie ou donne l’illusion de la démocratie…»

Car les participants sont sans arrêt confrontés à des choix. Les injonctions données dans le casque ne visent personne en particulier, elles sont ouvertes: «une personne du groupe s’avance» ou encore «deux personnes vont chercher le foulard rouge». Une ou plusieurs personnes doivent prendre l’initiative de s’avancer, en observant les autres. Puis le groupe s’autorégule, certains reculent pour laisser la place ou décident de transgresser la consigne en restant en surnombre. Si au contraire, personne n’ose s’avancer, l’un devra vaincre sa peur ou sa timidité, se sacrifier pour ne pas perturber le bon déroulement du spectacle. Et sans jamais savoir à l’avance si son rôle sera majeur ou non, éphémère ou durable, dans la peau d’un homme ou d’une femme, amoureux ou sacrifié.

Léa Wermelinger, apprentie en administration et production, 24 ans: «À un moment, on a entendu dans le casque: “Courez, baissez-vous, esquivez.” On s’est tous mis à courir comme des dingues partout sur scène, comme des gamins dans la cour de récré. Voir tous les gens autour de toi, unis dans un même mouvement, c’est hyper jouissif. Tu te rends compte que c’est possible, qu’on est en train de danser et que c’est joli!» Loïc Lejeune, 27 ans, le chargé de communication du théâtre, confirme: «Personne n’est danseur professionnel mais c’est étonnant parce qu’il y a vraiment des moment où l’on reconnaît le spectacle original de Pina Bausch!»

Marie-Anne Bachelerie, chargée des relations avec le public, accompagnait un groupe d’adolescents les deux soirs. Sa peur que les ados ne participent pas à cause du regard des autres s’est très vite estompée: «Il n’y a pas de jugement dans les regards. En fait on ne sait même pas si la personne qui exécute l’instruction le fait bien ou pas, car soit on est dans un autre groupe donc on n’a pas entendu l’injonction, soit on est dans le même groupe mais on n’a pas osé y aller à sa place, donc on ne se permet pas de juger!»

Finalement, même ceux qui pensaient assister à un ballet et ne s’étaient pas préparés à participer ont apprécié d’être embarqués. Tout comme l’équipe du théâtre, convaincue que ce type de spectacles participants est diablement efficace pour faire tomber les barrières entre les sexes, les âges et les cultures, grâce à la magie de la danse et du théâtre.

3.MessmerQuarante spectateurs sous hypnose chaque soir

Dans la file d’attente, un mélange de curiosité et d’excitation tenaille les spectateurs. «Je crois à l’hypnose mais je me suis toujours demandé si ça marchait sur moi», «On vient vérifier si ce qu’on a vu à la télé c’est la réalité ou une arnaque!», «Moi, je suis restée les doigts collés en regardant Messmer à la télé, je voudrais voir si ça peut aller plus loin ce soir…». La salle de 2.700 places du Grand Rex est bondée. Le quadragénaire québécois peut se targuer d’avoir hypnotisé près de 100.000 personnes rien qu’en France avec son spectacle Intemporel, qu’il joue 300 fois par an depuis 2012.

Spectacle de Messmer | Photo: Eric Myre

Une musique envoûtante, des lumières éblouissantes et des ondes énigmatiques projetées sur les écrans géants plongent d’emblée la salle dans un univers magico-psychédélique. Messmer commence le show par un test de réceptivité sur l’ensemble de l’assistance, à distance. «Vos mains se collent, elles sont tellement serrées qu’il vous est impossible de les bouger…» Seules consignes pour monter sur scène: avoir plus de 16 ans, ne pas être enceinte, ne pas avoir de problèmes cardiaques ou avoir consommé de la drogue avant le spectacle. «Ce n’est pas l’hypnose en elle-même, qui serait dangereuse pour ces personnes, précise Messmer, mais les mouvements qu’ils vont être amenés à exécuter pendant le show (se rouler par terre, sauter, se battre…).»

Une quarantaine d’«élus» sont ensuite testés individuellement. «Mon but est de vous emmener dans un état de sommeil en cinq à dix secondes. Vous serez bientôt aussi mou qu’une poupée de chiffon.» La salle laisse échapper des étonnements sonores en voyant s’écrouler les participants un par un, parfois même avant que Messmer ne vienne leur mettre la main derrière la nuque. L’assistante de Messmer rendort les rares qui se réveillent au bout de quelques secondes ou les fait descendre de scène: ils ne sont pas assez réceptifs pour «faire le show». Durant le spectacle, elle est aussi chargée de créer des «punch» («coups de poing» en anglais) inattendus. «Par exemple, le papa qui tombe dans les pommes au moment de l’accouchement, c’est elle qui le programme chaque soir», confesse Messmer.

À un moment, Messmer a désigné quelqu’un pour faire Skippy le kangourou. J’étais assise à ma place mais j’ai eu une irrésistible envie de sautiller, j’ai dû me faire violence pour ne pas le faire

Sonia, qui est montée sur scène au spectacle de Messmer

 

Les rires fusent du début à la fin. Les participants se retrouvent à revivre leur propre naissance, puis leur premier anniversaire, avant d’être plongés dans la peau d’un homme de Cromagnon ou du héros du film Top Gun. Deux caméramans filment les visages et les corps les plus expressifs, retransmis en direct sur des écrans géants, afin que tout le monde puisse voir de près cet étrange phénomène. Juste avant de le faire monter sur scène, Messmer désigne un grand brun et lui dit droit dans les yeux: «Loïc, vous êtes bourré!» Heureusement, le trentenaire n’a pas l’alcool mauvais, il enchaîne les éclats de rire et se moque de ses camarades sur scène. À la sortie du spectacle, sa compagne encore hilare, confirme: «Il est exactement comme ça quand il est saoul!» Soudain, Loïc est désigné à l’applaudimètre par le public pour incarner le boxeur Rocky Balboa. Il frappe dans le vide et reçoit des coups imaginaires, qu’il avoue avoir vraiment eu la sensation de prendre. Après le spectacle, il a des courbatures à cause du combat et mal au coeur, comme un lendemain de fête. Sonia, quadragénaire également montée sur scène, est ravie de l’expérience mais légèrement mal à l’aise. «À un moment, Messmer a désigné quelqu’un pour faire Skippy le kangourou. J’étais assise à ma place mais j’ai eu une irrésistible envie de sautiller, j’ai dû me faire violence pour ne pas le faire. Je ne sais toujours pas comment il fait… Ce n’était pas moi. On est obligé d’agir, on n’a plus le contrôle…»

Juste avant de les réveiller, Messmer lance le bouquet final: «Hey tout le monde, vous venez de gagner 100 millions d’euros!» Les cris fusent dans la salle, la soixantaine d’individus ayant été très réceptifs se lève et les cris de joie fusent. «À leur réveil, on va les applaudir parce que c’est eux qui ont fait la soirée», lance Messmer. Pour éviter le sentiment de honte que certains pourraient ressentir, comme les deux femmes s’étant écharpées pour savoir laquelle était «la plus coquine», ou ces deux hommes ayant simulé un rapport sexuel avec leur main devant un public médusé, le fascinateur glisse une dernière suggestion: «Vous êtes fiers de vous et nous sommes fiers de vous.»

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