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Les attentats nous transforment tous en numérologues

Pourquoi nous tentons à toute force d'analyser la symbolique de la date ou de l'heure d'une attaque.

On sait encore peu de choses sur les explosions qui ont touché l'aéroport de Bruxelles et le métro de la ville, ce mardi 22 mars. Un manque d'informations qui a visiblement poussé certaines personnes à essayer de trouver des signes pour expliquer ce qui était en train de se produire. 

Sur Twitter, on a ainsi pu en voir certains faire des rapprochements entre l'heure de l'explosion dans le métro de Bruxelles, 9 heures 11, et le 11-Septembre, qui s'écrit 9/11 dans les pays anglophones.

Quand nous avons demandé au spécialiste des mouvements djihadistes David Thomson si les dates ou les chiffres pouvaient avoir une signification particulière pour les organisateurs de ces attentats, sa réponse a tenu en deux mots: «Pas sérieux.»

Lors des premières minutes, des éléments assuraient que l'explosion avait eu lieu près du comptoir de la compagnie aérienne American Airlines. Quelques personnes se sont interrogées sur ce choix: lors du 11-septembre, deux des avions détournés (le premier qui a frappé le World Trade Center et celui qui a heurté le Pentagone) appartenaient à American Airlines.

«Suis-je le seul à considérer comme notable que la première bombe explose à proximité d'American Airlines et la seconde à 9h11?»

Le groupe a finalement démenti l'information selon laquelle l'explosion avait eu lieu près de son comptoir d'enregistrement.

D'autres témoignages, encore non confirmés par les autorités, ont eux fait état d'une explosion à proximité du comptoir de United Airlines... c'est à dire l'autre compagnie qui a perdu deux appareils le 11-Septembre.

8h49 = 11-Septembre

Face à la violence et à la sauvagerie d'une attaque terroriste, il est souvent tentant de chercher des significations symboliques ou de tenter des rapprochements –jusqu'à l'absurde, évidemment. En 2014, neuf ans après les attentats commis à Londres le 7 juillet 2005, un blogueur rappelait ainsi que les bombes avaient été déclenchées à 8h49, soit neuf heures moins onze, ce qui en anglais donne «11 to 9», comme 11 septembre. Si vous trouvez que ça va déjà loin, on vous conseille la suite de l'article.

Ce genre de rapprochements ne se limite pas au 11-Septembre. Le 19 mars 2012, lors de l'attaque commise par Mohammed Merah contre l'école juive Ozar-Hatorah à Toulouse, le très controversé blog JSS News, ainsi que de nombreux commentateurs en ligne, faisaient un rapprochement direct entre la date du jour et celle du cessez-le-feu en Algérie, le 19 mars 1962. Ce rapprochement avait également été fait, de manière beaucoup plus indirecte et «symbolique», par le chercheur Gilles Kepel dans une interview publiée par son éditeur, Gallimard, à l'occasion de la parution de son dernier livre, en décembre 2015:

«Il faut noter aussi que l’affaire Merah, qui marque la réapparition du djihad en France, se produit de manière terrible à un moment absolument symbolique, le 19 mars 2012, jour exact du cinquantenaire de la mise en œuvre des accords d’Évian, le 19 mars 1962.»

La coïncidence du chiffre 11

Comme le rappelait Slate.com, on s'est aussi demandé à un moment si le chiffre 11 signifiait quelque chose de particulier pour les terroristes, en raison des nombreuses attaques qui se sont déroulées le 11e jour de différents mois: septembre pour les États-Unis, octobre pour Milan et Mexico, avril et décembre en Algérie ou encore mars en Espagne.

Mais ceci n'était qu'une (mauvaise) coïncidence:

«Même si le chiffre 11 avait une quelconque signification dans l'islam, cela n'expliquerait pas pourquoi des attaques ont lieu ce jour-là. Ce schéma n'existe que dans le calendrier grégorien. Le calendrier musulman, qui est basé sur la lune, a douze mois, mais contient onze jours de moins chaque année par rapport au calendrier solaire, ce qui veut dire que nos dates ne correspondent pas aux dates lunaires. Dans le calendrier lunaire, les attentats du 11 septembre ont eu lieu le 22e jour du sixième mois de l'année 1422. Les attentats de Madrid ont eu lieu le 19e jour du premier mois de l'année 1425.»

Michelle Tsai relevait par ailleurs que si certains chiffres, comme le cinq, avaient une signification spéciale dans l'islam, «les chiites ont plus de chances d'être influencés par la numérologie que les fondamentalistes sunnites qui font partie d'al-Qaida» (l'organisation État islamique appartient aussi au fondamentalisme sunnite).

Slate.com soulignait aussi que, d'un point de vue logistique, imposer une date spécifique n'est pas vraiment un avantage: «Coller à une date particulière rend le plan moins flexible et rend potentiellement les coupables plus faciles à attraper.» Malgré cela, le site rappelait qu'effectivement, selon des experts, il arrivait parfois que des attaques terroristes aient lieu à une date spécifique qui a une certaine importance pour le groupe commanditaire:

«Cela donne du pouvoir politique aux actes précédents et permet d'engranger du soutien de la part des disciples.»

«Toutes sortes de messages composés par le hasard»

Dans La Démocratie des Crédules, le sociologue Gérald Bronner racontait cependant à quel point il peut être facile –et trompeur– de trouver des signes dans le monde qui nous entoure:

«En respectant les règles cryptologiques du livre La Bible: Le Code Secret, [Brendan McKay, professeur de mathématiques à l'Université nationale d'Australie] engage une recherche sur Moby Dick. Ce ne sont pas moins de neuf annonces d'assassinat d'un Premier ministre, parmi lesquels celui d'Itzak Rabin, qui sont “codées” dans le célèbre roman. Il y découvre aussi la mort de Lady Di, aux côtés des noms de son amant et du chauffeur de la voiture princière. [...] Il était possible de trouver dans Moby Dick, à condition d'y consacrer suffisamment de temps et de disposer d'une machine assez puissante, toutes sortes de messages composés par le hasard.»

Avant d'ajouter quelques lignes plus loin:

«On peut donc trouver dans n'importe quel livre, en appliquant une méthode de décryptage arbitraire, des mots, voire des phrases cohérentes. Mais ce que ne fait pas apparaître ce débat, c'est qu'on découvre surtout un nombre considérablement plus grand de phrases incohérentes, d'accumulations de lettre sans signification aucune.»

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