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Français et Belges ne se comprennent pas, les voilà liés pour le meilleur et pour le pire

À Paris, le 23 mars I MARTIN BUREAU / AFP

À Paris, le 23 mars I MARTIN BUREAU / AFP

Les attentats de novembre et maintenant ceux du 22 mars confirment que les deux pays ont désormais destin lié, malgré les nombreuses incompréhensions qui existent entre eux.

Les 31 morts et les 260 blessés de Bruxelles nous ont malheureusement fait comprendre que nous n’étions pas dans un match de football France-Belgique. Certains commentateurs semblaient, pourtant, nous le  faire croire depuis un certain temps en distribuant bons et mauvais points aux services de sécurité des deux pays. Que le sang répandu ce mardi 22 mars à l’aéroport et dans le métro bruxellois serve au moins aux Français à comprendre à quel point leur destin et celui des Belges n’ont jamais été aussi liés qu’aujourd’hui et qu’il s’agit donc d’éviter toute fausse querelle qui affaiblirait leur réponse commune face à leur ennemi commun: le terrorisme. 

N’oublions pas non plus, même si la question n’est pas prioritaire aujourd’hui, que la France et la Belgique francophone sont aussi ensemble, pour le meilleur ou pour le pire, en matière économique. Que l’économie française dévisse et la Wallonie et Bruxelles rejoindront immanquablement leur voisin dans le camp des pays européens dits «laxistes» alors que la Flandres sera accueillie tout aussi immanquablement par le club des «vertueux», réunis autour de l’Allemagne. Hier, laboratoire de l’Europe, la Belgique en deviendrait alors l’élément perturbateur.

Déformations

D’abord, se comprendre. Certes, le temps des «histoires belges» semble bien révolu et les Belges bénéficient aujourd’hui d’un réel capital de sympathie dans l’Hexagone. Cela grâce notamment à cette vague toujours renouvelée d’écrivains, de comédiens, de chanteurs, de chorégraphes, de cinéastes venus d’Outre-Quiévrain et qui illuminent notre vie culturelle. D’Arno à Anna Teresa De Keersmaeker en passant par Stromae, Cécile De France ou Bouli Lanners. Et, mardi, quand le feu est tombé sur la capitale de l’Europe, qui n’a pas eu une pensée pour celui qui nous avait enchanté avec son Bruxelles qui «brusselait»?

Pour le reste, les Français dans leur ensemble, et les hommes politiques en particulier, font preuve d’une méconnaissance grave de l’histoire, et de la géographie, de leur voisin d’outre-Quiévrain. Ainsi, il fallait absolument que Molenbeek, Schaerbeek ou Forest, soient situées «dans la banlieue» de Bruxelles, comme Bondy ou Trappes le sont par rapport à Paris. Or, ces communes font partie de Bruxelles comme le Ier, le Xe ou le XIXe arrondissement à Paris. D’où la surprise des envoyés spéciaux découvrant en Molenbeek un quartier apparemment comme les autres, avec ses commerçants, sa vie de tous les jours, ses embouteillages. Loin des cités perdues, immenses cages à habitations, de la banlieue parisienne.

État centralisé, État fédéral

Cet «anthropomorphisme» des Français par rapport à leurs cousins belges est une des raisons de l’incompréhension réciproque. Que les Belges se rassurent: centralisée et fière de l’être, malgré les quelques efforts réalisés ces dernières années pour desserrer le carcan parisien, la France manifeste une sorte d’impossibilité congénitale à comprendre les pays fédéraux. Que ce soit l’Allemagne, les États-Unis ou même l’Italie. Or, s’il existe un pays qui ne peut vivre que sous un régime fédéral, c’est bien la Belgique. Portée sur les fonds baptismaux par les pays européens, Angleterre en tête, qui voulaient construire une sorte de cordon sanitaire autour de la France à l’issue de l’aventure napoléonienne, la Belgique abrite non seulement deux communautés  linguistiques et culturelles: les Flamands et les Francophones, mais celles-ci sont elles-mêmes terriblement divisées. Les Francophones, par exemple, entre Bruxellois et Wallons, les Wallons entre Liégeois ou Carolorégiens. Et ainsi de suite jusqu’à la commune qui reste l’élément de base du mécano belge. 

Un Belge sera d’abord Anderlechtois, puis Bruxellois, puis Francophone puis Belge

Envahis et occupés plus souvent qu’à leur tour, les Belges ont trouvé leur riposte en défendant bec et ongles une liberté communale rarement vue ailleurs. Ici, on est d’abord de sa commune! En forçant le trait, on pourrait ainsi comparer le Français et le Belge par une conception en sens inverse de leur appartenance. Un Français est d’abord Français, puis Dauphinois, puis Grenoblois. Un Belge sera d’abord Anderlechtois, puis Bruxellois, puis Francophone puis Belge. Cette Belgique en patchwork a eu une vraie histoire avec, comme les autres pays, des périodes glorieuses et d’autres qui le furent moins. Ne fut-elle pas considérée comme une des premières puissances économiques du monde? L’art de vivre «à la belge», ce mélange d’humour et de convivialité, n’est-il pas encore célébré? 

Depuis une dizaine d’années, l’agressivité de plus en plus prononcée du nationalisme flamand et les divergences de plus en plus fortes entre les deux principales communautés du pays remettent en cause l’existence même de celui-ci. Un seul exemple: si l’extrême droite, représentée notamment par la NVA de Bart de Wever, est la première formation politique en Flandres, elle est totalement absente de l’échiquier politique en Wallonie et à Bruxelles!

Comprendre les failles

À la décharge de tous ceux qui se trompent sur ce pays, il faut dire que les Belges ne leur ont pas facilité la tâche en mettant au point une usine à gaz institutionnelle d’une complexité démesurée. Celle-ci se retrouve naturellement dans l’organisation des services de police et de sécurité. Certes, aux lendemains de l’affaire Dutroux, qui avait mis en exergue d'importantes failles, un effort avait été accompli pour les rendre plus efficaces et moins éparpillés. Beaucoup de chemin reste néanmoins à accomplir pour transformer l’essai. Pas facile au moment où les tendances séparatistes flamandes s’accentuent.

Ainsi, le lendemain des attentats, les écoles francophones de Bruxelles sont restées ouvertes alors que les établissements flamands ont été fermés. Ces failles, beaucoup de responsables belges sont les premiers à les dénoncer. Ce qu’ils reprochent aux Français, c’est de ne pas chercher à comprendre le pourquoi de ces dysfonctionnements.

Bref, les fous de Dieu ont fait comprendre aux Belges et aux Français qu’ils étaient condamnés à travailler ensemble. Et même s’il est difficile de terminer sur une note d’humour, rappelons cette sentence d’Arno: «La Belgique n’existe pas, je le sais: j’y habite!»

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