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Face au terrorisme, Paris veut une Europe de la sécurité «à la française»

Un soldat français à Strasbourg, le 22 mars 2016 I PATRICK HERTZOG / AFP

Un soldat français à Strasbourg, le 22 mars 2016 I PATRICK HERTZOG / AFP

La multiplication des attentats oblige la France à repenser la coordination de la lutte antiterroriste au niveau européen. En se souciant essentiellement de la défense de sa propre surenchère.

Les attaques de Bruxelles commises le 22 mars 2016 ont amené le gouvernement français à décider le renforcement des contrôles aux frontières ainsi que la mise en place de mesures de sécurité dans les aéroports, gares et transports en commun. Cela n’aura échappé à personne: la lutte antiterroriste fait partie des priorités politiques de la France depuis le 11 septembre 2001. Les attaques terroristes de Paris de janvier ou novembre 2015 l’avaient déjà montré avec force.

Toutes les mesures prises suite à ces attentats peuvent, bien entendu, apparaître légitimes au regard de la gravité de la menace. Il n’empêche, de telles attaques sont l’occasion, une fois encore, de voir se diffuser la rhétorique de «l’Europe passoire» ou inefficace: l’Europe de la sécurité serait paralysée face à l’Europe des insécurités, notamment celle du terrorisme.

Avec l’arrestation de Salah Abdeslam à Molenbeek, le 18 mars, cette Europe des insécurités prend la forme d’une zone de non-droit située à une centaine de kilomètres de l’Hexagone, et décrite comme une couveuse à terroristes désireux d’anéantir la France. Ce discours, qui connaît un succès médiatique incontestable, permet dès lors de justifier des mesures nationales destinées à combler de prétendues carences de l’Union européenne.

Le syndrome du réverbère

Tel un vieux tube, on aime à l’écouter pour se remémorer avec nostalgie une France sûre et à l’abri du danger. Comme tous les souvenirs, le cerveau a la capacité de retenir les moments agréables de la vie, mais d’occulter les moins bons. Ainsi, cette France désirée par certains tend, par amnésie coupable, à omettre l’existence d’attentats sanglants, notamment ceux d’Action directe dans les années 1980, alors même que l’Europe de la sécurité en était encore au stade de projet. Contrairement à ce que les nostalgiques se plaisent à dire, la sécurité n’était pas aussi élevée que cela auparavant.

Avec les souvenirs, on peut certes dessiner un monde idéal pour tenter d’oublier la dure réalité: la responsabilité de la sécurité appartient d’abord aux États. Rêver de ce monde idéal – un État protecteur blotti dans ses frontières étroitement surveillées, situé à distance d’un monde dangereux – permet de masquer les carences d’une France atteinte du syndrome du Réverbère. C’est, en tout cas, ce que les politiciens promettant monts et merveilles grâce à une France libérée du «carcan bruxellois» voudraient nous faire croire.

Paris se veut le fer de lance de l’action de l’UE et convoque ses partenaires à cette fin: il s’agit, pour l’Europe, de faire preuve d’une ardeur similaire en renforçant son propre arsenal antiterroriste

Ce syndrome consiste, comme l’a décrit Henri Labayle après les attaques contre le journal Charlie Hebdo, à essayer de trouver sa clé sous la lumière et non chercher là où elle est vraiment. Cette stratégie permet de passer sous silence les effets collatéraux de réformes des services de sécurité intérieure, de cacher les déficits et erreurs des services de renseignement nationaux ou encore de masquer les guerres de police. Bref, l’Europe –comme Schengen– a bon dos.

L’objectif de cet article n’est pas de dénoncer l’amnésie de certains et l’hypocrisie des autres, mais de mettre en exergue une forme de repli national bien plus insidieuse que l’euro-bashing, dont plusieurs hommes politiques font désormais leur fonds de commerce.

L’euro-washing en lieu et place de l’euro-bashing

D’emblée, un constat s’impose: la multiplication de mesures prises par la France en matière antiterroriste. Paris se veut le fer de lance de l’action de l’UE et convoque ses partenaires à cette fin: il s’agit, pour l’Europe, de faire preuve d’une ardeur similaire en renforçant son propre arsenal antiterroriste. Dans cette optique, l’édification de l’Europe de la sécurité apparaît, avant tout, comme un effet collatéral de la politique antiterroriste française.

À première vue, tournant définitivement la page du rejet par référendum du traité constitutionnel, la France se redécouvrirait une subite et irrépressible pulsion europhile. Mais les apparences sont trompeuses. Son implication dans la construction européenne résulte surtout d’une volonté d’assurer la préservation de ses intérêts en matière de lutte antiterroriste.

L’Europe est d’abord perçue comme un moyen de décupler l’action menée au plan national. Par la même occasion, elle permet aux dirigeants français, abandonnant pour un temps l’euro-bashing au profit de l’euro-washing, d’engranger les dividendes politiques d’une action européenne rondement menée: l’Europe leur donne la possibilité de se prévaloir d’un bon bilan lié à ce sursaut sécuritaire opéré à l’échelle de l’Union.

Gare, cependant, à une Europe indocile qui se mettrait en travers des efforts entrepris! L’état d’urgence décrété en novembre en France, et prolongé depuis lors, s’accompagne du rétablissement temporaire des contrôles aux frontières avec d’autres États membres. Or, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a déclaré expressément que ces contrôles dureraient aussi longtemps que la menace terroriste planerait sur la France.

Le rôle d’aiguillon de Paris

Une analyse rapide des faits tend pourtant à démontrer que la construction européenne connaît des progrès sensibles depuis les attaques de janvier 2015 à Paris. On peut ainsi citer, à titre d’illustration, l’entrée en fonction du Centre européen de lutte contre le terrorisme d’Europol, l’adoption prochaine de la directive PNR (données personnelles de passagers sur les vols), la modification de la législation européenne sur les armes à feu, l’actualisation du texte instaurant le «casier judiciaire européen» pour y inscrire les ressortissants extra-communautaires, ou encore la révision ciblée du code frontières Schengen afin d’opérer des contrôles systématiques des ressortissants européens franchissant les frontières extérieures de l’Union.

La France joue un rôle d’aiguillon dans ce processus qui ressemble à celui vécu par les États-Unis après le 11 septembre 2001. Le tour de vis sécuritaire observé après les attaques de Paris en 2015 rappelle en effet l’approfondissement de la construction européenne qui a suivi les attentats de New York: l’intégration européenne en matière de sécurité s’est accélérée au nom de la lutte contre le terrorisme. Cette accélération s’était traduite, à l’époque, notamment par la création du mandat d’arrêt européen ou encore par la création de l’unité européenne de coordination judiciaire, Eurojust.

Ces progrès ont été salués par le Sénat en février 2016. Deux exemples pour s’en convaincre. D’abord, à l’issue d’une réunion qui s’est tenue à Paris le 29 août 2015, au lendemain de l’attaque terroriste ratée dans le Thalys, le ministre de l’Intérieur a pris un ensemble de mesures concrètes: opérations coordonnées et simultanées de contrôles sur certains trajets, contrôle de l’identité des passagers et de leurs bagages, patrouilles mixtes (constituées d’agents des forces de l’ordre issus de différents États membres) plus fréquentes sur les lignes internationales.

Sous couvert d’une ferveur europhile, l’attitude de la France après les attentats du 13 novembre 2015 manifeste en réalité la tentation d’un repli national latent

Idem après les attaques de novembre 2015. Le 26 janvier 2016, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, demande «la mise en œuvre urgente des accords décisifs obtenus en décembre (2015)» et propose «des mesures nouvelles […] indispensables à la sécurité des citoyens européens».

La France souhaite ainsi renforcer le dispositif prévu dans la proposition de la Commission européenne présentée le 2 décembre 2015 –actuellement en cours de négociation– prévoyant d’incriminer toute sortie du territoire destinée à faire le djihad. Elle entend aussi aller plus loin en harmonisant la législation de tous les États membres concernant la répression du trafic d’œuvres d’art provenant de zones sous contrôle de Daech, ou encore obtenir la suppression des pages Internet incitant au terrorisme. En clair, Paris souhaite que l’ensemble des pays de l’Union s’alignent sur ses standards mis en place dans le cadre de sa législation antiterroriste.

Une fuite en avant sécuritaire

La France fait actuellement feu de tout bois à travers l’adoption des multiples lois sur le terrorisme et la constitutionnalisation de l’état d’urgence. Dans cette perspective, l’Europe apparaît bien comme la continuation de la politique française par d’autres moyens. Paris s’efforce de faire avancer certains dossiers, d’en initier d’autres, tout en sermonnant au passage les institutions à la traîne, tel le Parlement européen pendant longtemps réfractaire à l’adoption de la directive instituant un PNR européen.

À travers à ce qui s’apparente à une véritable fuite en avant sécuritaire, le gouvernement cherche à démontrer à l’opinion publique sa capacité à gérer la crise née des attentats. Certes, la démarche est somme toute assez classique. Elle se comprend d’autant plus facilement au regard de la concurrence électorale que se livrent les divers partis en présence sur les questions sécuritaires.

Talonnés par le Front national, les partis dits républicains s’efforcent depuis des années de conserver un crédit (voire d’en regagner) auprès d’une population inquiète face aux attaques terroristes. Pour ce faire, ils se livrent à une véritable surenchère sécuritaire à coup de lois antiterroristes.

Les règles du jeu européen remises en cause

Sous couvert d’une ferveur europhile, l’attitude de la France après les attentats du 13 novembre 2015 manifeste en réalité la tentation d’un repli national latent. Un exemple pour s’en convaincre: adressé à la Commission européenne et, de manière plus générale, à l’ensemble des instances européennes, l’ultimatum lancé le 20 novembre par le gouvernement en «guerre contre le terrorisme» (selon les propres termes du président de la République) sous-entend l’idée qu’un État devrait pouvoir déroger aux règles relatives au Code Frontières Schengen dans l’hypothèse où ces règles contreviendraient à ses intérêts nationaux bien compris.

L'Europe de la sécurité ne doit pas s’édifier au détriment de celle des libertés

On peut certes rétorquer qu’un tel ultimatum se limite dans les faits à une simple mise en garde verbale, non suivie d’effets. Elle résonne malgré tout comme un avertissement à l’encontre d’une Europe qui s’opposerait à la politique antiterroriste française. Or, que se passerait-il si, au gré du renouvellement de l’état d’urgence, Paris se mettait en dehors des délais prévus par le Code frontières Schengen? Que se passerait-il, par ailleurs, s’il advenait qu’un juge européen censure tout ou partie d’une législation antiterroriste? La France refuserait-elle d’exécuter ce jugement au nom de la préservation de ses intérêts nationaux?

En définitive, les attentats de Bruxelles de ce 22 mars ne font qu’amplifier un mouvement existant. Il est désormais évident pour nombre d’hommes politiques nationaux que la France est en guerre contre le terrorisme.

Une forme de repli national insidieuse consiste, dès lors, à amener l’Union européenne à s’aligner sur les standards de sécurité de la France au nom de la lutte antiterroriste érigée en objectif politique prioritaire. L’Europe de la sécurité, en retard sur celle du terrorisme, se construit et il faut s’en féliciter. Toutefois, cette Europe ne doit pas s’édifier au détriment de celle des libertés. Ces dernières constituent –rappelons-le une fois encore– le socle des valeurs de l’Union européenne.

Cet article est initialement paru le 22 mars sur le site The Conversation

 

The Conversation

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