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Attentats de Bruxelles: «Personne ne s'habitue à ça, Madame»

Des personnes évacuées le 22 mars de l'aéroport de Bruxelles I DIRK WAEM / Belga / AFP

Des personnes évacuées le 22 mars de l'aéroport de Bruxelles I DIRK WAEM / Belga / AFP

Récit d'une journée d'horreur dans la capitale belge.

En novembre, j'avais décidé de raconter mon week-end dans Bruxelles en plein état d'urgence. Dans ce récit, j'avais essayé de décrire ces deux jours en usant d'une bonne dose de second degré pour essayer de dédramatiser. Dieu sait que j'ai depuis tout petit, j'ai toujours eu envie de rire, même en tutoyant le pire, mais après la journée noire que Bruxelles a vécue, mardi 22 mars, j'ai juste eu envie de vomir.

Cela aurait pourtant dû n'être qu'une journée banale. Un jour libre avant de travailler en soirée durant lequel j'avais décidé de gérer toutes les corvées que j'avais laissées de côté. À vite oublier car dès les premières secondes, j'ai très vite compris que mon programme serait totalement chamboulé.

«Putain, y'a le métro aussi! Ça va toujours?»

«Il y aurait eu deux explosions à l'aéroport de Zaventem. Il y aurait des blessés légers mais nous n'avons pas pour le moment de bilan officiel ni plus de précisions.»

Ce sont avec les mots de Bertrand Henne, le présentateur de la matinale de la Première, la radio publique belge francophone, crachés par mon radio-réveil, que j'ai vite émergé vers 8 heures et demi. En allumant machinalement mon ordinateur, je n'ai pas eu besoin de longtemps pour comprendre la gravité de la situation. De quelques clics et d'une poignée de tweets.

Sur le net, les premières photos sont publiées. L'une d'entre elles retient particulièrement mon attention puisque je reconnais directement le hall de l'aéroport de Zaventem complètement saccagé. Impossible, du coup, de ne pas imaginer la scène et de me revoir, impatient, le sourire aux lèvres, attendant mon vol avant un départ en vacances imminent. Eh oui, comme une bonne partie de ces gens...

Cela devient une mauvaise habitude, les messages de mes proches commencent à affluer. «Ça va?», me demande mon frère. «Oui oui, je suis chez moi.»

Une douche plus tard, je me rends compte que mon grand frère vient de me renvoyer un autre SMS...

«Putain y'a le métro aussi, ça va toujours?
– Oui, oui...»
(qui veut aussi dire «non non»)

Le métro maintenant... Et à Maelbeek en plus. Sur la ligne bondée que j'ai dû emprunter des centaines de fois et sur laquelle j'ai imaginé à de nombreuses reprises la scène que je suis en train de découvrir avec des yeux d’ahuris: s'il y a un symbole qu'ils devaient attaquer, c'était bien cette zone située en plein quartier européen.

Après avoir vérifié l'information, je publie rapidement un post sur Facebook pour rassurer tout le monde, puis je sors vers dix heures, choqué. Direction le quartier européen.

«21 morts, putain»

Une fois dehors, comme lors du week-end d'alerte maximale, le métro est coupé: je n'ai pas le choix, je dois marcher jusqu'à Schuman, situé à dix minutes à pied. Dans les rues d'Etterbeek, à part les sirènes hurlantes des ambulances et des voitures de police qui siffleront d'ailleurs toute la journée, la vie semble suivre son cours. Des gosses jouent et rient dans la cour derrière une grille d'école, des gars jouent au basket au soleil. En tentant d'appeler un ami, je me rends compte que le réseau est totalement saturé. En scotchant sur mon téléphone, je manque de bousculer un gars transportant une boîte contenant un énorme serpent dans les mains... Normal.

Plus je me rapproche de Schuman, plus je prends conscience de la gravité de la situation. Le quartier est bouclé. A l'intérieur d'une clinique, des ambulances sont garées, des brancards alignés. Arrivé devant le Berlaymont, le bâtiment principal de la Commission, j’aperçois un homme, chauve, la cinquantaine, en costard-cravate, à moitié hébété, enveloppé d'une couverture et entouré de secouristes qui s'affairent autour de lui.


 

En contrebas, des dizaines de journalistes sont sur le pied de guerre. Belges, Français (I-Télé et BFM TV côte à côte, évidemment), Espagnols, Allemands, Portugais, Coréens..., les reporters télé enchaînent les directs au milieu de la rue de la Loi, une longue artère qui relie Schuman à Arts-Loi, via Maalbeek. Régulièrement, les policiers leur demandent de s'écarter pour laisser passer les ambulances transportant les blessés. «Vous avez l'habitude de gérer ce genre de catastrophes?», demande une dame à un policier. «Personne ne s'habitue à ça, madame...», lui répond franchement l'agent en la regardant dans les yeux. Les correspondants et envoyés spéciaux sont finalement mis de côté.

À cinq cent mètres, devant la station visée, deux bâches cachent les lieux et les personnes touchées. Des dizaines de gyrophares clignotent au loin. La dernière fois que j'avais vu ça, je crois que c'était avant l'intervention du GIGN au supermarché casher, porte de Vincennes. «Les policiers étaient en panique, ils ne savaient pas quoi faire. Le Samu du métro est venu nous demander si on avait un défibrillateur, témoigne, la gorge serrée, Louison, qui travaille dans un bar juste en face de la station. On a accueilli les premiers blessés et on a esssayé de les calmer. Une femme m'a expliqué qu'elle avait dû casser la vitre de la rame pour sortir du métro.»

«21 morts, putain», crie alors un journaliste radio français en regardant les alertes sur son smartphone juste avant d'avouer son impuissance quelques minutes avant son direct. «Mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir dire?» Je me rends alors compte qu'on a beau être sur place, on n'a pas vraiment beaucoup d'informations...

«On savait que ça allait se passer»

Après un petit moment, je me décide donc à changer de trottoir pour parler aux badauds qui viennent voir ce qui se passe. Un Belge d'origine rwandaise, qui préfère taire son identité, dénonce d'emblée le laxisme des autorités belges. «À Zaventem, tu peux rentrer avec tes sacs et sans billets. Il y a beaucoup d'aéroports dans le monde, et notamment en Afrique, où tu te fais contrôler avant de rentrer dans l'enceinte de l'aéroport et ton bagage est scanné», déplore-t-il. Je me souviens à ce moment de l'aéroport de Delhi.

Dans une rue jouxtant le Berlaymont, je rencontre Thierry, qui travaille à la Commission juste à côté de Maelbeek et qui a erré toute la matinée dans le quartier. Habitant Waterloo, il prend le train, comme des milliers de personnes travaillant dans la capitale européenne jusqu'à la Gare Centrale. Cette ligne de métro, il la prend quand il pleut, c'est à dire souvent à Bruxelles. Heureusement pour ce quinquagénaire, le ciel était clément ce mardi matin.

«Je suis venu à pied. C'est vrai que j'aurais pu être dans la rame. Je n'ai pas de nouvelles de certains de mes collègues, je croise les doigts. Quand je suis arrivé, j'ai vu de la fumée, une fumée noire, âcre. Il y avait des ambulances et déjà des blessés, couchés et assis, juste avant qu'ils sortent les bâches et commencent à évacuer les victimes, témoigne-t-il, calme mais ému. On savait que ça allait se passer mais on pensait leur avoir donné un coup sur la tête avec l'arrestation de Salah Abdeslam. On se rend compte qu'il y a du monde derrière...»

Je retourne ensuite sur mes pas pour voir ce qui se passe rue de la Loi. En gros, pas grand chose. Les télés sont toujours en direct, la sécu est sur les dents, les fonctionnaires bloqués dans certains bâtiments regardent ce qu'ils se passent par les fenêtres de leur bâtiment. On vient apparemment de fait sauter un colis suspect. L'atmosphère est pesante. Il n'y a d'ailleurs pratiquement pas un chat alors qu'on approche de l'heure du déjeuner –on se croirait dans les rues new-yorkaises de Je suis une légende. Une ambiance apocalyptique accentuée par la voix robotique et anxiogène de la STIB, le service des transports bruxellois, qui annonce en boucle que les lignes ne circulent plus sur le réseau.

«Il doit y avoir quelqu'un qui veille sur moi là-haut»

Je croise quand même un collègue cameraman qui a reçu quinze appels pour travailler à neuf heures du matin pour différentes télés... Tu m'étonnes. Il m'explique alors qu'il était dans le métro qui circulait juste avant celui que les terroristes ont fait exploser. Il me rappelle surtout qu'il avait déjà failli être touché par une catastrophe il y a quelques années: le drame ferroviaire de Buizingen, qui avait fait 19 morts et 162 blessés en 2010. «Mon bus était en retard et j'avais raté le train que je prenais chaque semaine pour aller en cours. Il doit y avoir quelqu'un qui veille sur moi là-haut.»


C'est le cas aussi d'un journaliste anglophone qui m'expliquera plus tard avoir été dans le métro suivant et qui a «senti le souffle de l'explosion».

Après avoir mangé sur le pouce, je passe devant la clinique, qui n'accueille que les blessés légers. Devant le bâtiment, une jeune femme arrive affolée en vélo pour donner son sang. «J'ai vu à la télévision qu'ils cherchaient des gens mais on ne sait pas où se présenter...» En tout cas pas dans cet établissement «saturé», selon un membre de la sécurité.

Un peu plus loin, j'aperçois un jeune homme, en survêtement-basket-bonnet, qui regarde seul le quartier sans bouger. Ryan, 17 ans, apprenti menuisier, n'a pas travaillé à cause des attentats. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il paraît vraiment touché par ce qui vient de se passer. «Je suis choqué, oui. Je ne pensais pas que cela pouvait arriver ici. C'est très bizarre et ça fait peur. Ca peut nous toucher à tout moment. Ma mère m'a beaucoup appelé et m'a dit de vite rentrer...» Je décide de faire pareil en longeant les avenues vides de voitures jusqu'à chez moi.

Aline...

A 18 heures, je rejoins le média belge pour lequel je travaille. Tout le monde est éreinté par la journée qui vient de s'écouler. Les images de la catastrophe passent en boucle sur les téles. Une dame qui pleure, une autre qui crie, des gens qui courent paniqués, la rame déchiquetée, des images insupportables qui rythmeront la soirée.

Peu avant 22 heures, un journaliste de la rédaction vient vers mon bureau pour me demander d'écrire un article afin de diffuser les avis de recherches des familles qui n'ont plus de nouvelles de leurs proches. Pour la première fois, je mets un visage sur les victimes potentielles de cette journée cauchemardesque. Mon patron évoque alors un nom qui me fait tilter. En cherchant les codes pour intégrer les messages Facebook, je vois la photo d'une jeune fille souriante, que je fixe éberlué. Mais je la connais...

 

HAVE YOU SEEN THIS GIRL? Her name is ALINE BASTIN, Belgian, 29 years old. She was most probably on the metro this...

Posté par Agnis Di sur 22 mars 2016

Une fille avec qui j'avais passé une soirée dans un bar sans jamais la revoir. Elle s'appelle Aline, elle était belle, intelligente, pétillante, passionnée de musique, elle aimait les voyages, elle avait mon âge. J'espére de tout coeur qu'ils vont la retrouver. Ironie du sort, on s'est recroisés furtivement par hasard il y a quelques mois, sans qu'on ose tous deux se saluer. Je montais dans la rame, elle descendait du métro...

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