Culture

Un voyage au Japon, une vie de cinéma

Dana Stevens, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 19.04.2016 à 8 h 42

Des films muets des années 1930 aux dessins animés de Hayao Miyazaki en passant par les longs métrages d'Akira Kurosawa, la critique de cinéma Dana Stevens a toujours été fascinée par le Japon. Une image fantasmée qu'elle a eu l'occasion de confronter à la réalité du pays. Récit de vacances sur les traces des fantômes de nos écrans.

Illustration par Lisa Larson-Walker d'après une photo de Tokyo prise par Vincent_AF/Flickr Creative Commons

Illustration par Lisa Larson-Walker d'après une photo de Tokyo prise par Vincent_AF/Flickr Creative Commons

En partant au Japon, je n'étais pas à la recherche de son histoire cinématographique, mais elle s'est imposée à moi tout au long de mon séjour. J'étais là pour de simples vacances, avec la famille de la meilleure amie de ma fille. Ses parents avaient vécu à Tokyo pendant plus de vingt ans, ils connaissaient donc très bien la ville et la langue. Pendant une semaine, ils ont été nos guides, à nous expliquer les règles de bienséance des temples shintoïstes, les secrets des distributeurs à ramens ou les subtilités des toilettes publiques aux multiples boutons. (Quelle région de vos sous-parties voulez-vous nettoyer? Pendant combien de temps? À quelle température?). Puis nos amis ont quitté le pays et nous avons été laissés à nous-mêmes dans Kyoto, l'ancienne capitale, simplement armés de Google Maps, d'un petit guide de conversation et de notre bon sens.

Quand trop de temples shintoïstes se succèdent, une enfant de 9 ans sature. Au moins une fois par jour, nous passions donc un moment dans un endroit ludique dédié aux plus jeunes, le genre d'attractions dont le Japon regorge malgré sa démographie en berne. Un après-midi, ce fut Kiddyland, l'empire du kawaii sur plusieurs étages. On y retrouve Snoopy, les Moumines, Hello Kitty et toute une ménagerie de créatures qui m'étaient jusqu'alors inconnues, plus mignonnes les unes que les autres avec leur tête d’œuf et leurs grands yeux émus. 

Une autre fois, nous avons loué des vélos pour arpenter le parc Shōwa. Les lieux sont conçus avec une grande ingéniosité et, entre autres curiosités, on peut se perdre dans la Foggy Forest, cette mystérieuse «sculpture de brouillard» de Fujiko Nakaya. S'il y a bien un endroit où tourner un film de j-horror à moindres frais, c'est là.

 

Une expérience globale

Durant ces vacances –comme sur cette photo qui, noyée dans la brume artificielle de Nakaya, semble avoir été prise sur le tournage de Ring, le passé cinématographique du Japon allait continuellement se glisser dans le présent. Et à l'instar de Totoro –un esprit de la forêt qui apparaît puis disparaît à la faveur de ses propres et ineffables lois– le Japon que je pouvais reconnaître de ses films adorait s'évanouir à la minute où je pensais le saisir, avant de surgir hors de l'ombre pour me surprendre à nouveau.

La première fois que le phénomène s'est produit, c'était dans le musée Ghibli, où un Totoro de 2,5 mètres vous accueille derrière la vitre d'un guichet. Ouvert en 2001 par les studios d'animation du même nom, le musée est devenu une destination prodigieusement populaire auprès des familles japonaises –lors de notre visite, nous étions les seuls Occidentaux. Avant de partir, nous avions voulu acheter nos billets en ligne, mais il n'en restait plus aucun. Grâce à un aimable Tokyoïte qui avait bien voulu se déplacer pour les retirer, nous allions finalement réussir à dénicher quelques précieuses entrées.

Le bâtiment du musée Ghibli doit être agencé comme s'il s'agissait d'un film

Hayao Miyazaki

Dans le musée Ghibli, les téléphones portables et les appareils photos sont poliment quoique fermement interdits. Garder son téléphone dans sa poche force le visiteur à appréhender le musée en tant qu'expérience globale et non pas comme une série d'images –une métaphore subtile du cinéma, comme Hayao Miyazaki, cofondateur du studio et pionnier de l'animation, semble le suggérer dans le manifeste mi-ludique mi-sérieux posté sur le site du musée. «Le bâtiment, écrit-il énigmatiquement, doit être agencé comme s'il s'agissait d'un film.»


Ponyo et Lewis Carroll

Mon compagnon, adulateur de Miyazaki s'il en est, fut relativement déçu d'apprendre que le musée Ghibli n'était pas situé à l'endroit où les films sont conçus ou créés, et qu'il relève davantage d'un parc d'attractions pour enfants que d'un centre d'interprétation pour adultes fanas d'animation. Il aurait espéré voir des murs remplis de celluloïds originaux ou une exposition retraçant les processus créatifs du studio, du story-board au montage final.

Mais une fois comprise la règle du jeu –que le musée, pour citer une nouvelle fois le réalisateur, est un endroit «où les petits enfants sont traités comme des adultes» et que l'exploration et l'amusement y sont préférés à la compréhension discursive–, je me suis laissé enchanter par cet espace aussi compact qu'un bijou et où l'artisanal le dispute à l'absurde. Dans le hall central, une grande vitrine traversée de jeux de lumière représente une scène sous-marine inspirée par Ponyo sur la falaise. Dans un coin, près d'un escalier, une porte banale semble donner sur un placard. En réalité, elle s'ouvre sur un grand miroir –une plaisanterie architecturale à la Lewis Carroll qui m'aura fait hurler de rire.

L'imaginaire cinéma

Au premier étage, à chaque demi-heure, un petit cinéma projette un court-métrage spécialement conçu pour le musée. Lors de notre visite, c'était un film de treize minutes sur des souris sumos –en japonais non sous-titré, ce qui n'enleva rien à son charme. Les tickets de ce mini cinéma sont un exemple de l'attention portée au détail qui imprègne tout le musée: ce sont des celluloïds. Sous la lumière, chaque ticket révèle trois images successives tirées d'une production Ghibli et rappelle au visiteur combien ces créatures qui ont l'air si vivantes sont aussi des illusions d'optique –une série de dessins projetés à une vitesse particulière.


Avant d'y venir, mon Japon était presque totalement celui de ses films, et notamment ceux d'une tranche précise de sa longue histoire cinématographique: de la fin du cinéma muet –que le Japon fit durer jusqu'au début des années 1930– à sa «nouvelle vague» génératrice de films socialement engagés, focalisés sur la jeunesse, qui commença en même temps que la Nouvelle Vague française, à la fin des années 1950, pour s'étirer jusqu'au début des années 1970. 

Mélodrame et Godzilla

Dans mon esprit, Tokyo était toujours une ville des bâtiments en bois peu élevés, parsemée de poteaux téléphoniques et de pylônes radio. Le Tokyo des drames domestiques du milieu de siècle, celui de Vivre d'Akira Kurosawa ou des Derniers chrysanthèmes, de Mikio Naruse, deux films dépeignant le douloureux délitement du passé et des traditions face à la marche implacable de la modernisation. 


 

La ville des maquettes réduites en miettes et en cendres dans Godzilla, film toujours sidérant de 1954 qui ne se contente pas d'être une allégorie du traumatisme subi par la population japonaise avec Hiroshima et Nagasaki, mais qui en est bien l'expression directe –sans oublier que 1954 est aussi l'année des essais nucléaires américains dans le Pacifique, qui irradièrent à mort l'équipage d'un bateau de pêche.

L'éclectisme Toho

Ces trois films et de nombreux autres –citons au hasard La Forteresse cachée de Kurosawa, dont George Lucas allait s'inspirer pour sa Guerre des étoiles, l'avant-gardiste La Femme des sables, d'Hiroshi Teshigahara, et House de Nobuhiko Obayashi, film de série Z devenu objet-culte du cinéma d'horreur –sont tous sortis des studios Toho. 


Dans un environnement qui n'a rien à voir avec le Hollywood de la grande époque –où chaque grand studio avait tendance à se concentrer sur une marque de fabrique (l'engagée Warner Bros et ses films noirs, la sophistiquée Paramount et son vivier de stars, la joviale MGM et ses comédies musicales)– Toho s'est occupé à produire n'importe quel type de film pendant des décennies. Des épopées en costume de samouraï. De délicats portraits de geishas vieillissantes. Cinq générations de kaijus, se tournant progressivement vers l'international (comme Les Envahisseurs de l'espace, distribué aux États-Unis par l'American International Pictures de Roger Corman). De médiocres films d'action destinés exclusivement au marché asiatique.

La nostalgie camarade

Ce Tokyo-là –d'ores et déjà objet de nostalgie pour les productions Toho qui en chroniquaient la rapide disparition dans les années 1950– n'existe plus depuis longtemps. Les lignes téléphoniques ont été enterrées et remplacées par des câbles de fibres optiques qui quadrillent le sous-sol d'une des plus grandes mégalopoles du monde. Les maisons en bois traditionnelles avec leurs délicats panneaux coulissants –rasées, à la Godzilla, en masse pendant la guerre par les bombardements puis par l'industrialisation de la Guerre Froide– sont devenues des grattes-ciels encombrant tout l'horizon. Les studios Toho, eux, sont toujours en service, même si leur existence n'aura pas été rose ces dernières décennies. Aujourd'hui, ils se concentrent sur la production d'émissions télé peu dispendieuses et sur la distribution de films d'animation, en collaboration avec Ghibli ou d'autres.

Dans le taxi, Google Maps et les guides de conversation ne m'ont été d'aucun secours, par contre, le mot Godzilla allait faire des merveilles

Avec des rappels cinématographiques aussi omniprésents –jusque dans une clinique d'acupuncture et de shiatsu nommée Akahige (Barberousse) comme, la brochure ne manquait pas de le rappeler, le film de Kurosawa produit par Toho en 1965 et racontant l'histoire d'un noble médecin –j'ai ressenti le besoin d'un pèlerinage aux studios. J'ai retrouvé leur trace dans Setagaya, un quartier résidentiel des plus calmes, bien consciente que Toho n'ouvrait pas ses portes au public et que dans un pays aussi formaliste que le Japon, il était peu probable qu'on m'y accueille les bras ouverts. Dans le taxi, Google Maps et les guides de conversation ne m'ont été d'aucun secours pour indiquer ma destination. Par contre, le mot Gojira –Godzilla en japonais– allait faire des merveilles. 


Bains publics

Comme je le pensais, même en baragouinant au gardien que j'étais une critique cinéma américaine adorant les films japonais et que j'aurais été heureuse d'entrer quelques minutes en chérissant la mémoire de Toshiro Mifune, je n'ai rien reçu d'autre qu'un refus aussi courtois qu'inflexible. Mais Mifune était bien là, sur une affiche de dix mètres de haut reproduisant une scène des Sept Samourais. L'image en noir et blanc, placardée sur un mur sans fenêtres, est tout ce que Toho montre au monde. À côté de cet impressionnant simulacre du solaire acteur à la voix rocailleuse –muse historique de Kurosawa et divinité domestique de Toho, au générique de plus d'une centaine de films sur quarante ans de cinéma –une statue de Godzilla paraît toute petite. En réalité, elle est légèrement plus grande que l'acteur qui l'interprétait dans son costume de latex. Avec ses griffes émoussées, Gojira est plus proche du gentil brontosaure que du redoutable monstre et semble vous dire: «Bienvenue à Toho, voici la maison que j'ai construite –et détruite, comme le reste de la ville, pendant soixante ans.»


À Kyoto, la visite d'un sento, un de ces bains publics que l'on retrouve dans Le Voyage de Chihiro en version enchantée, aura été l'occasion d'une virée nocturne inoubliable pour ma fille et moi. Jadis substituts de salles de bain, mais aussi lieux de rencontre prisés, les sentos ont perdu de leur popularité depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la rapide modernisation qui s'est ensuivie. Aujourd'hui, ces petites entreprises sont à la fois détenues et fréquentées par une majorité de personnes âgées, il est donc possible que le temps fasse son œuvre et que le Japon se départe bientôt de cette merveilleuse tradition.


«Chaud bouillant de la mort»

Avec P., nous avons jeté notre dévolu sur Nishiki-yu, pour tenter de comprendre ce qui, dans ce sento particulier, avait pu faire naître dans l'esprit de Miyazaki le tour de force onirique qu'est Le voyage de Chihiro. Construit en 1927, Nishiki-yu est aujourd'hui l'un des plus anciens sentos de la ville toujours en activité. L'établissement est bien éclairé, légèrement vétuste, d'une propreté immaculée et se fond parfaitement dans le décor urbain. Par contre, aucune trace de Sans-Visage ou de la vilaine sorcière Yubaba (la véritable propriétaire du sento), ni la moindre effluve de la rivière maléfique qui menace d'inonder l'établissement dans le dessin animé. Reste que notre visite aura été teintée de mystère, que celui-ci soit dû à l'influence des lieux sur le film ou à celle du film sur nous.


On s'approchait de minuit, l'heure de fermeture du sento, ce qui n’allait qu'exalter la magie de l'ambiance et l'humeur crapule de ma fille. (Avec treize heures de décalage horaire, le concept de «maintenant au lit» devient vite abstrait).

Jamais tu n'auras la certitude de rentrer sain et sauf à ton hôtel. Tu as peut-être ôté tes chaussures trop tard, tu ne t'es peut-être pas savonné selon les normes en vigueur

Nos amis expatriés nous avaient averties: au Japon, les Occidentaux ont une réputation de crasseux. Avec ma fille, nous nous sommes donc savonnées et rincées avec un soin tout théâtral avant de passer aux bains à proprement parler. Chez Nishiki-yu, les options sont plus nombreuses que la moyenne. On y trouve, pour reprendre la classification de ma fille, du «glacial», de la «température de bain normale», du «chaud comme maman aime», du «chaud bouillant de la mort» et une «eau électrique bizarre». (Soit le denki-buro, ou bain électrifié, qui délivre un petit courant continu sensément thérapeutique et indiscutablement étonnant). Sur les murs en céramique blanche, quelques crochets en laiton en forme d'animaux sont les rares éléments de décoration. Du côté des femmes, on annonce la couleur: «VOUS ETES AU PARADIS», peut-on lire, en anglais, sur des bouts de scotch collés ici ou là.

Lost in Park Hyatt

Telle fut notre garantie d'avoir atteint la terre promise, comme autant de messages envoyés de l'au-delà. Mais attention, visiteur étranger, jamais tu n'auras la certitude de rentrer sain et sauf à ton hôtel. Tu as peut-être ôté tes chaussures trop tard, tu ne t'es peut-être pas savonné selon les normes en vigueur, et peut-être qu'à l'heure actuelle, te voilà encore à polluer les eaux cristallines de Nishiki-yu d'un intarissable et maléfique flot de boue. Oui, ce n'est pas un hasard si les esprits ont choisi de fréquenter ces lieux et tu ferais bien de noter cette adresse.

Quand le Japon de cinéma se manifesta une nouvelle fois sous mes yeux, le déclic magique se fit aussi autour d'une pièce d'eau. De retour à Tokyo, nous avions cassé notre tirelire pour réserver à la dernière minute trois nuits au Park Hyatt, l'hôtel au chic austère où Bill Murray et Scarlett Johansson se croisent sans jamais vraiment se rencontrer dans Lost in Translation, la quasi rom-com de Sofia Coppola sortie en 2003. 

Une folie due, précisément, au fait que notre fille voulait nager –nous avions annulé une autre réservation, dans un hôtel bien plus raisonnable, en apprenant que la piscine était interdite aux enfants. Après quelques longueurs dans ces lieux sidérants, tout ce que je peux dire, c'est que lorsqu'un Murray en peignoir demande à Johansson «Cool, la piscine, hein?», il est dans l'euphémisme le plus total. La piscine en terrasse vitrée du Park Hyatt Tokyo est solidement arrimée au sommet de toutes les piscines d'hôtel possibles, passées présentes et futures. Quand vous y êtes plongé, explorer la ville tient presque de la futilité. 

Visionnage méta

Toutes les fois où le «Japon de cinéma» put se fondre dans le décor réel de nos vacances, c'est dans le Park Hyatt que le phénomène allait être le plus fréquent et le plus comique. Si le film de Coppola date maintenant de près de quinze ans, l'hôtel –avec ses couloirs labyrinthiques, son personnel obséquieux à l'extrême et son luxe feutré, quasi sépulcral– semble toujours le même, jusque dans cette sculpture gigantesque de roseaux en bronze trônant au milieu d'un hall autrement vide. 

La manière qu'avait le film de traiter ses personnages japonais m'avait semblé réducteur et relativement grossier

Surtout après avoir revu le film –car quoi de mieux à faire, la deuxième de nos trois nuits dans l'hôtel de Lost in translation, que de se pelotonner autour d'un ordinateur portable pour regarder Lost in translation?– ses scènes surgissaient de partout. Chaque soir, nous avions envie d'un dernier verre au bar où Murray et Johansson s'adressent pour la première fois la parole. (Avant de nous rappeler qu'un seul cocktail coûtait le même prix qu'un repas de ramens au distributeur pour toute la famille). 

À chaque fois que nous prenions l'ascenseur, nous passions devant le téléphone blanc, fourré dans une alcôve à quelques pas du salon du 41e étage, d'où Murray, qui incarne un acteur sur le retour, passe son ultime coup de fil à Johansson.

Snobisme inconscient

À l'époque de sa sortie, je n'avais pas été enthousiasmée par Lost in Translation, même s'il n'a aucun mal à être mon film préféré de Sophia Coppola. Malgré l’impressionnante maîtrise esthétique de la réalisatrice –tout est sublime: la musique, l'écriture, le casting, les costumes, et, bien évidemment, le site du tournage–, le scenario avait quelque chose de précaire, notamment quant au personnage interprété par Johansson, une jeune mariée insatisfaite en proie à une vague et photogénique crise existentielle. De même, la manière qu'avait le film de traiter ses personnages japonais –et même n'importe quel personnage extérieur au charmant couple formé par Murray et Johansson et à leur simili histoire d'amour– m'avait semblé réducteur et relativement grossier. (Nous avons une nouvelle fois grincé des dents devant le running-gag que justifie l'accent de Japonais parlant anglais et mélangeant les L et les R). 

Mais regarder Lost in Translation dans l'étrange vrai-faux endroit qui en constitue le décor (sauf à de rares et brèves occasions) allait en accentuer les qualités autant que les défauts. S'il pèche par son anomie esthétisante et son snobisme inconscient, Lost in Translation arrive à faire sentir l'ambiance des lieux mieux qu'aucun autre film de ma connaissance –des lieux qui, ici, ne sont pas tant Tokyo que le Park Hyatt lui-même. 

Pèlerinage

Avec son architecture au cordeau, sa gestion et son personnel impeccables, sa beauté quasiment aliénante, ce sont toutes ses caractéristiques –la piscine, le bar, la complexité des ascenseurs  qui permettent aux deux personnages principaux de se croiser, de se manquer, avant de débuter leur histoire, certes timide, mais potentiellement dévastatrice d'un point de vue existentiel. Lost in Translation n'est pas qu'un film sur une histoire d'amour, c'est aussi un film sur la vie à l'hôtel. Coppola réussit magnifiquement à saisir l'aura de contingence et de possibilité qui entoure ces étranges institutions où se chevauchent privé et public. Il est peu probable que ma famille réside une nouvelle fois dans un hôtel aussi cher que le Park Hyatt Tokyo (sans que je le regrette amèrement: la piscine vaut le détour, mais la nuée de concierges est très vite fatigante). Mais il est tout aussi peu probable qu'un autre hôtel me donne autant le sentiment de vivre dans un film.

Devant un minuscule bar en rez-de-chaussée, la photo du vidéaste Matthew Barney vous accueille dans toute sa nudité

Pour notre dernier soir à Tokyo, j'ai fait un ultime pèlerinage. Le quartier de Golden Gai est un dédale de ruelles piétonnes nichées dans les profondeurs de Shinjuku (les grattes-ciels aux façades en néons que Murray traverse en taxi au début de Lost in Translation). Dans seulement six rues et un pâté de maisons basses, ce sont plus de 200 bars qui s'empilent les uns sur les autres. Certains sont si petits qu'ils ne peuvent pas accueillir plus d'une dizaine de personnes. Chacun à son ambiance, phénomène conforme à l'extraordinaire nuancier de sous-cultures que les Japonais désignent par le terme générique d'otaku.

Tournée générale

J'aurais pu m'engouffrer dans l'une de ces sous-sous-sous-cultures. Devant un minuscule bar en rez-de-chaussée, la photo du vidéaste, ancien mannequin et ex-compagnon de Björk, Matthew Barney, vous accueille dans toute sa nudité –à l’exception d'une sorte de chaussette pénienne en rubans verts– sous ce qui, a priori, est le nom de l'établissement: Cremaster Information. Dommage que je ne m'y sois pas arrêtée, car si quelqu'un avait pu m'expliquer le cycle Cremaster, j'aurais été heureuse d'offrir ma tournée générale.


Mais, ce soir-là, mon compagnon de beuverie –un journaliste américain installé au Japon depuis près de trente ans– avait une autre destination en tête, le lieu que je lui avais demandé de m'aider à dénicher dans le labyrinthe de Golden Gai: La Jetée, deuxième étage, dix chaises, et lieu de rencontre pour cinéphiles. 

Hommage à Chris Marker

C'est une de ces passionnés, Tomoyo Kawai, qui a ouvert l'établissement il y a plus de cinquante ans. Aujourd'hui, la charmante propriétaire sans âge est toujours présente au bar et sert, lorsqu'ils sont en ville, ses habitués: Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Quentin Tarantino, Agnès Varda et –jusqu'à sa mort en 2012– Chris Marker. C'est au réalisateur français et à son chef-d’œuvre de 1962 que le bar doit son nom.


Quand Madame Kawai n'est pas à Tokyo, La Jetée reste fermée et dès le premier verre, on n'a aucun mal à comprendre pourquoi. Jamais je n'ai vu d'établissement public qui ne soit autant la manifestation de l'univers intime de son propriétaire. Après un petit escalier raide, on arrive dans une pièce recouverte du sol au plafond d'affiches de films –pour la plupart d'âge canonique, même si je crois avoir détecté la moue boudeuse de Nicolas Cage– et de VHS. Une collection de chats porte-bonheur s'aligne sur une étagère en bois. Ces mêmes figures rouges et or auxquelles Marker aura rendu un tendre hommage dans Sans Soleil, son extraordinaire essai cinématographique de 1983 sur (entre autres) le Japon, les voyages, la mémoire, le cinéma et le temps.

Débat cinéphile

Alignant les verres d'umeshu glacé –un vin de prune–, nous passâmes quelques heures à deviser avec la modeste Madame Kawai, qui n'allait pas révéler tout de suite sa profonde connaissance et son insatiable curiosité du cinéma classique et contemporain. Une lenteur due, en partie, au fait qu'après deux semaines au Japon, j'avais toujours du mal à sortir des quelques phrases de japonais que j'avais réussi à mémoriser de mes guides de conversations, et parce que Tomoyo résistait depuis toujours à l'apprentissage de l'anglais. La plupart du temps, elle parlait en japonais avec mon ami journaliste, qui s'arrêtait quelques secondes pour me traduire l'essentiel. Puis l'umeshu allait faire son œuvre, et nous nous nous mirent à converser en français, une langue que nous maîtrisions suffisamment pour réussir à exprimer des idées relativement complexes.

Elle recommande Tulpan, le film kazakh sorti en 2009, maugrée sur la récente carrière de Wong Kar-Wai et s'étonne de la passion des cinéphiles parisiens pour Blade Runner

J'ai demandé à Tomoyo comment de jeune femme travaillant dans la distribution de films, elle en était venue à ouvrir un bar (dans un endroit qu'elle continue à louer, plus de cinquante ans plus tard, un arrangement qui semble lui convenir à merveille). «Je voulais être indépendante*», m'a-t-elle simplement répondu. Sans mari ni enfant, elle est toujours aussi férocement indépendante. Elle se rend au Festival de Cannes quasiment tous les ans –en simple cinéphile– et va au cinéma plusieurs fois par semaine à Tokyo. Elle semble avoir tout vu et a des avis sur tout. Elle recommande Tulpan, le film kazakh sorti en 2009, maugrée sur la récente carrière de Wong Kar-Wai (My Blueberry Nights est à éviter) et s'étonne de la passion des cinéphiles parisiens pour Blade Runner. Quand je lui fais part d'un de mes récents coups de cœur –White God, la parabole politique hongroise et ses sympathiques acteurs canins– elle fronce les sourcils, mais promet d'y jeter un œil.

Avec ou sans soleil

J'aurais voulu que Tomoyo me raconte des tas d'anecdotes sur des clients les plus célèbres. Quel genre de soûlard était Yasujiro Ozu, célèbre pour son amour du saké? Quand Tarantino arrive en vile, est-ce qu'il s'engueule avec des inconnus sur les films d'arts martiaux? Est-ce que Varda est aussi incroyablement cool qu'elle en a l'air, et est-ce que je peux avoir son email pour devenir sa meilleure copine? Mais je n'avais pas envie que ma curiosité interrompe, voire casse, notre conversation. J'ai préféré la laisser dériver sur trois langues et cent ans d'histoire cinématographique.


La Jetée apparaît dans une scène de Sans Soleil de Marker, qui semble avoir été tournée dans les années 1960 ou au début des années 1970. Les affiches sont là, sur les murs, mais elles ne montent pas jusqu'au plafond. Au bar, quelques clients (dont Marker, avec sa caméra) boivent et discutent tandis qu'une jeune femme, derrière le comptoir, répond au téléphone. C'est Tomoyo, je crois bien, même si son visage n'est visible qu'une seconde, caché sous une épaisse frange à la Anna Karina. Dans la bande son, le narrateur –qui n'est pas Marker, mais une femme, interprétant un rôle semi autobiographique– parle du «petit bar de Shinjuku» que son amant comparait à une «flûte indienne dont le son n’est perceptible qu’à celui qui en joue».

Un goût de paradis

De prime abord, l'analogie semble aussi poétique qu'absconse. Qu'est-ce qu'un bar devrait ou pourrait avoir en commun avec un instrument à vent quasiment inaudible? Est-ce qu'un lieu de rencontre idéal ne devrait pas, au contraire, «être entendu» –communiquer son essence– à tous ses clients? Et qui sort en ville, et surtout dans un endroit où la vie nocturne est aussi légendaire qu'à Golden Gai, pour vivre une expérience ressemblant de près ou de loin à une flûte indienne mythique? 

Tous les esprits cinématographiques n'ont cessé de m'échapper à la seconde où je croyais les atteindre

Mais après quelques heures passées à La Jetée, j'ai compris l'étrange métaphore de Marker. Oui, elle en capture parfaitement les sortilèges intimes. C'est un endroit qui, comme le village écossais de Brigadoon (ou ma fille dans la brume artificielle) n’apparaît que lorsqu'il est prêt à être vu. Comme dans le musée Ghibli Museum, les studios Toho, les couloirs du Park Hyatt et les vapeurs de Nishiki-yu, tous les esprits cinématographiques que j'ai pu pourchasser au cours de mon voyage n'ont cessé de m'échapper à la seconde où je croyais les atteindre, avant de réapparaître plus tard, sous des atours légèrement différents.

Sur les murs du bain public, je n'ai jamais pu savoir qui était l'auteur des inscriptions, mais cette personne avait raison. J'étais au paradis.

* en français dans le texte

Dana Stevens
Dana Stevens (29 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte