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La presse gratuite à l’école pourra-t-elle concurrencer Snapchat?

 La presse, les élèves la connaissent peu ou mal | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

La presse, les élèves la connaissent peu ou mal | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

Les journaux gratuits à l’école, c’est une occasion de rajeunir le lectorat pour la presse et une opportunité pédagogique pour les enseignants à l’heure où les théories du complot alarment la communauté éducative... Mais les élèves suivront-ils?

Dans le contexte des attentats à Bruxelles de ce mardi 22 mars 2016, l’annonce de la mise en place d’un dispositif mettant la presse nationale à disposition de tous les élèves des collèges et lycées de France résonne un peu étrangement. Car les attentats et leur cortège de rumeurs, l’inquiétude et parfois l’hystérie des réseaux sociaux ainsi que le contexte émotionnel qui les entoure nous rappellent combien il est important d’être bien informés.

Dans le cadre de ce projet de l’Éducation nationale, les élèves pourront accéder gratuitement aux journaux (Le Monde, La Croix, Libération, Les Échos, Le Figaro, L’Humanité, Le Parisien mais aussi Daily News et La Vanguardia –quatorze titres en tout, une offre que d’autres journaux de la presse quotidienne régionale et des hebdomadaires viendront étoffer) sur le site Lirelactu, depuis les ordinateurs de l’établissement ou les tablettes et téléphones en passant par le wifi des établissements. Le dispositif ne permet de feuilleter (sans possibilité d’impression ni de copier-coller) que les journaux du jour (selon certaines sources, en PDF; selon d’autres en HTML) et ne donne pas accès aux archives. 

L’idée est née après les attentats de janvier 2015. Pour permettre aux élèves de s’informer de manière plurielle avec des sources d’informations fiables et de «se repérer dans la masse d’informations disponibles», indique la ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem. L’offre est totalement gratuite pour les établissements et sans obligation pour les élèves.

Quatrième pouvoir

Le projet est porté avec conviction par Najat Vallaud-Belkacem, qui, dans le communiqué officiel de l’opération, fait l’éloge du quatrième pouvoir, qu’elle identifie comme un pilier de la démocratie:

«Aujourd’hui, les élèves s’informent beaucoup via internet, mais souvent sans prêter attention à la source des informations qu’ils y trouvent. J’ai donc souhaité leur donner accès, par le biais du numérique, à des titres de presse qu’ils n’ont pas l’habitude de lire pour qu’ils en perçoivent la qualité et la diversité. Lirelactu.fr va ainsi contribuer à apprendre aux élèves à distinguer, d’une part, ce qui relève de contenus écrits par des journalistes professionnels et, d’autre part, ce qui relève moins de l’information que de l’opinion, parfois outrancière voire mensongère, qui est relayée sur les réseaux sociaux.»

La presse ne prendra pas forcément du galon auprès des jeunes de ce pays en s’assimilant aux lectures recommandées par l’école

Il faut dire que, la presse, les élèves la connaissent peu ou mal: certains ignorent parfois le nom des quotidiens les plus connus. Dans le collège de Rep+ où j’ai enseigné en 2015, la grande majorité des élèves de 4ème (13-14 ans) ne connaissaient pas la presse payante (c’est-à-dire qu’ils n’avaient lu personnellement que les gratuits). En leur faisant des cours sur la presse, dont le but était de les faire lire et écrire, j’avais un peu l’impression de leur parler d’un monde étranger et, surtout, que l’idée de s’informer ne les intéressait pas ou peu, à part pour les résultats sportifs et quelques brèves. Claire Leninan, professeure documentaliste au lycée Jacques-Decour à Paris (IXe arrondissement), explique que «les élèves qui s’informent lisent les gratuits, parfois ils suivent Le Parisien sur Twitter. Certains n’ont jamais entendu parler du Monde».

L’initiative est donc vertueuse, mais encore faut-il que les élèves lisent vraiment les journaux mis à leur disposition… Un fils de journaliste de mon entourage (dont je tairai charitablement le nom), 9 ans, réagissait ainsi à la merveilleuse nouvelle: «Super mais tu crois vraiment qu’il y a des collégiens qui vont aller lire ton journal?»

Claire Leninan s’intéresse de près à la question des médias dans son établissement: «Nous sommes abonnés à une offre, Europress, pour 1.600 euros par an. Peu d’élèves m’ont demandé les codes qui donnent accès au journaux disponibles grâce à cette plateforme pour lire les journaux pour eux-mêmes.»

Monde étranger

Autre obstacle: ce qui est scolaire est rarement très désirable pour la majorité des adolescents. La presse ne prendra pas forcément du galon auprès des jeunes de ce pays en s’assimilant aux lectures recommandées par l’école. Lire un quotidien, lire le journal (et non simplement des articles recommandés sur les réseaux) serait un peu comme lire Le Malade imaginaire ou Eugénie Grandet. Super sur le papier mais vraiment pas assimilable à une habitude de vie. Ou alors un truc de bons élèves minoritaires. Un argument qui ne convainc pas Louis Dreyfus, président du directoire du journal Le Monde depuis décembre 2010:

«Je préfère comparer au théâtre, qu’on peut pratiquer dans des clubs des collèges ou grâce à des options, qu’aux lectures obligatoires. Bien sûr, on ne fera pas lire le journal à tout le monde mais on pourra donner accès à la richesse de nos contenus à un public pour large. C’est simplement une opportunité supplémentaire de découvrir Le Monde.»

… et les autres journaux. Pour notre professeure documentaliste, c’est une bonne idée: «On a bien vu au moment des attentats que les élèves allaient consulter les site des grands journaux. Qu’ils cherchaient une information fiable. Je pense que ça peut fonctionner.»

«Bataille culturelle»

Pour Louis Dreyfus, c’est la force de la proposition d’une rédaction qu’il faut mettre à disposition des élèves, une information fiable et, insiste-t-il à plusieurs reprises, d’une information organisée et pensée: «Nous offrons un choix éditorial. Car, notre journal, c’est, chaque jour, le fruit d’un choix hiérarchisé effectué par une rédaction.»

On a bien vu au moment des attentats que les élèves allaient consulter les site des grands journaux. Qu’ils cherchaient une information fiable

Claire Leninan, professeure documentaliste au lycée Jacques-Decour à Paris

Un monde organisé qui rassure les éducateurs mais ne séduit pas tellement les lecteurs adolescents. La ministre parle, elle, de «bataille culturelle»… Bataille contre les théories du complot et l’information au rabais. Pour Louis Dreyfus, il faut faire cette proposition, pour qu’au moins les jeunes sachent ce qu’est un journal:

«Il faut que les jeunes aient accès à ce type de presse. Avec cette offre, nous leur proposons de feuilleter notre journal, de le découvrir. Pour pouvoir la comparer aux autres formes de presse.»

Et éventuellement et, surtout, l’acheter plus tard. 

Sauf que les lecteurs qui ont abandonné la presse papier les avaient bien eus entre les mains, eux, les journaux payants. Et les élèves risquent aussi de s’habituer à un accès gratuit aux journaux. La preuve, Mon journal offert, une autre initiative mise en place par le ministère de la Culture en 2009 qui consistait à offrir aux 18-24 ans un abonnement gratuit à un quotidien pendant un an, a pris fin en 2012 parce que les abonnements payants contractés une fois l’année d’abonnement offert passée concernaient... 7% des étudiants –un «retour sur investissement» relativement faible.

Quant aux «lecteurs payants» enseignants, n’y a-t-il pas un risque de les voir lâcher leur abonnement pour lire le journal sur leur smartphone dans la salle des profs? Les responsables de la presse présents à la conférence de presse avouent du bout des lèvres leur inquiétude mais déclarent qu’ils font «confiance aux enseignants» et que ceux-ci préfèreront lire la presse chez eux et surtout que, «si cela ne fonctionne pas, on arrêtera».

Rajeunir

Reste que l’opération sonne un peu comme une opération de la dernière chance pour la presse française pour séduire la jeunesse… Ce que confirme Louis Dreyfus: «Oui, on ne sait pas du tout si a va marcher. Mais c’est bien. Oui, c’est bien quand même. Et si ça ne marche pas… au moins, on aura essayé.»

Mais le projet laisse de côté une donne: la façon dont les jeunes consomment l’information aujourd’hui ne se réduit pas au numérique comme opposition avec le papier. Il s’agit de nouveaux formats, de nouvelles écritures, de délinéarité. Et donner à lire des journaux numériques ne correspond pas forcément à leur désir de lecture, information sérieuse ou non.

C’est peut-être la présentation de l’information traditionnelle qu’il faut faire évoluer pour séduire le public contemporain. Du côté du site que vous êtes en train de lire –magazine en ligne gratuit– la rédactrice en chef adjointe Charlotte Pudlowski suggère d’ailleurs dans un échange de mail au sujet de cet article: «Il vaudrait mieux apprendre aux profs à lire sur Snapchat, non?»

Peut-être! D’autant que de plus en plus de médias, de Vice à CNN, sont présents sur l’application et Le Monde prépare son arrivée prochaine sur le réseau social préféré des ados. On attend avec impatience le partenariat Snapchat/Éducation nationale.

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