Partager cet article

«Ces attentats, on les attendait depuis le 13-Novembre»

HATIM KAGHAT / Belga / AFP

HATIM KAGHAT / Belga / AFP

La capitale belge s'était installée depuis des mois dans l'attente de la violence.

Bruxelles, Belgique

Ce matin je me suis dépêché de rejoindre l’aéroport car j’avais un avion à prendre: Bruxelles Zaventem–New York JFK. J’ai fait mon sac et je suis sorti de chez moi. J’habite sur le boulevard du Midi, à deux pas de la Gare, dans un quartier populaire. Comme d’habitude, je suis passé devant les magasins Chicha Dallas, Midi Pneu et les bus qui partent au Maroc. En face, il y a l’école juive Maïmonide, et, de l’autre coté, la mosquée Al Jadid. Entre les deux, depuis des mois, une camionnette stationne tous les matins avec deux jeunes militaires les fusils d'assaut sous le bras.

Il y a quatre ans, quand j’avais décidé de m’installer en Belgique, j’avais choisi ce quartier: le loyer n’était pas cher et la proximité de la gare le rendait idéal pour quitter facilement la ville. J’avais également acheté un scooter pour éviter de trainer dans les rues et de prendre les transports en commun. D'ailleurs, j’ai suivi les conseils de la campagne du Gouvernement fédéral belge de 2014: «N’exhibez pas vos objets de valeurs!». J’ai donc acheté le scooter le moins cher pour éviter de me le faire piquer.

Depuis des mois, je me suis habitué à vivre avec les militaires dans la rue. Il ne faut pas sous-estimer la force de l’habitude: après quelques semaines, les militaires cagoulés et les fusils d'assaut intègrent le paysage du quotidien.

Ce matin donc, j’ai sorti la capuche de ma parka comme je fais quand je marche dans le quartier, et je me suis dirigé à la Gare du Midi. J’ai raté un premier train et je suis allé au quai n°5 pour prendre le train suivant en direction de l’aéroport de Zaventem. J’écoutais The only living boy in New York et je rêvais, après un long hiver belge, de mon arrivée aux Etats-Unis.

A Gare du Nord, l’arrêt précédant celui de l’aéroport, le chef de train informe les passagers que c'est le terminus. Il faut changer de voie. J’explique à un touriste japonais qu’il faut aller au quai n°3. J’observe les gratte-ciels de la cité administrative de Bruxelles qui s’élèvent à l’ouest de la gare, de l’autre côté se trouve le quartier rouge de Schaerbeek. Le train s’approche. Tous les passagers descendent et le chef de train, une petite femme à la cinquantaine, nous lance: 

«Ne montez pas. Vous n’irez pas à Zaventem. Personne ne pourra pas aller à l’aéroport aujourd’hui».

«Comment ça? Pour quelle raison?», demandé-je, inquiet de rater mon avion.«Je ne peux pas vous le dire», répond-t-elle avec un sourire contrarié.

Je propose immédiatement aux personnes autour de moi de partager un taxi. Mais la foule m’ignore, elle se jette sur les portables: Lesoir.be, Lecho.be, Lalibre.be

Il y a 6 minutes deux explosions ont éclaté à l’aéroport. 

Je commence à entendre les premières sirènes des ambulances et de la police. Je poste sur Facebook «I’m alive and lucky» avant que le safety check n'ait été enclenché. Je reçois les premiers appels des amis en panique: «t’aurais pu être là». J’essaie de les rassurer. J’essaie de me rassurer. Cette fois-ci, j’ai eu de la chance. 

Même si ces attentats, on les attendait depuis le 13-Novembre. Personne ne peut s’y préparer.

Je me souviens que, lors du premier niveau d’alerte 4, je me réveillais le matin, je fonçais sur le portable pour vérifier si, enfin, il y avait eu un attentat, une bombe, quelque chose. Comme aujourd’hui, les écoles, les bureaux et les transports avaient été fermés. La vie s’arrête jusqu’à nouvel ordre. En novembre, lors d’une grande opération nocturne terminée en échec, j’avais passé la soirée chez moi. Comme demandé par les autorités, j’avais éteint les lumières et je restais loin des fenêtres. Dans ces cas, l’attente est terrifiante. On commence même à espérer que quelque chose, n’importe quoi, même la plus violente, puisse se produire pour avancer, pour arrêter l’attente insoutenable. 

L’année de la pensée statique

La semaine après les attentats de novembre, j’avais décidé d’aller au cinéma pour échapper à la réalité. L'angoisse dans la ville avait atteint le cerveau de tout les citoyens et même aller au cinéma relevait d’un geste engagé. La séance de James Bond  à l’UGC de De Brouckere, en plein centre ville, avait été interrompue: brusquement, les lumières s'étaient rallumées, alors qu’un vigile se précipitait dans la salle sans dire un mot. Il avait parcouru toute la salle, à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose. Après de longs instants, un homme avait crié: «Mais que se passe-t-il?» Le vigile de l’UGC était resté silencieux devant une salle terrorisée. Puis il avait fait signe de faire repartir la bobine. Une bonne partie du public avait déguerpi, moi en tête de file. Depuis, j’ai essayé, en vain, de demander le remboursement de mon billet.

Vendredi 18 mars, l’ennemi public numéro un, Salah Abdeslam, a été arrêté à Bruxelles après quatre mois d'errance. Depuis une semaine, depuis sa traque et la fusillade à Forest, les sirènes accompagnent mes journée à Bruxelles. Ce matin, la vie s’est arrêté à nouveau. Je reste au téléphone à la sortie de la gare du Nord. Je regarde les policiers et les ambulances défiler. Des amis me demandent de quitter la gare, de rentrer chez moi et d’éviter les transports en commun. 

Je marche dans la rue et j’arrête un taxi: il conduit vite, sous les tunnels de la petite ceinture, on traverse cette ville de bureaux, de néons et de moquette grise. Cette Gotham City qui est le coeur de l’Europe. A la radio, le speaker de La Première dit qu'une troisième explosion vient d’avoir lieu à Maalbeek, rue de la Loi, à deux pas des institutions européennes. 

J’arrive chez moi. Les sirènes me suivent. Elles continueront pendant toute la journée, interrompues uniquement par un hélicoptère, les appels téléphoniques et les notifications des réseaux sociaux. Niveau 4, la vie dans la rue s’arrête, elle reprend sur Facebook. «Restez où vous êtes» conseillent les autorités. Je suis iTélé et BFM pendant des heures: le mantra de l’info sans info ne s’arrête jamais. Je rappelle mes parents en Italie pour les rassurer.

Je resterai enfermé chez moi un ou deux jours, comme en novembre. Puis, petit à petit, les écoles et le métro vont rouvrir. On ira en terrasse pour fêter le printemps. On oubliera même que la guerre est arrivée en Europe. Jusqu’au prochain attentat.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte