Monde

«J'ai eu une prémonition: cet enfant me causera un grand chagrin»

Matthew Lysiak, traduit par Hélène Oscar Kempeneers, mis à jour le 02.04.2016 à 8 h 16

Dix-sept ans après, Sue Klebold, la mère d'un des tireurs de Columbine, nous explique ce que c'est que de vivre avec la culpabilité.

Une photo de Dylan Klebold, extraite du trombinoscope de son lycée. HO / COLUMBINE HIGH SCHOOL YEARBOOK / AFP.

Une photo de Dylan Klebold, extraite du trombinoscope de son lycée. HO / COLUMBINE HIGH SCHOOL YEARBOOK / AFP.

Le 11 septembre 1981, quand Sue Klebold donne naissance à son deuxième fils, Dylan, elle est envahie par un sentiment d'appréhension.

«C'est comme si un rapace était passé au-dessus de nous et nous avait couverts de son ombre. En regardant ce parfait petit être dans mes bras, j'ai eu comme une prémonition: cet enfant me causera un grand chagrin.»

Pour humaniser les tueurs sans les excuser, l'auteur d'un livre sur un massacre doit jouer les équilibristes. Encore plus si l'auteur se trouve être la mère d'un des tueurs, ce qui est le cas de Sue Klebold dans son livre A Mother's Reckoning. Son fils, Dylan Klebold, s'est donné la mort après avoir perpétré une attaque au lycée de Columbine en 1999 avec son camarade de classe, Eric Harris. Ensemble, ils ont tué douze élèves et un professeur et blessé plus de vingt personnes.

«Le message final de ce livre est terrifiant»

Dès le début, il est évident que Sue Klebold avance sur une corde raide. Andrew Solomon, une des plus grandes autorités au monde sur le sujet, signe l'introduction du livre. C'est l'auteur de Far From the Tree, un livre qui traite des relations extrêmes entre les parents et les enfants. Il a également réalisé un portrait du père d'Adam Lanza, le tueur de Newtown, pour le New Yorker. Il écrit: «Le message final de ce livre est terrifiant: vous ne connaissez sûrement pas vos enfants, et pire encore, vous ne les connaîtrez sûrement jamais. L'inconnu dont vous avez peur pourrait très bien être votre fils ou votre fille.» Il établit ensuite le champ de mines narratif que Klebold va devoir traverser: plonger dans la psychologie de son fils sans compatir avec ses actions et raconter le chagrin singulier qu'elle a ressenti en constatant que sa chair et son sang était devenu quelque chose qu'elle ne reconnaissait plus.  

Klebold décrit un enfant sûr de lui et tout à fait ordinaire. Les éléments habituels de ce type de rétrospective post-tragédie sont tous présents: il avait l'air tout à fait normal, rien n'aurait laissé présager ça. Elle travaillait avec des étudiants handicapés et Tom, le père de Dylan, dirigeait une entreprise de gestion d'emprunt depuis son domicile. Le père et le fils partageaient une passion pour le baseball. «Ce n'était pas le genre d'enfant pour lequel on s'inquiète en espérant qu'il trouvera sa voie et qu'il aura une vie productive, raconte Klebold. On l'appelait "le rayon de soleil", pas juste à cause de ses cheveux blonds, mais parce qu'il avait l'air de tout réussir sans difficulté.»

Vu qu'il était grand et précoce, Dylan est entré à l'école avec un an d'avance. Il s'est rapidement adapté. Il avait l'air heureux et savait gérer l'adversité. Klebold se souvient du jour où son fils, alors âgé de 10 ans, a insisté pour aller se promener avec des amis juste après qu'on lui ait arraché une dent.

«Je grimaçais à chaque fois que je voyais son visage pâle et gonflé. Mais il n'a rien loupé: il a fait du karting, il a mangé de la glace et il a pris le train pour grimper au sommet du Pic Pikes, une montagne de plus de 4.300 mètres, avec une vue extraordinaire. À chaque fois que je me risquais à jeter un œil dans le rétroviseur pendant les différents trajets, il me souriait gentiment pour me rassurer.»

«C'est une urgence! Rappelle-moi tout de suite»

Elle se souvient que son mari et elle avaient été sous le choc quand Dylan et Eric Harris se sont faits arrêter en seconde pour avoir volé des équipements électroniques dans un van. Mais on avait proposé à leur fils de suivre une thérapie plutôt que d'aller en prison, et ils s'étaient dit que c'était probablement une erreur isolée. Trois jours avant le massacre, Dylan souriait sur sa photo du bal de fin d'année, avec sa petite amie à son bras. Et puis, le 20 avril 1999 à 12h05, Sue Klebold remarque que le voyant rouge de son téléphone professionnel clignote.

C'est un message de son mari: «Susan, c'est une urgence! Rappelle-moi tout de suite.» Klebold poursuit: «Il n'a rien dit de plus. Ce n'était pas nécessaire: au son de sa voix, j'ai tout de suite su qu'il était arrivé quelque chose à un de nos fils.»

Ce n'est qu'après l'attaque que Klebold a compris que son fils souffrait en silence d'une dépression. Ses mémoires racontent ce qu'elle a vécu après le massacre et comment elle est devenue obsédée à l'idée de réunir toutes les pièces du puzzle et tous les indices manquants.


 

Comme cette histoire que Dylan avait écrite pour un cours, et qui parlait d'un homme habillé en noir qui attaquait des élèves populaires. Ça a suffi à alarmer un professeur, mais les Klebold n'ont jamais vu sa rédaction parce que Dylan a toujours refusé de leur montrer. Les Klebold ne savaient pas non plus que leur fils fumait, buvait ou pensait constamment à mettre fin à ses jours. Ils connaissaient aussi très peu son complice, Eric Harris, qui collectionnait les armes et dont le journal a révélé qu'il avait des tendances psychotiques.

Parmi tous les «et si», un en particulier hante la mémoire de Klebold. Le matin du 20 avril, en entendant son fils se préparer pour aller au lycée un peu plus tôt que d'habitude, elle l'appelle. Elle s'en souvient: «Dans l'obscurité, mon fils m'a dit "Au revoir" d'une voix aigüe et décidée. Ensuite, il a claqué la porte derrière lui. Il était parti avant même que je puisse allumer la lumière dans le couloir. Troublée par cet échange, je suis retournée au lit et j'ai réveillé Tom. Il y avait quelque chose dans sa voix que je n'avais jamais entendu auparavant, presque comme  un ricanement, comme s'il était au milieu d'une dispute.» Encore aujourd'hui, elle rejoue sans arrête ce moment dans son esprit. Et si elle l'avait arrêté? C'est une question qui n'échappe pas non plus au lecteur.

Une famille farouchement opposée aux armes

A Mother's Reckoning prend le temps de chercher une solution aux tueries, tout en réfléchissant à l'échec désastreux de la loi sur les armes à feu aux États-Unis. Mais le livre ne donne pas non plus d'argument vraiment utile pour vanter les mérites d'une loi sur le contrôle des armes à feu. La famille Klebold était non seulement farouchement opposée aux armes, mais Dylan a également agi en dehors des lois existantes en achetant illégalement ses armes à un ami.

Aucun livre ne mettra fin au débat sur les armes à feu aux États-Unis. Mais celui-ci a d'autres objectifs: Klebold s'est engagée dans la prévention du suicide et considère que la santé mentale est la clé du mystère de son fils et des innombrables tragédies qui ont précédé sa mort. Elle veut éviter à d'autres parents de vivre le même sort. Elle et son mari admettent qu'ils se doutaient que quelque chose perturbait Dylan pendant son année de terminale, mais qu'ils avaient «simplement sous-estimé la profondeur et la gravité de sa douleur et tout ce qu'il serait capable de faire pour y mettre fin, avec les conséquences mortelles et tragiques qu'on connaît».

On a du mal à se dire que les arguments de Klebold ne sont pas minés par sa propre expérience. Elle écrit: «Si quelqu'un avait pu observer nos vies avant Columbine, voire même les scruter au microscope, je crois qu'ils auraient vu une vie des plus ordinaires, identique à celle que l'on observerait dans beaucoup d'autres familles.» Et c'est là toute la tragédie d'A Mother's Reckoning: l'impuissance de Klebold, même si elle insiste aujourd'hui sur le fait qu'il y avait des signes inquiétants. Au final, son fils n'avait pas l'air plus perturbé qu'un adolescent ordinaire.

En cela, le livre est avant tout un parfait outil pour humaniser Klebold elle-même: c'est l'histoire passionnante d'une mère qui essaie de survivre dans le plus extraordinaire et le plus impensable des contextes. Elle nous rappelle que les deux facettes d'une tragédie, aussi barbare qu'elle puisse être, sont souvent plus compliquées qu'on ne le croit. Klebold nous fait découvrir les différentes étapes de son deuil, des lettres soigneusement rédigées qu'elle a envoyées à toutes les victimes, jusqu'à l'angoisse que son mari et son fils aîné, Bryon, imitent Dylan et se donnent la mort.

Le cercueil de David Sanders, le professeur mort lors de la tuerie. RICK WILKING / REUTERS POOL

Pour de nombreux lecteurs, la mère porte toujours une certaine culpabilité. Klebold ne cherche pas à y échapper. Pendant des années, les Klebold ont évité la presse de peur que leurs commentaires ne soient mal interprétés. Ils craignaient aussi pour leur vie après avoir reçu de nombreuses menaces de mort. Sue Klebold a conscience du fait que son lectorat pourrait inclure des victimes de son fils, et sa culpabilité flotte lourdement au-dessus de chacune des pages. À différentes occasions, elle écrit: «Je sais que le fait de raconter ces histoires m'expose à davantage de critiques», tout en le formulant différemment, pour rationnaliser le droit de raconter son histoire. Dans la première moitié du livre, ces prises de position peuvent parfois interrompre un récit autrement plus riche. Mais c'est aussi cette forme brute, ce flux de conscience non interrompu, qui rend A Mother's Reckoning aussi puissant. D'une certaine manière, c'est un livre qui pourrait servir à tous les parents: il les encourage à tenter de comprendre les émotions de leurs enfants de façon plus empathique et alerte, tout en admettant qu'il serait impossible d'empêcher toutes les tragédies. (Il faut également préciser que tous les bénéfices associés à la vente du livre seront reversés à une œuvre de charité.)

Le style est parfois étrange, mais c'est son côté retenu qui lui donne une éloquence presque torturée. Prenons le passage où Klebold décrit la crémation de Dylan:

«C'était une fraîche journée de printemps et j'ai été envahie par un besoin compulsif, presque biologique, de réchauffer Dylan. Je n'arrêtais pas de frictionner ses bras glacés laissés nus par la blouse d'hôpital à manches courtes qu'il portait. Il a fallu que je me retienne de grimper dans son cercueil pour le recouvrir de la chaleur de mon corps.»

Au final, ce qu'il nous reste de cette lecture, c'est l'agonie d'une mère qui a perdu un fils. C'est le sort que Klebold est condamnée à revivre encore et encore dans un rêve cryptique:

«Je vois les os ensanglantés de Dylan, éparpillés par terre, dans une forêt. Je les ramasse un par un dans mes bras et je ne veux pas les reposer, de peur qu'ils soient perdus ou volés. Il n'existe pas d'endroit sûr où je puisse les mettre à l'abri. Alors, sans savoir quoi faire, je serre ces os collants et couverts de sang contre ma poitrine.»

Matthew Lysiak
Matthew Lysiak (1 article)
Auteur du livre «Newtown: An American Tragedy»
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